Les cigognes sont congolaises – Las cigüeñas son congoleñas

Alain  Mabanckou, Les cigales sont immortelles, Seuil, août 2018

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Dès les premières lignes du dernier livre d’Alain Mabanckou, Les cigognes sont immortelles, il me semble écouter les lire la voix de l’auteur. Une voix douce aux intonations bien particulières que je ne connais que par ses interviews.
C’est bien Michel qui me parle. Michel, le double de Mabanckou que j’avais quitté il y a quelques années, à la dernière page de Demain j’aurai vingt ans. C’était alors un enfant, il entre aujourd’hui dans l’adolescence mais les personnages et le décor sont les mêmes, maman Pauline, papa Roger et la petite maison « en attendant » en bois et en taule,  dans une parcelle du quartier Voungou de Pointe Noire, au Congo Brazzaville.
Ce 18 mars 1977, sous le manguier, « l’arbre à paroles » de papa Roger, celui-ci et Michel écoutent, comme d’habitude, tantôt la Voix de la Révolution congolaise, tantôt la Voix de l’Amérique, quand une nouvelle leur tombe sur la tête : le camarade président Marien Ngouabi vient d’être assassiné.
Un comité militaire prend le pouvoir dont l’un des membres est le commandant Denis Sassou-Ngesso, l’actuel dictateur du Congo.

CONGO-NGOUABI

Marien Ngouabi

« Il y a un nouveau type de commerce partout : des enfants vendent dans les rues des étoffes noires à mettre autour du bras pour montrer qu’on est en deuil. Tout le monde en a, et je me dis qu’il faut que j’en achète une pour être tranquille au cas où un camion militaire passerait à côté de moi et remarquerait que je ne respecte pas le camarade président Marien Ngouabi. L’étoffe en question coûte vingt-cinq francs comme le tabac de Papa Roger. Si j’en achète, mon père ne sera pas fâché, au contraire il se dira que je n’ai pas oublié que j’étais et que je reste une cigogne de la Révolution socialiste congolaise.
Les vendeurs d’étoffes noires sont tellement nombreux que je ne sais pas chez qui je vais en prendre. Je m’arrête devant l’un d’eux qui est pieds nus avec un ventre ballonné. Il me fait pitié car, à voir comment ses lèvres sont sèches, j’imagine qu’il n’a pas mangé au minimum depuis avant-hier à 14 h 30. Pour lui, c’est un grand bénéfice que le camarade président Marien Ngouabi soit mort, il peut maintenant se faire de l’argent, manger, et peut-être aussi acheter des savates pour ne plus marcher pieds nus. (…)
Je tends une pièce de vingt-cinq francs à l’enfant au ventre ballonné. Il regarde la pièce et me dit :
– Non, je prends pas ça !
Les gaillards nous surveillent, je dois faire attention à mon comportement. Je parle d’une voix gentille, je souris aussi, comme ça ces gaillards se diront que les choses se passent bien entre nous et que nous nous connaissons bien tous les deux :
– Pourquoi tu ne prends pas ça, c’est pourtant une jolie pièce, en plus elle ne sent pas mauvais comme l’argent que les femmes mettent dans leur soutien-gorge et…
– Non, je prends pas ça, point à la ligne !
– Mon frère, c’est une pièce de vingt-cinq francs, regarde bien tu verras que…
– Non, je prends pas ça ! Je ne suis pas ton frère ! Ce que je vends là, ça coûte cinquante francs maintenant !
Il veut me voler alors que sur sa pancarte par terre c’est écrit que l’étoffe noire coûte vingt-cinq francs.
Je le laisse là, je vais vers un autre enfant qui a un ventre normal. Il porte une chemise avec une seule manche, l’autre n’existe plus, il n’y a que quelques traces qui montrent qu’elle a peut-être été arrachée dans une bagarre.
Je lui donne ma pièce de vingt-cinq francs.
– Non, je prends pas ça !
– Mon frère, pourquoi toi aussi tu ne prends pas ça ?
– Je ne suis pas ton frère ! Ce que je vends là, ça coûte soixante francs maintenant !
– Mais ça coûtait d’abord vingt-cinq francs, puis ça coûtait cinquante francs, et maintenant ça coûte soixante francs ?
– Si tu blagues trop avec moi, ça va coûter cent francs et quelques !
– Jamais moi Michel, fils de Kengué Pauline et de Kimangou Roger, je vais acheter ce tissu noir pour cent francs ou cent francs et quelques !
– Ok, c’est pas grave alors, va dire ça aux gaillards là-bas, c’est eux qui vont te vendre ça avec des gifles en cadeau…
Je retourne chez l’enfant au ventre de ballon de rugby, c’est mieux d’acheter ça à cinquante francs qu’à soixante. Eh bien, il a aussi changé d’avis, il me dit d’aller acheter chez son ami à la chemise déchirée par la bagarre. Et quand je me pointe de nouveau devant son ami, le prix est maintenant à cent francs !
Je n’ai pas envie de patoiser encore avec eux, j’achète finalement, et je continue ma route. De loin, les gaillards ricanent car après moi d’autres personnes sont en train d’acheter à vingt-cinq francs, et il y en a qui débattent ce prix, partent avec ça en payant quinze francs seulement.
Je mets mon étoffe noire autour du bras, et je me dis que le camarade président Marien Ngouabi sera content de moi car j’ai acheté ça plus cher que tout le monde. Et puis, il sera aussi très content de moi parce que, alors que les gens croient qu’il est mort pour de bon, moi je me dis qu’il est en train d’apprendre à voler au-dessus des têtes des gens comme les cigognes blanches qui sont en fait des soldats russes ayant laissé leur vie sur des champs de bataille inondés de sang… »

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Comme nous pouvons le remarquer dans cet extrait, cette manière de  raconter l’histoire du point de vue d’un jeune garçon permet à l’auteur d’éviter les discours enflammés et, en outre, d’éclairer de la même lumière le politique ainsi que l’intime. La douleur d’Alain Mabanckou face aux dérives autoritaires que subit son pays natal transparaît cependant tout au long de ce roman qui ne s’étend que sur trois jours, du samedi 19 mars au lundi 21 mars 1977.
Nous retrouvons aussi dans ce nouveau roman la classe dominante des « capitalistes noirs » : membres du parti au pouvoir, études en URSS, costume cravate, belles voitures, maisons en dur, reprenant certaines habitudes des colonisateurs et séparée par un fossé du peuple travailleur.

« La femme qu’on lui a trouvée et qui est grosse et petite de taille, c’est Madame Léopoldine Mindondo. Elle ne dit jamais bonjour aux mamans du quartier et, pour ne pas les croiser, elle fait ses courses au Printania avec les Blancs et les autres capitalistes noirs.
Si je connais par cœur les noms des enfants Mindondo, c’est parce que des noms de ce gabarit il n’y a que cette famille qui les a à Pointe-Noire. Le grand frère s’appelle Thomas d’Aquin Mindondo, puis il y a trois autres garçons : Dionysos Mindondo, Olympe Mindondo, Poséidon Mindondo. La famille n’a qu’une seule fille, Artémis Mindondo, elle marche encore à quatre pattes.
Le grand frère Thomas d’Aquin Mindondo a quatorze ans, il ne fréquente pas notre collège des Trois-Glorieuses, il est à l’école française Charlemagne avec les petits Blancs que nous voyons dans le quartier quand Monsieur Mindondo fête les anniversaires de ses enfants.
Lorsque Monsieur Mindondo reçoit les gens qui portent une cravate et qui sont ses collègues du Parti Congolais du Travail, ces invités garent leur voiture partout, jusque devant notre parcelle. Monsieur Mindondo s’est déjà chamaillé avec Papa Roger qui lui avait dit de ne plus laisser ces individus cravatés se garer devant chez nous parce qu’on risquerait de penser que ça nous appartient, que nous sommes tout à coup devenus des capitalistes noirs. »

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La tragédie du pays trouve son écho dans celle de maman Pauline qui perd l’un de ses frères, un haut gradé de l’armée congolaise, tué après l’assassinat du camarade-président. Va-t-elle porter le deuil malgré les graves inconvénients que cela peut attirer sur elle et sur son entourage.
La figure de maman Pauline se dresse alors, héroïque, tragique, au beau milieu d’un monde presque dérisoire.

J’ai lu tout Mabanckou, ou presque, mais chaque nouveau livre est une nouvelle surprise, un nouvel émerveillement.
Dans Les cigales sont immortelles, Alain Mabanckou réussit à nous émouvoir sans tomber dans le pathos, la tendresse et l’humour nous en éloignent. Il s’agit, cependant, du premier de ses romans où la politique s’invite avec tout son bagage de violence et d’injustice.
Cette politique que subissent ces personnes, j’allais écrire ces personnages, mais non, ces personnes qui me sont déjà chères, Michel, Maman Pauline, Papa Roger… Et que j’espère peut-être retrouver dans un autre roman, quand Michel entrera au lycée, ou à l’université qui porte le nom du camarade-président.

L’auteur

Je découvris Alain Mabanckou en 2006 quand son roman Mémoires de porc-épic obtint le prix Renaudot. Je n’avais lu jusque là que quelques auteurs africains, les pères fondateurs, Léopold Sédar Senghor, Birago Diop, Camara Laye, Cheikh Hamidou Kane, et puis les auteurs qui suivirent les indépendances, Kourouma, Ouologuem,..
Ce fut mon premier roman africain contemporain et ce fut un vrai éblouissement. Mabanckou est d’ailleurs aujourd’hui l’un des écrivains actuels que j’admire le plus.
Né en 1966, à Pointe Noire, au Congo Brazzaville, Alain Mabanckou est aujourd’hui un homme de trois continents : Il est né en Afrique, il écrit sur l’Afrique. Or, il n’est pas le bienvenu dans son pays natal au cause de sa lutte pour la démocratie et contre les dictateurs, dont Denis Sassou-Nguesso. Il a fait une partie de ses études en France et y publie les livres qu’il rédige en français. En 2016, Alain Mabanckou est le premier écrivain africain a occuper une chaire du Collège de France .Il enseigne, depuis 2002, aux États-Unis, et, depuis 2006, à l’UCLA de Californie.

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Mais auparavant, Alain Mabanckou fait des études de droit à l’Université Marien Ngouabi de Brazzaville. À 22 ans, il débarque en France muni d’une bourse. Durant une dizaine d’années, il travaille comme juriste et écrit la nuit.
En 1998, notre écrivain publie son premier roman, Bleu-Blanc-Rouge, qui obtient le Grand Prix littéraire d’Afrique noire.
Suivront Verre cassé (2005), Mémoires de porc-épic (2006), Black Bazar (2009), Demain j’aurai vingt ans (2010), un remarquable essai, Le sanglot de l’homme noir (2012), Lumières de Pointe-Noire (2013), Petit Piment (2015) et des recueils de poésie dont une anthologie parue en 2015, Tant que les arbres s’enracineront dans la terre.

Hors son grand talent littéraire, j’admire chez Alain Mabanckou une franchise et une liberté de parole qui ne sont pas habituelles.
Au début de cette année, M Macron l’invitait à s’engager à ses côtés pour la défense de la Francophonie.
Il adresse alors au Président de la République la lettre ouverte qui suit :

« Monsieur le Président,

Dans votre discours du 28 novembre à l’université de Ouagadougou, puis dans un courrier officiel que vous m’avez adressé le 13 décembre, vous m’avez proposé de «contribuer aux travaux de réflexion que vous souhaitez engager autour de la langue française et de la Francophonie.»
 
Au XIXème siècle, lorsque le mot «francophonie» avait été conçu par le géographe Onésime Reclus, il s’agissait alors, dans son esprit, de créer un ensemble plus vaste, pour ne pas dire de se lancer dans une véritable expansion coloniale. D’ailleurs, dans son ouvrage «Lâchons l’Asie, prenons l’Afrique» (1904), dans le dessein de «pérenniser» la grandeur de la France il se posait deux questions fondamentales: «Où renaître ? Comment durer ?»
 
Qu’est-ce qui a changé de nos jours ? La Francophonie est malheureusement encore perçue comme la continuation de la politique étrangère de la France dans ses anciennes colonies. Repenser la Francophonie ce n’est pas seulement «protéger» la langue française qui, du reste n’est pas du tout menacée comme on a tendance à le proclamer dans un élan d’auto-flagellation propre à la France. La culture et la langue françaises gardent leur prestige sur le plan mondial.
 
Les meilleurs spécialistes de la littérature française du Moyen-âge sont américains. Les étudiants d’Amérique du Nord sont plus sensibilisés aux lettres francophones que leurs camarades français. La plupart des universités américaines créent et financent sans l’aide de la France des départements de littérature française et d’études francophones. Les écrivains qui ne sont pas nés en France et qui écrivent en français sont pour la plupart traduits en anglais: Ahmadou Kourouma, Anna Moï, Boualem Sansal, Tierno Monénembo, Abdourahman Waberi, Ken Bugul, Véronique Tadjo, Tahar Ben Jelloun, Aminata Sow Fall, Mariama Bâ, etc. La littérature française ne peut plus se contenter de la définition étriquée qui, à la longue, a fini par la marginaliser alors même que ses tentacules ne cessent de croître grâce à l’émergence d’un imaginaire-monde en français.
 
Tous les deux, nous avions eu à cet effet un échange à la Foire du livre de Francfort en octobre dernier, et je vous avais signifié publiquement mon désaccord quant à votre discours d’ouverture dans lequel vous n’aviez cité aucun auteur d’expression française venu d’ailleurs, vous contentant de porter au pinacle Goethe et Gérard de Nerval et d’affirmer que «l’Allemagne accueillait la France et la Francophonie», comme si la France n’était pas un pays francophone!
 
Dois-je rappeler aussi que le grand reproche qu’on adresse à la Francophonie «institutionnelle» est qu’elle n’a jamais pointé du doigt en Afrique les régimes autocratiques, les élections truquées, le manque de liberté d’expression, tout cela orchestré par des monarques qui s’expriment et assujettissent leurs populations en français? Ces despotes s’accrochent au pouvoir en bidouillant les constitutions (rédigées en français) sans pour autant susciter l’indignation de tous les gouvernements qui ont précédé votre arrivée à la tête de l’Etat.
 
Il est certes louable de faire un discours à Ouagadougou à la jeunesse africaine, mais il serait utile, Monsieur le Président, que vous prouviez à ces jeunes gens que vous êtes d’une autre génération, que vous avez tourné la page et qu’ils ont droit, ici et maintenant, à ce que la langue française couve de plus beau, de plus noble et d’inaliénable: la liberté.
 
Par conséquent, et en raison de ces tares que charrie la Francophonie actuelle – en particulier les accointances avec les dirigeants des républiques bananières qui décapitent les rêves de la jeunesse africaine –, j’ai le regret, tout en vous priant d’agréer l’expression de ma haute considération, de vous signifier, Monsieur le Président, que je ne participerai pas à ce projet.
 
Alain Mabanckou
Santa Monica, le 15 janvier 2018 »

Je partage absolument ce qu’exprime Alain Mabanckou dans cette lettre, d’autant plus, que de mon humble point de vue de professeur de français langue étrangère, c’est une idée que j’ai défendue à longueur de congrès et de réunions pédagogiques.
Je citerai, finalement, quelques paragraphes de l’article Le français, notre bien commun ?, paru dans l’Obs du 12 février 2018, et signé par Mabanckou et l’historien Achille Mbembé.

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« Nous le redisons : nous sommes opposés à toute définition de la langue française qui aurait pour fondement une idéologie nationalitaire. Une langue qui a vocation d’imaginer le monde est celle qui refuse que soient instaurées des frontières infranchissables en son sein. S’il est une caractéristique du français dans le monde contemporain, c’est justement son caractère transnational et transversal, son potentiel en tant que langue planétaire. Ce potentiel ne saurait se réaliser aux dépens des créateurs et des relayeurs qui œuvrent dans l’ombre, loin de la France, sans la permission de la France, sans attendre une quelconque rétribution de celle-ci, parce qu’ils savent depuis fort longtemps que la langue française est plus grande que la France.
 
Nous ne voulons pas d’un outil, la Francophonie, qui servirait de cache-misère pour une politique de la brutalité, pour une politique qui sépare au lieu de mettre ensemble, de tisser des relations.
 
Nous ne voulons pas d’un outil, la Francophonie, qui tournerait le dos au monde au lieu de l’embrasser; qui favoriserait l’enclavement des identités au lieu de faire en sorte qu’elles puissent être parcourues dans tous les sens; qui abandonnerait les arts et la culture aux forces du marché et de l’entreprise.
 
Nous militons pour une langue-monde, une langue planétaire, une langue de l’en-commun, véhicule de circulation au croisement des forces de vie et d’ouverture; une langue dont l’humanité dans son ensemble pourrait se servir dans le but de partager des paroles neuves et engagées, qui interrogent notre destin dans ce qu’il a à la fois de commun et de particulier. »

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Desde las primeras líneas del último libro de Alain Mabanckou, Las cigüeñas son inmortales, me parece escuchar la voz del autor que las lee. Una voz suave de entonaciones muy particulares que sólo conozco por sus entrevistas.
Es Michel quien me habla. Michel, el doble de Mabanckou que había dejado hace unos años, en la última página de Mañana tendré veinte años. Era entonces un niño, entra hoy en la adolescencia pero los personajes y el decorado son los mismos, mamá Pauline, papa Roger y la casita « a la espera » de madera y chapa, en la parcela del barrio Voungou de Pointe Noire, en el Congo Brazzaville.
Ese 18 de marzo de 1977, bajo el mango, « el árbol de palabras » de papa Roger, este y Michel escuchan, como de costumbre, ora la Voz de la Revolución congoleña, ora la Voz de las Américas, cuando una noticia les cae encima: el camarada presidente Marien Ngouabi acaba de ser asesinado.

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Marien Ngouabi

Un comité militar toma el poder, uno de sus miembros es el comandante Denis Sassou-Ngesso, el actual dictador del Congo.

« Hay un nuevo tipo de comercio en todos lados: chicos venden en las calles telas negras para ponerse alrededor del brazo para mostrar que uno está de luto. Todo el mundo tiene, y me dije que tenía que comprar una para estar tranquilo en caso en que un camión militar pasara cerca de mí y notara que no respeto al camarada presidente  Marien Ngouabi. La tela en cuestión cuesta veinticinco francos como el tabaco de Papá Roger. Si la compro mi padre no se enojará, al contrario, se dirá que no me olvidé que era y que sigo siendo una cigüeña de la Revolución socialista congoleña.
Los vendedores de telas negras son tan numerosos que no se a quien comprarle. Me detengo delante de uno de ellos que está descalzo y tiene una gran panza. Me da lástima pues, al ver que sus labios están resecos, imagino que no comió al menos desde antes de ayer a las 14, 30. Para él es un gran beneficio que haya muerto el camarada presidente Marien Ngouabi, ahora puede ganar plata, comer y quizás pueda comprar chancletas para no caminar descalzo. (…)
Tiendo una moneda de veinticinco francos al niño panzón, mira la moneda y me dice:  
– No, ¡no la quiero!
Los tipos nos vigilan, debo cuidar mi comportamiento. Hablo con una voz amable, también sonrío, así esos tipos se dirán que las cosas andan bien entre nosotros y que ambos nos conocemos:
– ¿Por qué no querés?, es una linda moneda, además no huele mal como el dinero que las mujeres se ponen en el corpiño y…
– ¡No, no la quiero y punto!
– Hermano, es una moneda de veinticinco francos, mirala bien y verás que…
– No, ¡no la quiero! ¡No soy tu hermano! ¡Lo que vendo ahora cuesta cincuenta francos!
Me quiere robar cuando sobre su cartel en el piso está escrito que la tela negra cuesta veinticinco francos.  
Me voy, voy hacia otro chico que tiene una panza normal. Lleva una camisa con una sola manga, la otra ya no existe, sólo algún rastro muestra que pudo haber sido arrancada en una pelea.
Le doy mi moneda de veinticinco francos
– No, ¡no la quiero!
– Hermano, ¿por qué vos tampoco la querés?
– ¡No soy tu hermano! ¡Lo que vendo ahora cuesta sesenta francos!
– Pero primero costaba veinticinco francos, luego costaba cincuenta francos y ¿ahora cuesta sesnta francos? 
– Si te burlás demasiado de mí, ¡te va a costar cien francos y más!
– Nunca, yo Michel, hijo  de Kengué Pauline y de Kimangou Roger, ¡nunca voy a comprar esa tela negra por cien francos o cien francos y más!
– Ok, no es grave, andá decírselo a los tipos que están allá, te la van a vender ellois con bofetadas de regalo…
Vuelvo cerca del niño de la panza como pelota de rugby, es mejor comprarle a él por cincuenta francos que por sesenta. Y bien, él también cambió de idea, me dice de comprarle a su amigo con la camisa rota por la pelea. Y cuando me encuentro frente a su amigo, ¡el precio es ahora de cien francos!  
No tengo ganas de perder el tiempo con ellos, compro finalmente y sigo mi camino. De lejos, los tipos se ríen ya que, después que yo, otras personas compran por veinticinco francos, y los hay que discuten el precio, y luego se van habiendo pagado quince francos.
Pongo mi tela negra alrededor del brazo, y me digo que el camarada presidente Marien Ngouabi estará contento de mí ya que la compré más caro que todo el mundo. Y además, también estará contento de mí, mientras la gente cree que está muerto del todo, yo me digo que está aprendiendo a volar por arriba de la cabeza de la gente como las cigüeñas blancas que son en realidad soldados rusos que dejaron su vida en campos de batalla inundados de sangre…»

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Como podemos verlo en este fragmento, esta manera de contar la historia desde el punto de vista de un muchacho permite al autor evitar discursos encendidos y, además, iluminar con la misma luz la política y lo íntimo. El dolor de Alain Mabanckou frente al curso autoritario que sigue su país se transparenta sin embargo a lo largo de esta novela que se extiende por tres días, del sábado 19 de marzo al lunes 21 de marzo de 1977.
Nos volvemos a encontrar también en esta nueva novela con la clase dominante de los « capitalistas negros » : miembros del partido en el poder, con estudios en la URSS, traje y corbata, lindos coches, casas de material, retomando ciertas costumbres de los colonizadores y separada por un abismo del pueblo trabajador.

La mujer que le encontraron y que era gorda y baja, es la señora  Léopoldine Mindondo. Nunca saluda a las mamás del barrio y, para no cruzarse con ellas, hace sus compras en el Printania con los blancos y otros capitalistas negros.
Si conozco de memoria los nombres de los hijos Mindondo es porque sólo hay nombres de ese tipo en esta familia en Pointe Noire. El hermano mayor se llama Tomás de Aquino Mindondo, luego hay otros tres varones : Dionysos Mindondo, Olympe Mindondo, Poséidon Mindondo. La familia sólo tiene una hija, Artemis Mindondo que aún anda en cuatro patas.
El harmano mayor Tomás de Aquino Mindondo tiene catorce años, no frecuenta nuestro colegio de las Tres Gloriosas, está en la escuela francesa Carlomagno con blanquitos que vemos en el barrio cuando el señor Mindondo festeja los cumpleaños de sus hijos.
Cuando el señor Mondondo recibe a la gente que lleva corbata y que son sus colegas del Partido Congoleño del Trabajo, estos invitados estacionan sus coches ppor todos lados, hasta delante de nuestra parcela. El señor Mindondo ya se peleó con Papá Roger que le había dicho que no dejara a estos individuos encorbatados estacionarse delante de casa porque correríamos el riesgo que pensaran que eran nuestros que de golpe nos volvimos capitalistas negros. “
 
La tragedia del país encuentra su eco en la de Mamá Pauline que pierde a uno de sus hermanos, un oficial del ejército congoleño, muerto después del asesinato del camarada-presidente. ¿Va a llevar el luto a pesar de los graves inconvenientes que esto puede atraer sobre ella y su entorno?
La figura de mamá Pauline se yergue entonces, heroica, trágica, en medio de un mundo casi irrisorio.

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He leído todo  Mabanckou, o casi, pero cada nuevo libro es una nueva sorpresa, una nueva maravilla.
En Las cigüeñas son inmortales, Alain Mabanckou logra conmovernos sin caer en el pathos, la ternura y el humor nos alejan de él. Se trata, sin embargo, de la primera de sus novelas en que la política se invita con su equipaje de violencia y de injusticia.
Esta política que sufren estas personas, iba a escribir personajes, pero no, estas ppersonas que ya me son queridas, Michel, Mamá Pauline, papá Roger… Y que espero quizás volver a encontrar en otra novela, cuando Michel entre al secundario, o a la universidad que lleva el nombre del camarada-presidente.

El autor

Descubrí a Alain Mabanckou en 2006 cuando su novela Memorias de puercoespín obtuvo el premio Renaudot. Hasta entonces sólo había leído a algunos autores africanos, a los padres fundadores, Léopold Sédar Senghor, Birago Diop, Camara Laye, Cheikh Hamidou Kane, y luego a los autores posteriores a las independencias, Kourouma, Ouologuem,..
Fue mi primera novela africana contemporánea y fue un deslumbramiento. Mabanckou es por otra parte hoy uno de los autores actuales que más admiro.
Nacido en 1966, en Pointe-Noire, en el Congo Brazzaville, Alain Mabanckou es hoy un hombre de tres continentes: nació en África, escribe sobre África. No es, empero, bienvenido en su país natal a causa de su lucha por la democracia y contra los dictadores, entre ellos Denis Sassou-Nguesso. Hizo parte de sus estudios en Francia y publica allí los libros que escribe en francés. En 2016, Alain Mabanckou es el primer escritor africano en ocupar una cátedra en el Collège de France. Enseña, desde 2002, en los Esatdos Unidos, y, desde 2006, en la UCLA de California.
Pero, anteriormente, Alain Mabanckou siguiió estudios de derecho en la Universidad Marien Ngouabi de Brazzaville. A los 22 años, desembarca en Francia con una beca. Durante una década trabaja como jurista y escribe de noche.
En 1998, nuestro escritor publica su primera novela, Azul-Blanco-Rojo, que obtiene el Gran Premio Literario del África Negra.
Seguirán Vaso roto (2005), Memorias de puercoespín (2006), Black Bazar (2009), Mañana tendré veinte años(2010), un notable ensayo, El sollozo del hombre negro (2012), Luces de Pointe-Noire (2013), Pimientito (2015) y libros de poesía entre los cuales una antología aparecida en 2015,  , Mientras los árboles se arraiguen en la tierra.

Fuera de su gran talento literario, admiro en Alain Mabanckou una franqueza y una libertad de palabra que no son habituales.
A comienzos de este año, el sr Macron lo invitaba a comprometerse a su lado para la defensa de la Francofonía.
Le dirige entonces al Presidente de la República Francesa la carta abierta siguiente:

« Señor Presidente,

En su discurso del 28 de noviembre en la universidad de Uagadugú, luego en un correo oficial que me dirigió el 13 de diciembre, me ha propuesto usted « contribuir a los trabajos de reflexión que desea usted emprender alrededor de la lengua francesa y la Francofonía » .
 
En el siglo XIX, cuando la palabra “francofonía” fue concebida por el geógrafo Onésime Reclus, se trataba entonces, en su mente, de crear un conjunto más vasto, por no decir de lanzarse en una verdadera expansión colonial. Por otra parte, en su libro “Dejemos Asia, tomemos África” (1904), con el objetivo de “perennizar” la grandeza de Francia, planteaba dos preguntas fundamentales: “¿Dónde renacer? ¿Cómo durar?”      
 
¿Qué cambió en nuestros días? La Francofonía es desgraciadamente aún percibida como la continuación de la política extranjera de Francia en sus ex colonias. Volver a pensar la Francofonía no es sólo “proteger” la lengua francesa que, por otro lado no está en absoluto amenazada como se tiene la tendencia de proclamar en un impulso de autoflagelación propio de Francia. La cultura y la lengua francesas conservan prestigio en el plano mundial.  
 
Los mejores especialistas en literatura francesa del Medioevo son norteamericanos. Los estudiantes de América del Norte están más sensibilizados a las letras en francés que sus colegas franceses. La mayoría de las universidades norteamericanas crean y financian sin ayuda de Francia departamentos de literatura francesa y de estudios francófonos. Los escritores que no nacieron en Francia y que escriben en francés son en su mayoría traducidos al inglés: Ahmadou Kourouma, Anna Moï, Boualem Sansal, Tierno Monénembo, Abdourahman Waberi, Ken Bugul, Véronique Tadjo, Tahar Ben Jelloun, Aminata Sow Fall, Mariama Bâ, etc. La literatura francesa ya no puede contentarse con la definición limitada que, a la larga, terminó por marginalizarla cuando sus tentáculos no dejan de crecer gracias a la emergencia de un imaginario-mundo en francés.  
 
Ambos, habíamos tenido sobre este tema, un intercambio en la Feria del Libro de Frankfurt en octubre pasado, y le expresé públicamente mi desacuerdo en cuanto a su discurso de apertura en el que no citó a ningún autor de expresión francesa proveniente de otro lado, se contentó con llevar al pináculo a Goethe y a Gérard de Nerval  y de afirmar que « Alemania recibía a Francia y a la Francofonía », ¡cómo si Francia no fuese un país francófono!
 
¿Debo recordarle que el gran reproche que se le hace a la Francofonía « institucional » es que nunca señaló a los regímenes autocráticos, las elecciones trucadas, la falta de libertad de expresión, todo esto orquestado por monarcas que se expresan y oprimen a sus poblaciones en francés? Estos déspotas se agarran del poder arreglando las constituciones (redactadas en francés) sin por ello suscitar las indignación de todos los gobiernos que han precedido su llegada a la cabeza del Estado.
 
Es por cierto loable hacer un discurso en Uagadugú a la juventud africana, pero sería útil, señor Presidente, que usted les probara a estos jóvenes que es de otra generación, que ha dado vuelta la página y que tienen derecho, aquí y ahora, a lo que tiene la lengua francesa de más bello, de más noble y de más inalienable: la libertad.  
 
En consecuencia, y por las taras que conlleva la Francofonía actual –particularmente la carcanía con los dirigentes de las repúblicas bananeras que decapitan los sueños de la juventud africana-, lamento, haciéndole llegar al mismo tiempo mi consideración, expresarle, señor Presidente, que no particiiparé de ese proyecto.
 
Alain Mabanckou
Santa Monica, 15 de enero de 2018 »

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Comparto absolutamente lo que expresa Alain Mabanckou en esta carta, tanto más que desde mi humilde punto de vista de profesor de francés lengua extranjera, es una idea que he defendiso a lo largo de congresos y reuniones pedagógicas.
Citaré, finalmente, algunos párrafos del artículo El francés, ¿nuestro bien común? , aparecido en L’Obs del 12 de febrero de 2018 y firmado por Mabanckou y el historiador Achille Mbembé.

« Lo volvemos a decir: nos oponemos a toda definición de la lengua francesa que tuviera como fundamento una ideología nacionalitaria. Una lengua que tiene como vocación imaginar el mundo es aquella que rechaza que sean instauradas fronteras infranqueables en su seno. Si existe una característica del francés en el mundo contemporáneo, es justamente su carácter transnacional y transversal, su potencial como lengua planetaria. Este potencial no podría realizarse a expensas de los creadores y de los portavoces que obran en la sombra, lejos de Francia, sin el permiso de Francia, sin esperar de ella ninguna retribución, porque saben desde hace mucho tiempo que la lengua francesa es más grande que Francia.
 
No queremos una herramienta, la Francofonía, que serviría para esconder una política de la brutalidad, para una política que separa en vez de reunir, de tejer relaciones.
 
No queremos una herramienta, la Francofonía, que vuelva la espalda al mundo en vez de abrazarlo; que favorezca el aislamiento de las identidades en lugar de hacer de manera que puedan ser recorridas en todos los sentidos ; que abandone las artes y la cultura a las fuerzas del mercado y de la empresa.
 
Militamos por una lengua-mundo, una lengua planetaria, una lengua de aquello en común, vehículo de circulación en el cruce de las fuerzas de vida y de apertura, una lengua cuya humanidad en su conjunto podría usarse con la meta de compartir palabras nuevas y comprometidas, que interrogan nuestro destino en lo que tiene a la vez de común y de particular,”

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Lectures/Lecturas 2018 Trois voix face à l’abime – Tres voces frente al abismo

Eskhol Nevo, Trois étages, Gallimard, 2018

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Trois personnes habitant à trois étages différents du même immeuble d’un quartier bourgeois de Tel Aviv. Voici les protagonistes du dernier ouvrage d’Eskhol Nevo. Un roman ? trois nouvelles ? Peu importe. Les liens qui unissent les trois voisins, un homme et deux femmes, sont très tenus, comme cela arrive le plus souvent dans ce type de quartier, dans ce genre d’immeuble.
Chacune des trois personnes dévoile un secret, un non dit, un événement qui le bouleverse et qu’il n’arrive pas à maitriser.
Chacun d’entre eux se confie à quelqu’un. Arno, l’habitant du premier étage, à un ami écrivain ; Hani, celle du deuxième, écrit à une amie résidant aux États-Unis, tandis que Déborah, la juge à la retraite du troisième, enregistre des messages adressés à son mari défunt, sur un répondeur hors d’usage.
Cette structure bien particulière, non dénuée d’humour, est l’une des raisons de la fascination qu’exerce ce roman sur son lecteur.

Arno, jeune père de famile, est obsédé par l’idée que sa fille ait été abusée par le vieux voisin qui la gardait. Cet ancien soldat se promène armé et réagi violemment au doute qui le ronge, même si sa femme, avocate, lui démontre qu’il n’est étayé par aucune preuve.

Au deuxième étage, Hani s’ennuie, de son mari, constamment parti en voyage d’affaires, et de la monotonie terne de sa vie.
Soudain apparaît son beau-frère, un escroc immobilier recherché par la police, brouillé depuis longtemps avec le mari de Hani. Celle-ci ose alors l’infidélité…

Puis, pour finir, nous montons au troisième pour y rencontrer Déborah qui, un jour, dut faire le choix entre son fils et son mari. Elle se rangea alors du côté de l’époux.
Aujourd’hui, faisant table rase de sa vie antérieure, bien balisée, elle a décidé de s’ouvrir au monde en se joignant aux jeunes qui manifestent contre les injustices sociales dans le centre-ville. Et puis, à renouer avec son fils.

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Plusieurs thématiques, les difficultés de vivre en couple et d’élever des enfants, ainsi que les tensions qui traversent la société israélienne, se croisent d’étage en étage, structure qui fait allusion, c’est Déborah qui nous en donne la piste, aux trois étages de l’appareil psychique selon Freud, le ça, le moi et le surmoi.
Une autre particularité de Trois étages est que ses histoires, principalement les deux premières, manquent de conclusion ce qui crée chez le lecteur une certaine incertitude et lui laisse, en même temps, une grande liberté d’interprétation.
Un roman captivant, vertigineux, qui nous parle, bien évidemment, des fractures qui existent en Israël, mais qui nous parle, surtout, de nous-mêmes, êtres humains.

Un extrait

« Mon amour – trop peu souvent t’ai-je ainsi appelé –, avant même que je ne te décrive ce qui se passe dans ma vie, tu voudras sûrement savoir ce qui se passe dans celle du pays. (…)
Une jeune femme a monté une tente sur une avenue de Tel-Aviv pour protester contre le prix des logements et, à son exemple, d’autres ont dressé leurs tentes. Chaque couple de tentes a engendré une nouvelle tente et, désormais, l’avenue principale de la moindre bourgade est couverte de rangées de tentes d’où, à chaque fin de sabbat, émergent des jeunes gens qui se rassemblent sur les places publiques pour manifester en faveur de la justice sociale et de la régénération du pays. La télé retransmet en direct ces manifestations, et je les regarde en me désolant que tu ne sois pas avec moi pour constater ce prodige : certes, ces jeunes sont déboussolés, leurs slogans maladroits, leurs discours filandreux, pourtant il émane d’eux une ferveur qui me rappelle les années où nous avions la foi. « Toi et moi, nous changerons le monde », comme dans la bonne vieille chanson d’Arik Einstein.
Et donc, il y a trois semaines, j’ai décidé de sauter le pas.
Après tout, combien de fois avons-nous regardé, brûlant d’envie, nos concitoyens s’assembler sur les places et scander des slogans chers à notre cœur, alors que nous étions empêchés de les rejoindre, à cause de nos fonctions ? Mais aujourd’hui, avec la retraite, la porte de la cage s’est ouverte. Dans ces conditions, me suis-je demandé, pourquoi devrais-je rester derrière les barreaux ? Pourquoi ne pas partir en auto-stop avec l’un de nos voisins qui se rendent à la métropole et participer, moi aussi, aux manifestations ? »

Eskhol Nevo, Tres pisos (Aún sin traducción al castellano)

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Tres personas que viven en tres pisos distintos del mismo edificio de un barrio burgués de Tel Aviv. Estos son los protagonistas del último libro de Eskhol Nevo. ¿Una novela? ¿Cuentos largos? Poco importa. Los lazos que unen a los tres vecinos, un hombre y dos mujeres, son muy tenues, como ocurre a menudo en ese tipo de barrio, en ese tipo de edificio.
Cada una de las tres personas devela un secreto, algo no dicho, un acontecimiento que la conmueve y que no logra dominar.
Cada uno de ellos se confía a alguien. Arno, el habitante del primer piso, a un amigo escritor; Hani, la del segundo, escribe a una amiga que vive en los Estados Unidos, mientras que Déborah, la jueza jubilada del tercero, graba mensajes dirigidos a su difunto marido en un contestador fuera de uso.
Esta estructura muy particular, que no carece de humor, es una de las razones de la fascinación que ejerce esta novela sobre su lector.

Arno, joven padre de familia,  está obsesionado por la idea de que su hija haya sido abusada por el anciano vecino que la cuidaba. Este ex soldado se pasea armado y reacciona violentamente ante la duda que lo corroe, aún si su mujer, abogada, le demuestra que no se fundamenta en ninguna prueba.

En el segundo piso, Hani extraña a su marido, constantemente en viaje de negocios, y la monotonía opaca de su vida la aburre.
De pronto aparece su cuñado, un estafador inmobiliario buscado por la policía, enojado hace tiempo con el marido de Hani. Esta se atreve entonces a ser infiel,…
Luego, para terminar, subimos al tercer piso para conocer a Deborah quien tuvo un día que elegir entre su hijo y su marido. Se puso entonces del lado de su esposo.
Hoy, haciendo tabula rasa de su vida anterior, tan controlada, decidió abrirse al mundo uniéndose a los jóvenes que manifiestan contra las injusticias sociales en el centro. Y de reencontrarse luego con su hijo.

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Varias temáticas, las dificultades de vivir en pareja y de criar hijos, así como las tensiones que atraviesan a la sociedad israelí, se cruzan de piso en piso, estructura que hace alusión, Deborah nos da la pista, a los tres pisos del aparato psíquico según Freud, el ello, el yo y el súper yo.
Otra particularidad de Tres pisos, es que sus historias, principalmente las dos primeras, carecen de conclusión lo que crea en el lector una cierta incertidumbre y le deja, al mismo tiempo, una gran libertad de interpretación.
Una novela cautivadora, vertiginosa, que nos habla, evidentemente, de las fracturas existentes en Israel, pero que nos habla, sobre todo, de nosotros mismos, seres humanos.

Un fragmento

« Mi amor – demasiado poco a menudo te llamé así –, antes de que te describa lo que pasa en mi vida, querrás seguramente saber lo que ocurre en la del país. (…)
Una joven montó una carpa en una avenida de Tel-Aviv para protestar contra el precio de la vivienda y, siguiendo su ejemplo, otros levantaron sus carpas. Cada pareja de carpas engendró una nueva carpa y, a partir de entonces, la avenida principal del pueblo más pequeño está cubierta de filas de carpas de las que, en cada fin de sabbat, emergen jóvenes que se parecen en las plazas públicas para manifestar a favor de la justicia social y de la regeneración del país.  La tele retransmite en directo estas manifestaciones y las miro lamentando que nos estés conmigo para constatar este prodigio: es cierto que a estos jóvenes les falta una brújula, que sus eslóganes son torpes, sus discursos deshilachados, sin embargo emana de ellos un fervor que me recuerda los años en que teníamos la fe. “Vos y yo cambiaremos el mundo”, como en la linda y vieja canción de Arik Einstein.
Entonces, hace tres semanas, decidí cruzar el río.
Después de todo, ¿cuantas veces miramos, ardiendo de ganas, a nuestros conciudadanos reunirse en las plazas y cantar eslóganes caros a nuestro corazón, cuando estábamos impedidos de unirnos a ellos a causa de nuestras funciones? Pero hoy, con la jubilación, la puerta de la jaula se abrió. En estas condiciones, me pregunté, ¿por qué debería quedarme detrás de las rejas? ¿Por qué no ir en auto con uno de los vecinos que van a la metrópoli y participar, yo también, de las manifestaciones?»

La colombe de Braque – La paloma de Braque

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Tout commença avec un timbre de la poste française. Un timbre de 1961, de 0,50 FF, la colombe de Braque.
J’avais dans les 14 ans et, chez moi, la peinture s’arrêtait à Renoir et à Monet. Cette image si pure d’un oiseau blanc sur un fond végétal bleu me fascina et éveilla ma curiosité sur cette autre peinture qui m’était encore inconnue.

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Très souvent, en sortant du lycée, j’allais me promener par la rue Florida, pleine de librairie et de galeries d’art à l’époque.
Dans l’une de ces librairies, el Ateneo, je découvris de minuscules livres d’art des éditions Gustavo Gili, la collection Minia, absolument accessibles à l’adolescent peu fortuné que j’étais. Je dois avouer aussi que, parfois, l’un de ces petits livres se glissait, comme par hasard, dans mon carton à dessins !

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Et puis, un beau jour, j’entrai à l’Instituto Di Tella, qui avait ouvert ses portes il n’y avait pas si longtemps juste où la rue Florida rencontre la place San Martín.

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Jorge de la Vega

C’est de là que date ma vraie découverte de l’art contemporain, en l’occurrence la « Nueva Figuración »argentine, De La Vega, Deira, Macció, Noé
La liberté de ces peintres qui effaçaient les limites entre l’abstrait et le figuratif, do9nt les tableaux contestaient la société dans laquelle nous vivions, m’impressionna vivement. Et m’impressionne encore aujourd’hui quand je me trouve face à leurs œuvres.
Plus je m’intéressais à la peinture, plus je hantais les galeries d’art. Celles dont je me souviens : Bonino, Witcomb, Rubbers…Je découvris alors tous les peintres argentins de l’époque, Luis Seoane, Aída Carballo, Ricardo Carpani, Alberto Greco, Antonio Seguí, Liliana Porter, Raquel Forner, Aníbal Carreño…, et j’en passe, avec une nette préférence pour Antonio Berni, que je considère toujours le plus grand peintre argentin contemporain.

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Sur la même rue Florida se trouvait le kiosque d’Eudeba, la maison d’édition de l’Université de Buenos Aires, dont la devise était « Libros para todos », des livres pour tous, et c’était bien vrai ! Parmi leurs collections, l’une d’entre elles alliait la littérature et la peinture, « Cuentistas y pintores », (Des auteurs de contes et des peintres), de grands volumes où les meilleurs écrivains argentins étaient cuentillustrés par les peintres les plus reconnus, Borges par Basaldúa, Arlt par Urruchúa… Dans le même format, le Martín Fierro de José Hernández, œuvre emblématique de la littérature argentine, embellie par les œuvres de Juan Carlos Castagnino.
Cette histoire se poursuivit au fil du temps, de musée en galerie, de voyage en expo, je voulais aujourd’hui remercier cette belle colombe de Braque qui,  sur un simple timbre poste, m’ouvrit tant de portes.

 

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Todo comenzó con una estampilla del correo francés. Una estampilla de 1961, de 50 centavos de franco, la paloma de Braque.
Tenía yo unos 14 años y, en casa, la pintura se detenía en Renoir y Monet. Esta imagen tan pura de un pájaro blanco sobre un fondo vegetal azul me fascinó y despertó mi curiosidad hacia esa otra pintura que aún me era desconocida.
Muy a menudo, al salir del colegio, iba a pasear por la calle Florida, por entonces llena de librerías y de galerías de arte.

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En una de esas librerías, el Ateneo, descubrí minúsculos libros de arte de la Editorial Gustavo Gili, la colección Minia, absolutamente accesibles para el adolescente sin fortuna que era yo. Debo confesar también que, a veces, ¡uno de esos libritos se deslizaba, como por casualidad, en mi carpeta de dibujo!

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Rómulo Macció

Y luego, un buen día, entré al Instituto Di Tella, que había abierto sus puertas no hacía mucho tiempo justo donde la calle Florida encuentra a la plaza San Martín.
De allí remonta mi verdadero descubrimiento del arte contemporáneo, para el caso la “Nueva Figuración” argentina, De La Vega, Deira, Macció, Noé

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Premio Di Tella 1964

La libertad de estos pintores que borraban los límites entre lo abstracto y lo figurativo, cuyos cuadros cuestionaban la sociedad en la que vivíamos, me impresionó vivamente. Y me impresiona aún hoy cuando me encuentro frente a sus obras.
Más me interesaba por la pintura, más frecuentaba las galerías de arte. Me acuerdo de Bonino, Witcomb, Rubbers… Descubrí entonces a todos los pintores argentinos de la época, Luis Seoane, Aída Carballo, Ricardo Carpani, Alberto Greco, Antonio Seguí, Liliana Porter, Raquel Forner, Aníbal Carreño…, y se me olvidan, con una neta preferencia por Antonio Berni, que considero siempre como el mayor pintor argentino contemporáneo.

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En la misma calle Florida se encontraba el kiosco de Eudeba, la editorial de la Universidad de Buenos Aires, cuyo lema era “Libros para todos”, ¡y era verdad! Entre sus colecciones una aliaba pintura y literatura, “Cuentistas y pintores”, grandes volúmenes donde los mejores escritores argentinos eran ilustrados por los pintores más reconocidos, Borges por Basaldúa, Arlt por Urruchúa… En el mismo formato, el Martín Fierro de José Hernández embellecido por las obras de Juan Carlos Castagnino.
Este historia prosiguió, de museo en galería, de viaje en exposición, quería hoy agradecer a esa bella paloma de Braque que, desde una simple estampilla, me abrió tantas puertas.

Prix Nobel de la Paix – Premio Nobel de la Paz

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Le prix Nobel de la Paix vient d’être attribué. On peut, dans ce cas, affirmer que justice est faite. Rappelons que, par exemple, il fut attribué a Henry Kissinger qui signa, il est vrai, le traité qui mit fin à la guerre de Vietnam, mais qui mit en place les dictatures sanglantes des années 70 en Amérique latine.En 2018, les lauréats du prix sont un homme et une femme, luttant tous deux contre la violence faite aux femmes considérée comme une arme de guerre, Nadia Murad et Denis Mukwege.

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Nadia Murad est une jeune femme appartenant à la communauté yésidie irakienne, l’une des cibles des djiadistes de l’État islamique.
Ces kurdophones font partie des populations monothéistes les plus anciennes de la Mésopotamie. Ils furent persécutés aussi bien par les chrétiens que par les musulmans de puis toute éternité, mais l’apparition des fondamentalistes de Daesh signa, pourrait-on dire, leur arrêt de mort.
Nadia Murad fut l’une de ces jeunes filles réduites à l’esclavage sexuel par l’EI. Elle n’avait que 21 ans.
Elle fut vendue, revendue, violée et torturée jusqu’à ce qu’elle pût s’échapper de ses bourreaux.
Elle devint alors la porte-parole des femmes yésidies. En 2015, elle s’exprima devant le Conseil de sécurité  des Nations Unies. Ceci permit de mettre en lumière les atrocités faites aux femmes par l’intolérance démesurée des djiadistes. L’ONU ne sert malheureusement qu’à cela, les lobbies du gaz, du pétrole, des armes et des minerais rares y font encore la loi.
Et cette lumière ne doit pas s’éteindre, il y aurait encore, selon Nadia Murad, au moins 3 000 captives yésidies en mains de l’EI.

Voici ce qu’écrit Nadia Murad dans son livre Pour que je sois la dernière (Fayard, 2028). Je doute, vu l’ordre actuel du monde, que son souhait  puisse se réaliser dans le proche avenir.

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« J’ai traversé la maison pour rejoindre la porte latérale. Plus encore que d’ordinaire, chaque pièce me paraissait toute vibrante de souvenirs. Je suis passée dans le salon, où mes frères s’asseyaient durant les longues soirées d’été pour boire du thé fort et sucré avec d’autres hommes du village ; dans la cuisine, où mes sœurs me gâtaient en préparant mon repas préféré, de l’okra et des tomates ; dans ma chambre, où Kathrine et moi enduisions nos cheveux de pleines paumes d’huile d’olive, nous endormant la tête enveloppée d’un film plastique et nous réveillant dans l’odeur poivrée de l’huile tiède. J’ai repensé aux repas que nous prenions dans la cour, toute la famille assise en rond sur un tapis, glissant des bouchées de riz luisantes de beurre entre deux morceaux de pain frais. C’était une maison toute simple où l’on pouvait se sentir à l’étroit. Elias menaçait toujours de partir avec sa famille pour qu’ils aient plus de place, mais il ne l’a jamais fait.
J’entendais nos moutons, blottis dans la cour. Leurs toisons s’épaississaient tandis que leurs corps s’affaiblissaient, faute de nourriture. Je ne supportais pas l’idée qu’ils meurent ou qu’ils soient abattus et mangés par les combattants. Ils étaient tout ce que nous possédions. Je regrette de n’avoir pas pensé à graver dans ma mémoire tous les détails de chez nous, sans exception – les couleurs vives des coussins du salon, les épices qui parfumaient la cuisine, ou même le bruit de l’eau qui gouttait dans la douche –, mais je ne savais pas que je quittais ma maison pour toujours. »

« J’ignorais à quel point l’EIIL nous détestait et ce qu’il était capable de faire. Malgré notre terreur, je crois qu’aucun de ceux qui se sont dirigés vers l’école ce jour-là n’aurait pu prédire avec quelle cruauté nous serions traités. Et pourtant, pendant que nous marchions, le génocide avait déjà commencé. »

« C’était la première fois que j’entendais quelqu’un utiliser ce mot arabe à mon propos. Quand l’EIIL avait pris le Sinjar et avait commencé à enlever des Yézidis, les combattants appelaient leur butin humain sabaya (sabiyya au singulier), désignant ainsi les jeunes femmes qu’ils avaient l’intention d’acheter et de vendre comme esclaves sexuelles. Cet élément de leur projet nous concernant reposait sur une interprétation du Coran bannie depuis longtemps des communautés musulmanes du monde entier, mais qui figurait dans les fatwas et les brochures officielles de l’EIIL avant qu’il n’attaque le Sinjar. Les filles yézidies étaient considérées comme des infidèles : or, selon l’interprétation que ces combattants donnaient du Coran, violer une esclave n’est pas un péché. Nous étions censées attirer de jeunes recrues qui viendraient gonfler les rangs des combattants, sachant que nous leur serions offertes en récompense pour leur loyauté et leur bonne conduite. Ce sort attendait toutes les filles qui se trouvaient dans le car. Nous n’étions plus des êtres humains – nous étions des sabaya. »

Si je parlais des minerais rares, c’est qu’il y en a un qui se trouve sur tous nos smartphones, le coltan, extrait principalement dans la région de Kivu, en République démocratique du Congo. Il est ensuite transformé et commercialisé au Rwanda et exporté en Chine ou en Europe.

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Il s’agit donc pour les compagnies minières, belges pour la plupart, d’obtenir le minerai au moindre prix. Comme le coltan se trouve, au Kivu, sur des terres occupées par de petits agriculteurs, des troupes de mercenaires vont les chasser. Leur politique de terreur a comme arme principale le viol et la torture des femmes et des fillettes.
C’est justement dans le Nord-Kivu, à Bukavu, que le docteur Denis Mukwege a installé, il y a plus de 20 ans, la clinique où il soigne, répare, toutes ces femmes en détresse. Au risque de sa vie, car il dénonce les compromissions et la corruption du régime du président Kabila.

Je citerai l’introduction du documentaire de 2014,  Congo, un médecin pour sauver les femmes, d’Angèle Diabang.

« En Afrique, à l’est du Congo, le Kivu ressemble à un paradis. C’est aussi une région en guerre depuis 20 ans. Les richesses du sol, comme du sous-sol, attirent les convoitises des grandes puissances et des pays voisins. Les femmes sont les premières victimes et leurs vagins sont devenus un champ de bataille où s’affrontent les groupes armés.
Un chirurgien a réparé près de 40 000 femmes, il s’appelle Denis Mukwege. Il crie sa colère dans le monde entier. À l’ONU auprès des présidents des grandes nations et dans les médias. »

https://www.youtube.com/watch?v=vb_c3GoGQ54

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Je citerai finalement une bande dessinée, Kivu, de Jean Van Hamme et Christophe Simon, éditions Le Lombard, 2018, un vrai hommage au docteur Mukwege ainsi qu’une forte dénonciation de la situation au Congo et des agissements maffieux des entreprises belges.

On peut, bien entendu, se réjouir d’un prix Nobel de la Paix bien mérité, mais, est-il si utopiste de continuer à espérer l’avènement d’un monde un peu plus juste ?

 

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El premio Nobel de la Paz acaba de ser atribuido. Se puede decir, en este caso, que se hace justicia. Recordemos que, por ejemplo, fue atribuido a Henry Kissinger que firmó, es verdad el tratado que puso fin a la guerra de Vietnam, pero que organizó a las sangrientas dictaduras de los años 70 en América Latina. En 2018, los ganadores del premio son un hombre y una mujer que luchan ambos contra la violencia hecha a las mujeres consideradas como un arma de guerra, Nadia Murad y Denis Mukwege.

Nadia Murad es una joven perteneciente a la comunidad yesidi iraquí, uno de los blancos de los dyiadistas del Estado Islámico.
Estos kurdoparlantes forman parte de una de las poblaciones monoteístas más antiguas de la Mesopotamia.  Fueron perseguidos tanto por los cristianos como por los musulmanes desde siempre, pero la aparición de los fundamentalistas de Daesh marcó, se puede decir, su decreto de muerte.

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Nadia Murad fue una de esas jóvenes reducidas a la esclavitud sexual por el EI. Sólo tenía 21 años.
Fue vendida, vuelta a vender, violada y torturada hasta que pudo escapar de sus verdugos.
Se volvió entonces la portavoz de las mujeres yesidi. En 2015 se expresó ante el Consejo De Seguridad de las Naciones Unidas. Esto permitió poner a la luz del día las atrocidades hechas a las mujeres por la intolerancia desmesurada de los dyihadistas.  La ONU sólo sirve desgraciadamente para eso, los lobbys del gas, del petróleo, de las armas y de los minerales raros todavía dictan la ley.
Y esta luz no debe apagarse, habría aún, según Nadia Murad, 3.000 cautivas yesidis en manos del EI.

Esto es lo que escribe Nadia Murad en su libro Para que yo sea la última. Dudo, visto el orden actual del mundo, que su deseo pueda realizarse.

« Crucé la casa para llegar a una puerta lateral. Más aún que normalmente, cada pieza me parecía vibrante de recuerdos. Pasé a la sala donde mis hermanos se sentaban durante largas veladas de verano para beber té fuerte y dulce con otros hombres del pueblo; a la cocina donde mis hermanas me mimaban preparándome mi plato preferido, okra y tomates, a mi habitación donde Kathrine y yo untábamos nuestro cabello con las palmas de las manos llenas de aceite de oliva, durmiendo con la cabeza envuelta por un film plástico y despertándonos con el olor pimentado del aceite tibio. Volví a pensar en las comidas realizadas siempre en el patio, con toda la familia sentada en círculo sobre una alfombra, deslizando bocados de arroz brillantes de manteca entre dos pedazos de pan fresco. Era una casa muy simple donde podíamos sentirnos apretados. Elias amenazaba siempre con irse con su familia para que hubiera más lugar, pero nunca lo hizo.
Oía a nuestras ovejas, acurrucadas en el patio. Sus vellones crecían mientras que sus cuerpos se debilitaban, por falta de alimento. No soportaba la idea de que murieran o que fueran abatidas y comidas por los combatientes. Eran todo lo que poseíamos. Lamento no haber pensado en grabar en mi memoria todos los detalles de la casa, sin excepción –los colores vivos de los almohadones de la sala.las especias que perfumaban la cocina, o aún el ruido del agua que goteaba de la ducha-, pero no sabía que dejábamos la casa para siempre.”

« Ignoraba hasta que punto el EI nos detestaba y lo que era capaz de hacer. A pesar de nuestro terror, no creo que ninguno de los que se dirigieron hacia la escuela habría podido predecir con cuanta crueldad seríamos tratados. Y sin embargo, mientras caminábamos, el genocidio había comenzado. »

« Era la primera vez que escuchaba a alguien utilizar esta palabra árabe con respecto a mí. Cuando el EI se apoderó del Sinjar y había comenzado a secuestrar yesidis, los combatientes llamaban a su botín humano sabaya (sabiyya en singular), designando así a las jóvenes que tenían intención de comprar y vender como esclavas sexuales. Este elemento de su proyecto que nos concernía reposaba en una interpretación del Corán desechada desde hacía tiempo por las comunidades musulmanas del mundo entero, pero que figuraba en las fatwas y en los folletos oficiales del EI antes de que atacara Sinjar. Las chicas yesidis eran consideradas como infieles: empero, según la interpretación que los combatientes daban del Corán, violar a una esclava no es pecado. Nuestra misión era la de atraer a los jóvenes reclutas que vendrían a aumentar las filas de los combatientes, sabiendo que seríamos dadas en recompensa por su lealtad y su buena conducta. Esta suerte esperaba todas las chicas que se encontraban en el ómnibus. Ya no éramos seres humanos, éramos sabaya. »

Si hablaba de minerales raros, es que hay uno que se encuentra en todos nuestros celulares, el coltan, extraído principalmente en la región de Kivú, en la República Democrática del Congo. Es luego transformado y comercializado en Ruanda y exportado a China o a Europa.

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Se trata entonces, para las compañías mineras, belgas en su mayoría, de obtener este mineral al menor precio. Como el coltan se encuentra, en el Kivú, en tierras ocupadas por pequeños agricultores, tropas de mercenarios van a echarlos. Su política de terror tiene como arma principal la violación y la tortura de las mujeres y las niñas.
Justamente en el Kivú Norte, en Bukavu, el doctor Denis Mukwege instaló, hace más de 20 años, la clínica donde cura, repara, a todas estas mujeres desesperadas. A riesgo de perder la vida ya que denuncia los arreglos y la corrupción del régimen del presidente Kabila.

Citaré la introducción del documental de 2014, Congo, un médico para salvar a las mujeres, de Angèle Diabang.

« En África, en el este del Congo, Kivú parece un paraíso. Es también una región en guerra desde hace 20 años. Las riquezas del suelo como del subsuelo atraen la codicia de las grandes potencias y de los países vecinos. Las mujeres son sus primeras víctimas y sus vaginas se han vuelto el campo de batalla donde se enfrentan los grupos armados.
Un cirujano reparó a casi 40.000 mujeres. Se llama Denis Mukwege. Grita su ira en el mundo entero. En la ONU ante los presidentes de las grandes naciones y en los medios.»

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Citaré finalmente una historieta, Kivu, de Jean Van Hamme y Christophe Simon, ediciones Le Lombard, 2018, un verdadero homenaje al doctor Mukwege así como una fuerte denuncia de la situación en el Congo y del accionar mafioso de las empresas belgas.

Uno puede, por supuesto, alegrarse de un premio Nobel de la Paz bien merecido, pero, ¿es acaso utopista seguir esperando el advenimiento de un mundo más justo?

Charles Aznavour

Charles Aznavour est décédé hier soir à l’âge de 94 ans. Il s’était encore produit sur scène il y a moins d’un mois au Japon.

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Je me dois d’être sincère et d’avouer que ce chanteur n’a jamais fait partie de mes artistes favoris. Je ne vais pas, cependant, nier son importance dans le panorama de la chanson du XXe siècle et moins encore l’importance de certaines de ses compositions qui font partie du patrimoine musical français et au-delà.

Né en 1924, à Paris, de parent arméniens exilés suite au génocide turc, Charles Aznavour commence vraiment une carrière en créant un duo avec Pierre Roche. À la fin des années 40, le duo s’embarque vers l’Amérique du Nord. Ils resteront durant des mois à l’affiche à Montréal.
De retour en France, Aznavour deviendra le compositeur et parolier attitré des stars de l’époque, Mistinguett, Patachou, Juliette Gréco et Édith Piaf de qui il deviendra le secrétaire.

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Le succès comme chanteur commence à pointer vers 1957 quand il passe à l’Olympia et à l’Alhambra.
Il  devient, parallèlement, acteur de cinéma, notamment dans Tirez sur le pianiste, de François Truffaut, de 1960.
Cette même année, Charles Aznavour se produit au Carnegie Hall de New York, une vraie consécration au niveau mondial. À partir de là, le succès ne l’abandonnera plus.
Il devient une vedette internationale et ses chansons sont reprises par les plus grands, Ray Charles, Bing Crosby, Frank Sinatra, Lisa Minnelli…
D’un autre côté, Aznavour a toujours défendu sa double appartenance franco-arménienne. En 1975, à l’occasion du soixante-dixième anniversaire du génocide, il compose « Ils sont tous tombés », puis, en 1988, suite au tremblement de terre dans le pays de ses ancêtres, il crée la Fondation Aznavour pour l’Arménie.  Il est nommé alors Ambassadeur permanent de l’Unesco pour l’Arménie. En décembre 2008, le chanteur recevra la citoyenneté arménienne des mains du président Serge Sarkissian.

Ses chansons sont entrées dans la légende. La Bohème, La Mamma, Mes emmerdes, Tu t’laisses aller, Que c’est triste Venise, Hier encore… et j’en passe. Des chansons  aussi indestructibles que semblait l’être leur auteur.

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Voici, pour terminer, ce que j’avais écrit suite à son récital de mai 2008 au théâtre Gran Rex de Buenos Aires. Ce n’était pas, bien entendu, sa tournée d’adieu comme on l’annonçait à l’époque !

Aznavour, la tournée des adieux

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La salle du Gran Rex de Buenos Aires est comble. À 21h30 pile un décor de lumières s’installe sur la scène suivi des 8 membres de l’orchestre et de leur chef, Gérard Daguerre. Et puis, un petit monsieur aux cheveux blancs et au costume noir fait son apparition sous les ovations de la salle. Charles Aznavour, presque 84 ans, chante Le temps et nous découvrons que le vieux monsieur n’a aucunement perdu sa voix, ce que confirme Paris au mois d’août, le deuxième morceau. La troisième chanson, Viens, est la première en espagnol et la première aussi où les arrangements, et surtout les chœurs, côtoient dangereusement le kitsch. Ce Kitsch qui arrive à son apogée avec Ave Maria, kitsch de la chanson elle-même, kitsch des chœurs qui se veulent lyriques et du vitrail projeté sur le fond de la scène.
La version intimiste de La Bohème, un cliché, dirions-nous, du répertoire d’Aznavour, réussit, par contre, à transmettre une émotion vraie, pure. Cette vérité, cette pureté de l’émotion apparaissent quand les arrangements se limitent à souligner la beauté de la chanson, comme c’est le cas de Il faut savoirDésormais, si proche du tango, et Comme ils disent.
Deux guitares et La mamma ont chacune un arrangement particulier, notamment la deuxième qui devient curieusement une salsa cubaine.
Je voyage, de son avant dernier CD, est taillée sur le modèle des grands succès d’Aznavour, sans vraiment les égaler. Les poncifs sont trop apparents et les rimes usagées (de rivage en rivage…de mirage en mirage). Il la chante avec sa fille Katia qui ne montre pas un grand talent pour la chanson.
D’autres chansons, belles, entraînantes, avec parfois, il est vrai, des arrangements un peu trop pompeux, ont heureusement relevé le cap, Sa jeunesseHier encoreÉteint la lumièreJe t’attends … pour finir avec le seul et unique bis, Que c’est triste Venise, chantée en espagnol sous un tonnerre d’applaudissements.
Un récital il se peut prévisible mais cependant vibrant d’un grand chanteur qui fait ses adieux au meilleur de sa forme malgré son âge. La chanson française dans tout son éclat.

Comme si tout mon passé défilait
Un autre aspect du récital de Charles Aznavour : le public composé en grande partie de dames de plus de 60 ans dont la jeunesse fut bercée par ses chansons. Chaque morceau, surtout ceux qu’il interpréta en espagnol, Apaga la luzDe quererte así et l’apothéose de Venecia sin ti faisait jaillir des soupirs, des exclamations, presque un orgasme collectif. Tous les souvenirs d’une lointaine jeunesse défilaient dans leur mémoire : le premier amour, les 33 tours, les premiers talons, les premiers bals, le lycée…

Adieu monsieur Aznavour et merci pour tout cela !

Charles Aznavour murió anoche a la edad de 94 años. Se había presentado en Japón hace menos de un mes.

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Debo ser sincero y confesar que este cantante nunca formó parte de mis artistas favoritos. No voy, sin embargo a negar su importancia en el panorama de la canción del siglo XX y menos aún la importancia de ciertas de sus composiciones que forman parte del patrimonio musical francés y más aún.

Nacido en 1924, en París, de padres armenios exiliados a causa del genocidio, Charles Aznavour comienza realmente una carrera al crear un dúo con Pierre Roche. A fines de los años 40 el dúo se embarca hacia América del Norte. Durante meses estarán en cartelera en Montreal.
De vuelta en Francia, Aznavour será el compositor y letrista de las estrellas de la época,  Mistinguett, Patachou, Juliette Gréco y Édith Piaf de quien será secretario.
El éxito como cantante comienza a verse hacia 1957 cuando se presenta en el Olympia y en el Alhambra.
Deviene, paralelamente, actor de cine, principalmente en Tiren sobre el pianista, de François Truffaut, de 1960.
Ese mismo año, Charles Aznavour se presenta en el Carnegie Hall, de Nueva York, una verdadera consagración a nivel internacional. A partir de entonces el éxito ya no lo abandonará.

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Se vuelve una estrella internacional y sus canciones son interpretadas por los más grandes, Ray Charles, Bing Crosby, Frank Sinatra, Lisa Minnelli…
Por otro lado, Aznavour siempre defendió su doble pertenencia franco-armenia. En 1975, en ocasión del septuagésimo aniversario del genocidio, compone « Ils sont tous tombés » (Ellos cayeron), luego, en 1988, a causa del terremoto en la tierra de sus antepasados, crea la Fundación Charles Aznavour para Armenia. Es nombrado entonces Embajador Permanente de la Unesco para Armenia. En diciembre de 2008, el cantante recibirá la ciudadanía armenia de manos del presidente Serge Sarkissian.

Sus canciones entraron en la leyenda.. La Bohème, La Mamma, Mes emmerdes, Tu t’laisses aller, Que c’est triste Venise, Hier encore… y faltan. Canciones tan indestructibles como lo parecía su autor.

https://www.youtube.com/watch?v=4Z0Os6wXXCc

He aquí, para terminar, lo que escribí después de su recital de mayo del 2008 en el teatro Gran Rex de Buenos Aires. ¡No era, por supuesto, su gira de adiós como se lo anunciaba en ese momento!
Aznavour, la gira de despedida

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La sala del Gran Rex de Buenos Aires está llena. A las 21 y 30 en punto un decorado de luces se instala en escena seguido por los 8 músicos de la orquesta y su director, Gérard Daguerre. Y luego, un señor bajito de cabello blanco y traje negro hace su aparición bajo las ovaciones de la sala. Charles Aznavour, casi 84 años, canta Le temps y descubrimos que el anciano no ha perdido de ninguna manera la voz, lo que confirma con Paris au mois d’août, el segundo tema. La tercera canción, Ven, es la primera en castellano y también la primera cuyos arreglos y coros se codean peligrosamente con el kitsch. Este kitsch que llega a su apogeo con Ave María, canción kitsch, coros kitsch que quieren ser líricos y vitral kitsch proyectado en el fondo del escenario.
La versión intimista de La Bohème, un cliché, diríamos, del repertorio de Aznavour, logra, por lo contrario, transmitir una emoción verdadera, pura. Esta verdad, esta pureza de la emoción aparecen cuando los arreglos se limitan a subrayar la belleza de la canción, como es el caso de Il faut savoirDésormais, tan cercana al tango, y Comme ils disent.
Deux guitares y La mamma cuentan cada una con un arreglo particular, sobre todo la segunda que se vuelve curiosamente una salsa cubana.
Je voyage, de su anteúltimo CD, está tallada sobre el modelo de los grandes éxitos de Aznavour, sin llegar a igualarlos. Los lugares comunes son demasiado aparentes, las rimas gastadas. La canta con su hija Katia que no muestra mucho talento para la canción.
Otras canciones, bellas, animadas, con, a veces, es verdad, arreglos un poco demasiado pomposos, han levantado la mira, Sa jeunesseHier encoreÉteint la lumièreJe t’attends … para terminar con el único bis, Venecia sin tí, cantada en castellano bajo una salva de aplausos.
Un recital posiblemente previsible pero sin embargo vibrante de un gran cantante que se despide en lo mejor de su forma a pesar de la edad. La canción francesa en todo su esplendor.

Como si desfilara todo mi pasado
Otro aspecto del recital de Charles Aznavour : el público compuesto en gran parte por señoras de más de 60 años cuya juventud fue acunada por sus canciones. Cada tema, sobre todo los que interpretó en castellano, Apaga la luzDe quererte así y la apoteosis de Venecia sin ti hacía surgir suspiros, exclamaciones, casi un orgasmo colectivo. Todos los recuerdos de su lejana juventud desfilaban en su memoria: el primer amor, los long plays, los primeros tacos, los primeros bailes, el colegio…

Adiós señor Aznavour y ¡gracias por todo eso!

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Patrice Nganang, Empreintes de Crabe
J.-C.Lattès, Paris, 2018

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De manières bien diverses, certains écrivains africains se penchent sur la situation de leurs pays et mettent en évidence les agissements des dictateurs aux pouvoir depuis des décennies. Ils lèvent en outre le voile sur de sanglantes guerres civiles, voire des génocides, occultés aussi bien par le pouvoir africain que par celui des nations européennes.
C’est le cas de Patrice Nganang, qui vient de publier Empreintes de crabe.
Et c’est le cas, dans un sens diamétralement opposé,  de M Macron, qui vient d’inviter M Paul Biya, président du Cameroun depuis plus de 36 ans, à une réunion sur la Paix qui se tiendra à Paris au mois de novembre prochain. De quelle paix M Biya pourra-t-il parler? De celle des cimetières ou de celle des prisons ?
Des prisons comme celle de Yaoundé que l’auteur d’Empreintes de crabe fut contraint de connaître il y a moins d’un an,  avant d’être expulsé du pays.

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Chronique familiale, historique, politique, … autofiction ? Il n’est pas aisé de mettre Empreintes de crabe dans une case. Or, à quoi bon, car Patrice Nganang mène de main de maître le fil de son roman qui s’ouvre quand Tanou, jeune Camerounais reçoit son père, Nithap, chez lui, aux États-Unis, où il habite avec sa femme Angela et sa petite fille Marie, et où il est professeur à l’Université.
Un père qu’il apprend alors à connaître. « En réalité les deux ne se connaissaient plus, ils se découvraient pas à pas, à chaque embuscade tendue par la vie. » Tanou va alors pouvoir parler avec son père de ce dont ils n’avaient jamais parlé, la sanglante guerre civile qui endeuilla le Cameroun entre 1960 et 1970, les massacres des bamiléké, ethnie dont ils sont issus, cette histoire douloureuse à laquelle Nithap a d’ailleurs participé.
Installé depuis plusieurs années dans une petite ville américaine, Tanou s’est habitué à cette vie banlieusarde régie très souvent par le que dira-t-on. « Dans Pennington, Tanou était soucieux de ce qu’on pouvait dire d’eux. L’image de son père promenant Sahara était plutôt comique. Le Vieux Père n’y avait vu aucun inconvénient, mais le fils avait imaginé les regards de mépris qu’on pourrait poser sur lui. »
Dans les premiers chapitres du livre, Patrice Nganang rend avec un grand talent, et même dirais-je avec beaucoup de tendresse, le séjour de Nithap aux États-Unis, ses rapports avec sa petite fille, l’amitié qu’il noue avec des voisins, ainsi que le silence qui figeait les relations entre le père et le fils.

« Se promener dans un monde dont on ne saisit pas la langue, dont on ne comprend pas les évidences, dont la logique vous échappe, dont le vécu banal devient complexe : le Vieux Père était-il content d’être aux États-Unis ? Silence. Est-ce qu’il était sensible à la beauté de ces lieux qui rendait plus d’un jeune au pays jaloux : les États-Unis, bebela! New York ! Faire venir son père avait été son cadeau de citoyenneté acquise. Dix ans d’attente, or – comment le croire ? – il avait dû convaincre celui-ci de lui rendre visite « pour un mois seulement » et cela avait été difficile. « Pourquoi ne choisis-tu pas un de tes cousins, avait dit le Vieux Père, un de tes neveux par exemple ? »
« Parce que tu me manques, vieil homme », avait-il pensé.
Il ne l’avait pas dit, bien sûr. »

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Dans cette première partie d’Empreintes de crabe, nous découvrons aussi les rapports qu’entretien Tanou avec le pays et, bien entendu, avec les membres de sa famille restés au Cameroun.
La tante Mensa’, tout d’abord, et que nous retrouverons plusieurs chapitres plus loin sous une toute autre lumière. « Les conversations avec Tante Mensa’ étaient plus qu’un répit. Skype ici, Messenger là. WhatsApp. Mensa’ était pour tous « la Grand-mère Skype ». Marie ne la connaissait que sur l’écran de l’ordinateur. Grand-mère sans corps, sans os, désincarnée : une Voix. Ce n’était pas important de savoir où elle habitait, car au fond elle était un ange gardien, habitante des nuages, du soleil, de l’éther. Parfois le fils comparait sa vitalité et celle de son père, et toutes les fois il se mettait les mains sur le visage, car la femme était aussi vive qu’une adolescente. »

Et puis, Bagam, l’étudiant qui voudrait quitter au plus vite son pays.

« Comment va l’université ?
— C’est chiant, tout est chiant ici.
— Tout ne peut pas être chiant au Cameroun, coupa Tanou, c’est impossible.
— Tu ne vis pas ici.
— C’est toi qui le dis.
— Laisse-le parler, insistait l’épouse.
— Biya gâche tout, disait Bagam. Ce pays est dans le watarout. »
Tanou était d’accord, « un jeune ne peut pas mener seul les batailles de ses parents et de ses grands-parents », mais ils n’allaient pas ouvrir le chapitre politique au cœur du conseil de famille interstellaire. De tous ses cousins, il le reconnaissait, Bagam était celui qu’il comprenait sans effort.
« Tu sais bien que je suis au courant de ce qui se passe là, lui rappela Tanou, 24 sur 24.
— Facebook. »

Dans cette histoire douce amère, il a parfois des moments désopilants. Comme quand, à sa retraite, le Vieux Père, ne supportant pas l’inactivité, décide de se reconvertir dans les pompes funèbres.

« TOUT POUR LES FUNÉRAILLES
Sakio Nithap, infirmier diplômé d’État retraité
Ancien pensionnaire de l’hôpital de Bangwa
Service inclus – bâche, boissons, chaises, etc.
Contact : 67326734
 
La mort est le plus grand commerce de cette ville ! disait celui qui avait passé sa vie à l’empêcher de frapper. »

Or, cette petite entreprise  ne travaillera qu’une seule fois, pour le service funèbre de Ngountchou, la mère de Tanou.

« On aurait dit au Vieux Père qu’il avait bâti son établissement funéraire spécifiquement pour l’enterrement de son épouse qu’il ne l’aurait pas cru. Et pourtant c’est son entreprise qui avait libéré Tanou d’une tâche qui l’aurait éreinté, et ne lui avait laissé que celle que chacun ici donnait à « l’Américain » : payer les factures. »

Ce sera, pour Tanou, l’occasion de rencontrer Badan et ses camarades, de jeunes étudiants qui prétendent ne pas vouloir quitter leur pays…

« Un à un, les jeunes qu’il avait rencontrés, dont le feu des mots l’avait étonné, fait rêver à vrai dire, et aussi exaspéré, s’étaient présentés à son hôtel, le regard défait, les pas incertains, un ou deux ayant une histoire incroyable sur les lèvres, « oui, grand prof, j’ai aussi été condamné à six mois de prison avec sursis », la plus pathétique étant la jeune fille, lèvres allumées au rouge, mascara clignotant l’alarme, serrée dans un vêtement « pas mal », qui lui offrait sa sauce sans condiments.
« Marthe, dit-elle. Moi, c’est Marthe. »

Et puis, après encore quelques chapitres étasuniens, nous tombons, dans la partie H2 du roman, ironiquement appelée « Si Einstein était Camerounais », sur la wataroutisation du Cameroun, c’est-à-dire, comme nous l’explique l’auteur,  la transformation du pays en un égout, en un foutoir.
Un égout qui baigne dans le sang, où  sévissent les assassinats et les trahisons. Et même les histoires d’amour, dont celle de Mensa’ est possiblement la plus rocambolesque.
Cette histoire nous montre aussi la profonde division existante entre la capitale, centre du pouvoir et de la finance, et le reste du pays. En Amérique latine nous n’allons pas nous en étonner.
On y voit en outre des Français œuvrer pour que les différentes peuplades s’opposent et finissent par s’entretuer. Cela ne nous dit pas quelque chose ?
Ceci nous mène au cœur du roman, l’histoire occultée du Cameroun, cette guerre civile, ce génocide, qui d’une façon ou d’une autre, durent encore aujourd’hui.
Ce sont les retrouvailles du père et du fils, et le dialogue qui en résultera, qui permettront de lever le voile sur cette histoire de mort et de souffrance car, au temps de la guerre civile, Nithap s’engagea dans l’UPC, l’Union des Populations du Cameroun, et dut prendre le maquis.

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La main de l’écrivain adopte alors le rythme saccadé de cette période tourmentée où, sous l’impulsion de l’ancienne  puissance coloniale, une ethnie, les Bamiléké en l’occurrence,  est prise par d’autres comme bouc émissaire. Ce qui permet aux politiciens véreux d’amasser des fortunes, et aux Français de faire de juteuses affaires. Sinistre aventure qui se solde avec des centaines de milliers de morts.
Le rythme est renforcé par une apparition bien plus fréquente de phrases en langues camerounaises, mademba, bangangté, ou bien en camfranglais. « Fantoches sondja for Semengué no fit nak sondja wé, no be so ? Les soldats fantoches de Semengué ne peuvent pas nous battre, n’est-ce pas ? »

Voici donc ce qui fait qu’Empreintes de Crabe ne soit pas qu’un roman engagé, une maîtrise remarquable de la langue. Une langue qui s’adapte aux diverses circonstances de l’histoire en devenant tantôt presque plate, tantôt saccadée, ou même ironique quand elle décrit les sommets de Yaoundé. Cette langue nous habite et la lecture du roman ne nous laisse pas indemnes. Et c’est tant mieux !

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De maneras muy diversas, algunos escritores africanos se ocupan de la situación de sus países y ponen en evidencia las acciones de los dictadores en el poder desde hace décadas. Levantan además el velo sobre sangrientas guerras civiles, aún sobre genocidios ocultos tanto por el poder africano como por el de las naciones europeas.
Es el caso de Patrice Nganang, que acaba de publicar Empreintes de crabe (Marcas de cangrejo).
Y es el caso, en un sentido diametralmente opuesto, del señor Macron, que acaba de invitar al señor Paul Biya, presidente de Camerún desde hace más de 36 años, a una reunión sobre la Paz a realizarse en París en el mes de noviembre próximo. ¿De qué paz podrá hablar el señor Biya? ¿De la de los cementerios o de la de las cárceles?
De las cárceles como la de Yaundé que el autor de Empreintes de crabe fue obligado a conocer hace menos de un año antes de ser expulsado del país.
¿Crónica familiar, histórica, política,…autoficción? No es fácil poner este libro en un casillero. Para qué, ya que Patrice Nganang lleva con mano maestra el hilo de su novela que se abre cuando Tanou, joven camerunés, recibe a su padre, Nithap, en su casa, en los Estados Unidos, donde vive con su mujer Angela y su hijita Marie, y donde es profesor en la Universidad.
Un padre al que aprende entonces a conocer. « En realidad los dos ya no se conocían. Se descubrían paso a paso, en cada emboscada tendida por la vida.» Tanou va entonces poder hablar con su padre de aquello de lo que nunca habían hablado, la sangrienta guerra civil que enlutó al Camerún entre 1960 y 1970, las masacres de bamilekés, etnia de la que provienen, esta historia dolorosa de la que, por otra parte, participó Nithap.

Instalado desde hace varios años en una pequeña ciudad norteamericana, Tanou se ha acostumbrado a esta vida suburbana regida muy a menudo por el qué dirán. « En Pennington, Tanou se preocupaba de lo que pudieran decir de ellos. La imagen de su padre paseando a Sahara era un tanto cómica. El Viejo Padre no había visto en ello ningún inconveniente, pero el hijo había imaginado las miradas despreciativas que podían echarle. »

En los primeros capítulos del libro, Patrice Nganang nos entrega con gran talento y aún, diría, con mucha ternura, la estadía de Nithap en los Estados Unidos, su relación con su nieta, la amistad que hace con los vecinos, así como el silencio que congelaba las relaciones entre el padre y el hijo.

« Pasear en un mundo cuya lengua se desconoce, cuyas evidencias no se entienden, cuya lógica se nos escapa, cuya vida banal se nos vuelve compleja : ¿El Viejo Padre estaba contento de estar en Estados Unidos? Silencio. ¿Era sensible a la belleza de estos lugares que le daban celos a más de un joven del país : los Estados Unidos, ¡bebela! ¡Nueva York! Hacer venir a su padre había sido su regalo por haber adquirido la ciudadanía. Diez años de espera, pero, -¿cómo creerlo?- Había tenido que convencerlo para que lo visitara « sólo por un mes » y esto había sido difícil. “¿Por qué no elegís a uno de tus primos, había dicho el Viejo Padre, uno de tus sobrinos, por ejemplo?”
« Porque te extraño, viejo », había pensado.
No lo había dicho, por supuesto. »

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En esta primera parte de Empreintes de crabe, descubrimos también las relaciones que mantiene Tanou con el país, y por supuesto con los miembros de su familia que permaneces en Camerún.
La tia Mensa’, en principio, a quien volveremos a ver varios capítulos más lejos bajo una luz muy diferente. « Las conversaciones con Tía Mensa’ eran más que un descanso. Skype aquí. Messenger allá. WhatsApp. Mensa’ era para todos « la abuela Skype ». Marie sólo la conocía en la pantalla de la computadora. Una abuela sin cuerpo, sin huesos, desencarnada: una Voz. No era importante saber donde vivía, pues en el fondo era un ángel guardián, habitante de las nubes, del sol, del éter. A veces el hijo comparaba su vitalidad y la de su padre, y cada vez se ponía las manos sobre el rostro ya que la mujer era tan vivaz como una adolescente. »

Y luego, Bagam, el estudiante que querría abandonar rápidamente su país.
« ¿Cómo va la universidad?
— Un embole, todo es un embole aquí
— Todo no puede ser un embole en Camerún, lo cortó Tanou, es imposible.
— No vivís aquí.
— Vos lo decís.
— Dejalo hablar, insistía la esposa.
— Biya arruina todo, decía Bagam. Este país está en el watarut. »
Tanou estaba de acuerdo, « un joven no puede ocuparse solo las batallas de sus padres y de sus abuelos », pero no iban a abrir el capítulo político en el corazón del consejo de familia interestelar. Entre todos sus primos, lo reconocía, Bagan era al que entendía sin esfuerzos. « Ya sabés que estoy al corriente de lo que pasa allá, le recuerda Tanou, las 24 horas.
— Facebook. »

En esta historia agridulce, hay a veces momentos desopilantes. Como cuando, al jubilarse, el Viejo Padre, que no soporta la inactividad, decide trabajar en pompas fúnebres.

« TODO PARA LOS FUNERALES
Sakio Nithap, enfermero diplomado por el Estado jubilado.
Ex pensionado del hospital de Bangwa
Servicio incluido – toldo, bebidas, sillas, etc.
Contacto : 67326734
 
¡La muerte es el mayor comercio de esta ciudad! Decía aquel que había pasado su vida impidiéndole golpear. »

Esta pequeña empresa, empero, sólo trabajará una sola vez para el servicio fúnebre de Ngountchou, la madre de Tanou.

« Le hubieran dicho al Viejo Padre que había creado su establecimiento funerario específicamente para el entierro de su esposa, no lo habría creído.  Y sin embargo, fue su empresa la que liberó a Tanou de una tarea que lo habría agotado, y le había dejado sólo la que le adjudicaban al « americano » : pagar las facturas. »

Será, para Tanou, la oportunidad de encontrar a Badan y a sus compañeros, jóvenes estudiantes que pretenden no querer abandonar su país…

« Un por uno, los jóvenes que había encontrado, cuyo ardor de palabras lo había asombrado, hecho soñar en verdad, y también exasperado, se habían presentado en su hotel, con la mirada deshecha, con el paso incierto, uno o dos con una historia increíble en los labios, « sí, gran profe, yo también fui condenado a seis meses de cárcel, sobreseído”, la más patética fue la chica, con labios encendidos de rouge, máscara sonando la alarma, apretada en una “ropa nada mal”, que le ofrecía su salsa sin condimentos.
« Marthe, dijo. Yo soy Marthe. »

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Y luego, después de algunos capítulos estadounidenses, caemos, en la parte H2 de la novela, irónicamente llamada « Si Enstein fuera camerunés », en la watarutización del Camerún, es decir, como nos lo explica el autor, la trasformación del país en una cloaca, en un enorme desorden.
Una cloaca que baña en la sangre donde reinan los asesinatos y las traiciones. Y aún las historias de amor, entre las cuales la de Mensa’ es quizás la más extraordinaria.
Esta historia nos muestra también la profunda división existente entre la capital, centro del poder y de la finanza, y el resto del país. En América Latina no nos vamos a sombrar por esto.
Vemos incluso franceses obrando para que los diferentes pueblos se opongan y terminen por matarse los unos a los otros. ¿Esto no les dice algo?
Esto nos lleva al corazón de la novela, la historia ocultada del Camerún, esa guerra civil, ese genocidio que, de una manera u otra, aún hoy persisten.
Es el reencuentro del padre con el hijo, es el diálogo que de él resultará, el que ppermitirá levantar el velo sobre esta historia de muerte y de sufrimiento ya que, en tiempos de la guerra civil, Nithap entró en la UPC, la Unión de las Poblaciones del Camerún, y debió ppasar a la clandestinidad.

La mano del escritor adopta entonces el ritmo cortante de este período atormentado en el que, bajo el impulso de la antigua potencia colonial, una etnia, los bamileké en este caso, es tomada por las otras como chivo emisario. Lo que permite a los políticos corruptos amasar fortunas y a los franceses hacer negocios jugosos. Siniestra aventura que se salda con centenares de miles de muertos.
El ritmo se refuerza con la aparición mucho más frecuente de frases en lenguas camerunesas, mademba,bangangté, o bien en camfranglés. « Fantoches sondja for Semengué no fit nak sondja wé, no be so ? Los soldados fantoches de Semengué no pueden vencernos, ¿no es cierto? »
He aquí entonces lo que hace que Empreintes de Crabe no sea sólo una novela comprometida, una maestría notable de la lengua. Una lengua que se adapta a las diversas circunstancias de la historia volviéndose ora casi chata, ora cortante o aún irónica cuando describe las reuniones en la cumbre de Yaundé. Esta lengua nos habita y la lectura de esta novela no nos deja indemnes. ¡Y es mejor así!

Marceline Loridan-Ivens- In memoriam

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Au moment où les Éric Zemmour et autres Marine Le Pen revendiquent la mémoire du maréchal Pétain qui mit en marche la rafle du Vel  d’Hiv qui se solda avec la déportations de milliers de Juifs français vers les camps de la mort ; quand la fachosphère se déchaîne contre le président Macron qui a demandé pardon au nom de l’État français à la veuve de Maurice Audain, jeune professeur communiste engagé pour l’indépendance de l’Algérie, torturé et assassiné par l’armée française, la mort de Marceline Loridan Ivens, ce mardi 18 septembre,  est beaucoup plus que la disparition d’une femme exceptionnelle.

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« Une fille de Birkenau entre dans la maison la plus illustre de France. Elle nous honore toutes ! »,affirmait-elle il y a quelques mois lors de l’inhumation de Simone Veil au Panthéon. Il faut dire que ces deux femmes, si opposées même en ce qui est de l’image qu’elles offraient au monde, étaient liées par une amitié inébranlable, de celles qui se soudent au contact de l’innommable, dans ce cas, la déportation dans un camp de la mort nazi.

Marceline Rozemberg, née en 1928 à Épinal, s’installe avec sa famille, d’origine juive polonaise,   dans le Vaucluse au début de la Seconde Guerre mondiale. Elle entre dans la Résistance tout comme son père avec qui elle sera déportée au camp d’Auschwitz-Birkenau.

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« J’ai été quelqu’un de gai, tu sais, malgré ce qui nous est arrivé. Gaie à notre façon, pour se venger d’être triste et rire quand même. Les gens aimaient ça de moi. Mais je change. Ce n’est pas de l’amertume, je ne suis pas amère. C’est comme si je n’étais déjà plus là. J’écoute la radio, les informations, je sais ce qui se passe et j’en ai peur souvent. Je n’y ai plus ma place. C’est peut-être l’acceptation de la disparition ou un problème de désir. Je ralentis.

Alors je pense à toi. Je revois ce mot que tu m’as fait passer là-bas, un bout de papier pas net, déchiré sur un côté, plutôt rectangulaire. Je vois ton écriture penchée du côté droit, et quatre ou cinq phrases que je ne me rappelle pas. Je suis sûre d’une ligne, la première, « Ma chère petite fille », de la dernière aussi, ta signature, « Shloïme ». Entre les deux, je ne sais plus. Je cherche et je ne me rappelle pas. Je cherche mais c’est comme un trou et je ne veux pas tomber. Alors je me replie sur d’autres questions : d’où te venaient ce papier et ce crayon ? Qu’avais-tu promis à l’homme qui avait porté ton message ? Ça peut paraître sans importance aujourd’hui, mais cette feuille pliée en quatre, ton écriture, les pas de l’homme de toi à moi, prouvaient alors que nous existions encore. Pourquoi est-ce que je ne m’en souviens pas ? Il m’en reste Shloïme et sa chère petite fille. Ils ont été déportés ensemble. Toi à Auschwitz, moi à Birkenau », écrit-elle dans Et tu n’es pas revenu.

Les années 50 la trouvent dans le Saint-Germain-des-Prés bouillonnant de l’après-guerre.

« Il a apporté un cornet de marrons chauds dans du papier journal, qu’il a acheté devant l’église Saint-Germain. Cette odeur-là sort tout droit d’un autre siècle, le nôtre, quand nous étions jeunes et amants. Saint-Germain-des-Prés était alors le lieu du mélange, des idées, des lettres, de la musique, des mondains, des égarés, des artistes noirs américains plus à l’aise ici que chez eux, nous vivions dehors, nous nous asseyions sans prévenir aux terrasses des cafés, sûrs d’y retrouver des amis et d’improviser quoi faire ensuite. Les gens qui traînent se trouvent vite, ils n’ont pas besoin de se donner rendez-vous.(…)
Je n’avais pas de concepts en tête, mais de la spontanéité et de l’empathie pour les gens. Je suis devenue enquêtrice et, sitôt mon travail terminé, je filais vers Saint-Germain-des Prés où j’avais fini par devenir une silhouette familière, une habituée des nuits tombantes dans le miroitement des lampadaires et des bistrots. Je ne m’habillais pas de noir comme les filles du quartier, j’accentuais le roux de mes cheveux, j’optais pour des robes à couleurs vives, des pantalons, j’avais besoin qu’on me remarque, qu’on m’entoure, qu’on m’accepte, et je demandais à tous les artistes et intellos du périmètre ce que je devais lire. Gracq ? Je notais puis j’achetais. Faulkner ? D’accord. Il m’en reste des listes d’auteurs et d’œuvres, que je classais par époque, par pays, sur des feuilles volantes ou dans des petits carnets à spirale. Je construisais une bibliothèque imaginaire devant moi, un peu comme on pave son chemin. En me déportant, on m’avait aussi arrachée à l’école, et je préférais me pencher sur ce que je n’avais pas appris que sur ce que j’avais vécu. » (L’amour après)

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Dans cette ambiance de bohème et de liberté retrouvée,  elle rencontre Edgar Morin et Jean Rouch, avec lesquels elle tourne, en 1960,  le premier film de ce que l’on appellera le « cinéma vérité »,  Chronique d’un été.

« Mais c’est lui qui m’a quittée. Je vacillais, je n’ai pas pu retenir mes larmes devant la caméra de Jean Rouch et Edgar Morin qui tournaient alors Chronique d’un été. Ils avaient fait de nous, parmi d’autres, des personnages d’un cinéma-vérité éphémère mais devenu culte. J’avais commencé le film d’un pas plutôt alerte, j’y étais ce que j’étais dans la vie, une enquêtrice, je tendais un micro aux gens de Paris, je leur demandais : « Êtes-vous heureux ? » La question arrivait avec un peu d’avance, elle envahirait l’avenir et finirait en mauvais slogan publicitaire, mais à l’époque, les gens ne se la posaient pas, pas comme ça, ils se débrouillaient entre joies et mauvais coups de l’existence, et je faisais comme eux. Cette question était dangereuse pour moi. Est-ce que je suis heureuse ? Est-ce que je peux être heureuse un jour ? Elle risquait de me faire tomber. Bien sûr, le film a agi comme un piège et a fini par retourner le micro vers moi. Et alors, j’ai dit ma déportation, la mort de mon père, j’ai montré mon matricule à la caméra, et j’ai pleuré car Jean-Pierre était en train de me quitter. Tout n’est pas resté au montage. Mais le temps de ce film, mon armure était tombée. J’avais trouvé un écran pour me confier. Un double de moi-même. » (L’amour après)

https://www.youtube.com/watch?v=dhmAVJ4_x0Y

En 1963, elle rencontre le réalisateur hollandais Joris Ivens qu’elle va épouser et avec qui elle va collaborer. En 1968, ils tournent, au Vietnam,  Le 17e parallèle, et dans les années 70, Comment Yukong déplaça les montagnes, dans la Chine de la Révolution culturelle, d’où ils se font expulser.

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« J’ai immédiatement senti avec lui quelque chose de plus fort qu’avec les autres. J’avais devant moi un homme qui avait pris la planète et son histoire à bras-le-corps, qui en avait parcouru les continents, les guerres, en avait connu les utopies, les mensonges, les silences, les craintes, les révoltes, les censures et les honneurs. C’était comme s’il en avait les clés. Et comme j’avais tenté de l’expliquer en vain dans mes lettres à Francis, j’avais besoin de me connecter au monde, j’étais trop marquée pour ne pas vouloir le changer. C’est ainsi, et non dans le confort et le silence monotones du mariage que je pouvais retrouver ma part d’humanité. Il fallait que je plonge dans la noirceur de la planète, peut-être pour y diluer la mienne, peut-être parce que le danger, la mort, l’horizon barbelé faisaient de toute façon partie de moi. Joris m’a ouvert la tête, je ne demandais que ça. Il avait trente ans de plus que moi. Une crinière blanche. Le souffle court à cause de l’asthme. Mais qu’importe notre différence d’âge. J’ai sursauté quand mon frère aîné Henri m’a dit, des années plus tard, qu’à travers lui je recherchais notre père jamais revenu d’Auschwitz. Ce n’est pas le nombre de ses années qui me rassuraient mais ce qu’il en avait fait, un long chemin, une tranchée de promeneur sensible qui a pu s’égarer, se tromper, mais qui savait ce qu’il cherchait. J’étais une fille perdue, Joris m’a donné des axes. » (L’amour après)

https://www.youtube.com/watch?v=wDEQ-dCphc4&index=7&list=PLDY16TR9aydcfu79-mQCgFXOg0bicCTpt&t=0s

En 2003, Marceline Loridan-Ivens se mettra elle-même  derrière l’objectif pour tourner La petite prairie aux bouleaux (référence au nom allemand de Birkenau), avec Anouck Aimé, film inspiré de son expérience dans les camps de concentration.

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« Et c’est moi, mais elles aussi, qu’incarne Anouk Aimé qui erre dans le camp laissé aux herbes folles, dans les baraquements vides, puis monte dans les étages et hurle au-dessus des voies ferrées rouillées : « Je suis vivante ! » J’ai réalisé mon film il y a quinze ans, je suis retournée à Birkenau, je l’ai filmé tel qu’il est aujourd’hui, petite prairie aux bouleaux rendue à la nature, mais aussi à la pente de l’oubli. C’était presque quarante ans après mon premier scénario, une tout autre histoire, mais sans archives et avec des acteurs comme je me l’étais promis. Il m’avait fallu du temps, que je sois seule. J’avais filmé l’Algérie avec Jean-Pierre, puis le Viêtnam, le Laos, la Chine avec Joris, j’avais toujours eu des partenaires. J’avais imbriqué l’amour et le travail pour m’en aller raconter et affronter le monde, je n’avais jamais été seul maître à bord, je n’osais pas, encore prisonnière d’un vieux complexe intellectuel, et de vieilles peurs aussi. Mais pour revenir à mon histoire et au camp, il fallait que j’aie pris conscience de ma solitude. C’était le cas en 2002 quand le tournage a commencé, mon siècle était terminé et il n’y avait plus d’homme dans ma vie. » (L’amour après)

https://www.dailymotion.com/video/x6tm0km

En 2008, Marceline Loridan-Ivens publie Ma vie balagan, écrit en collaboration avec Elisabeth Inandiak.
Elle avait décidé de laisser son témoignage noir sur blanc.

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« Balagan en hébreux, cela veut dire le bordel, la cata. Le collier lui-même est balagan, fait de bric et de broc, de faux brillants, tout mélangés, bizarres. Il ne se ferme pas, il faut le nouer, et après cela, il est tout embrouillé, je ne peux plus le dénouer. Mais finalement il est bien comme ça. Balagan. Ma vie elle-même est balagan. A ce propos, je me fumerais bien un peu d’herbe balagan. Mais je n’en ai plus, j’ai fini mon pétard ce matin. Je pourrais en planter sur mon balcon, mais il me faut de bonnes graines. Des graines qu’on va chercher à Amsterdam. Il suffit de ne pas passer devant les douaniers avec des lunettes de soleil fantaisistes, au retour pour ne pas être prise pour une vedette- une vedette, ça voyage forcément avec de la cocaïne. »

« Je me souviens de leur violence, de la brutalité des interrogatoires, écrit-elle. Je me souviens (…) de l’accablement de mon père qui souffre des coups reçus et des claques que je reçois, du milicien qui veut me violer. Je me souviens de mes cris. Je me souviens de cet officier allemand surgissant en hurlant : « C’est interdit de toucher à cette sale race’’. »

« Au retour de la déportation, il fallait vivre, il fallait manger. Les tailleurs redevenaient tailleurs, les vendeuses cherchaient des emplois de vendeuse. Il y a eu sans doute des cas plus extrêmes que le mien, mais peu de rescapés, je pense, ont pris le chemin que j’ai pris. J’étais rebelle, enfant, dans ma famille, j’étais rebelle au camp, rebelle au retour du camp, rebelle au pouvoir… Je voyais une différence de degré, mais pas de nature entre l’organisation de l’univers concentrationnaire et la société dans laquelle j’étais revenue. Je n’étais pas dans le bonheur du retour. Je ne rêvais de rien. Je ne faisais que des cauchemars »

Suivra, en 2016, Et tu n’es pas revenu, lettre adressé à son père, mort à Auschwitz, et écrit en collaboration avec Judith Perrignon.

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« J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme je l’ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même. T’écrire m’a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur. Je voudrais fuir l’histoire du monde, du siècle, revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille. »

Il s’agit aussi du journal de son retour de l’enfer.

« Ce que j’aurais voulu à mon retour, c’est qu’on me traite comme les orphelines. Elles étaient en sanatorium, elles étaient ensemble encore et je pensais à elles. A mes copines, à celles qui étaient mortes comme à celles qui étaient revenues, nous étions une bande, unies face à la souffrance, jamais je ne me suis sentie autant aimée que là-bas. Je sais maintenant qu’elles étaient ma famille, plus que ma famille. « Dis que je suis ta sœur », m’avait soufflé Françoise au camp, quand une coursière des SS avait demandé mon matricule. Sans doute voulait-elle faire quelque chose pour moi, en tout cas c’est ce que j’ai pensé et Françoise aussi, on demande ton numéro, c’est peut-être bon signe, « Dis que je suis ta sœur », murmurait-elle. Nous étions amies depuis Drancy. A notre arrivée au camp, elle m’avait forcée à marcher alors que je voulais monter dans un camion qui m’aurait menée droit à la chambre à gaz, plus tard alors que j’étais tombée très malade, et que j’évitais l’infirmerie, elle avait échangé mon pain contre de l’aspirine, elle aurait pu le manger. Mais je n’ai pas dit qu’elle était ma sœur. J’étais seule, je n’étais responsable que de moi, ma seule famille alors, c’était toi. J’ai toujours pensé que c’était ma faute s’ils l’ont envoyée au gaz. Françoise et ses beaux yeux bleus m’ont poursuivie longtemps, comme un reproche, une sœur d’infortune. (…)
Très vite, Maman m’a demandé à voix basse si j’avais été violée. Etais-je encore pure ? Bonne à marier ? C’était ça sa question. Cette fois je lui en ai voulu. Elle n’avait rien compris. Nous n’étions plus des femmes, plus des hommes, là-bas. Nous étions la sale race juive, des Stücke, des bêtes puantes. Ils ne nous mettaient nues que pour déterminer le moment de notre mise à mort. »

En cette année 2018, finalement, parut L’amour après, co-écrit, lui aussi, avec Judith Perrignon.
Tout comme exprima Theodor Adorno qu’après Auschwitz, on ne pouvait plus écrire de poésie, dans son dernier livre, Marceline Loridan-Ivens se penche sur le problème de l’amour après l’horreur.

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« C’est parmi les survivants que j’ai commencé à chercher l’amour. Ce n’était pas un choix, juste une question de cercles, de Juifs entre eux, de familles juives entre elles qui rêvaient de marier leurs enfants. Comment ai-je rencontré Freddie ? Je ne sais plus, peut-être par une amie. Il m’a plu, brun aux yeux verts, pas très grand mais suffisamment pour moi. Tout pourtant chez lui redessinait les contours du camp : son père mort là-bas comme le mien, sa mère revenue mais folle et de nouveau en couple avec un médecin juif polonais, silencieux et endeuillé. Au 10, boulevard de Strasbourg où ils habitaient, Freddie, ses deux sœurs, sa mère et le médecin mutique, la guerre semblait n’avoir pas fini sa rafle. Freddie travaillait, il était coupeur et m’avait cousu une veste grise avec du velours côtelé noir que j’adorais. On a commencé à sortir ensemble, à s’embrasser, se bécoter, je le laissais faire, de plus en plus pressant, je savais où nous allions, ou plutôt où il fallait aller, ça ne m’intéressait pas, ça me faisait peur, mais bien au-delà de la crainte de la première fois, bien au-delà du risque de tomber enceinte, je fuyais mon propre corps, sa mise à nu, à jamais associée pour moi à l’ordre d’un nazi, à son regard humiliant tandis qu’on nous rasait la tête et le sexe, à son verdict : la mort ou le sursis. Jamais, avant le camp, je ne m’étais déshabillée devant quelqu’un, jamais je n’avais vu le corps de femmes nues, ni celui de ma mère, ni celui de mes sœurs. J’ai découvert le mien en même temps que je l’ai su condamné. J’en ai fait une quantité négligeable. Secondaire. Il fallait juste qu’il tienne, qu’il soit sec et solide. J’ai tout vu de la mort sans rien connaître de l’amour. » (L’amour après)

https://www.youtube.com/watch?v=XdaigSpxxFY

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Marceline Loridan-Ivens, une femme intègre, qui a lutté sa vie durant pour la justice et la mémoire, comme le montrent ses mots en hommage à sa « sœur », Simone Veil :

« À la mort de Simone, une amie m’a écrit d’Algérie, elle tenait à m’informer qu’un ancien détenu du FLN lui avait rendu hommage. Dans une tribune, Mohand Zeggagh a raconté tout ce qu’elle avait fait pour les Algériens emprisonnés, et il écrit même qu’il ne fut pas surpris d’apprendre alors que la protection au sein du gouvernement venait de deux anciens déportés des camps nazis. Mais ces mots-là, qui les a entendus ? Qui les a relayés ? Sont-ils audibles aujourd’hui ? Il faut répéter qu’une Juive survivante d’Auschwitz a tout fait pour sauver des femmes arabes de la torture et du viol. Il est là le sens de l’Histoire, et de l’humanité. Mais nous l’avons perdu. À moins qu’il n’y ait aucun sens, que j’ai simplement eu besoin d’y croire comme beaucoup d’autres au sortir de la guerre. Il n’y a qu’un balancier, faisant et défaisant. »

Comme le montrent aussi ces deux extraits d’articles parus dans la presse, le premier signé par sa co-auteure, Judith Perrignon.

« Elle se réparait. S’autorisait de nouvelles illusions, crut même pouvoir changer le monde, et cachait chez elle l’argent du réseau Jeanson, qui aidait le FLN pendant la guerre d’Algérie. Elle comprenait que le fil de sa vie devait longer le cours de l’Histoire pour ne pas en être que le débris. Sa sœur puis son frère s’étaient suicidés. Henriette et Michel. Morts des camps sans jamais y être allés.
La noirceur du monde faisait partie d’elle. Il fallait la fréquenter, la raconter, pour mieux y diluer la sienne, ne surtout pas la fuir dans le cocon d’une vie tranquille.
Elle n’aurait pas d’enfants, c’était son choix. » Le Monde, 20/09/2018

« Quiconque a eu la chance de connaître Marceline Loridan a compris que l’enfer des camps n’était pas un monde abstrait, une communauté indifférenciée où l’individu, nié par le système concentrationnaire, perdait son identité. Bien au contraire, Marceline insistait sur les sentiments qui perduraient, sur les personnalités qui se manifestaient, et sur la manière dont elle avait été, gamine minuscule, protégée par ses compagnes. »
Claire Devarrieux Libération, 20/09/2018

Ma vie Balagan, avec Elisabeth Inandiak. Robert Laffont, 2008
Et tu n’es pas revenu, avec Judith Perrignon. Grasset, 2016
L’amour après, avec Judith Perrignon. Grasset, 2018

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En el momento en que Éric Zemmour (periodista reaccionario) y Marine Le Pen reivindican la memoria del mariscal Pétain quien puso en marcha la razzia del Velódromo de Invierno que tuvo como resultado la deportación de miles de judíos franceses hacia los campos de la muerte ; cuando el ambiente fascista se desencadena contra el presidente Macron que ha pedido perdón en nombre del estado francés a la viuda de Maurice Audain, joven profesor comunista comprometido con la independencia de Argelia, la muerte de Marceline Loridan Ivens, este martes 18 de septiembre, es mucho más que la desaparición de una mujer excepcional.

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« Una chica de Birkenau entra en la casa más ilustre de Francia. ¡Nos honra a todas! », afirmaba hace algunos meses ante la inhumación de Simone Veil en el Panteón. Hay que explicar que estas dos mujeres, tan opuestas aún en lo que concierne a la imagen que ofrecían al mundo, estaban ligadas por una amistad indestructible de las que se sueldan al contacto con lo innombrable, en este caso la deportación en un campo de la muerte nazi.

Marceline Rozemberg, nacida en 1928 en Épinal, se instala con su familia, de origen judío polaco, en el Vaucluse a comienzos de la Segunda Guerra Mundial. Entra en la Resistencia con su padre con quien será deportada al campo de Auschwitz-Birkenau.

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« Fui alguien alegre, sabés, a pesar de lo que nos ocurrió. Alegre a nuestra manera, para vengarnos de estar tristes y reírnos de todos modos. A la gente le gustaba eso de mí. Pero cambio. No es por amargura. No soy amarga. Es como si ya no estuviera allí. Escucho la radio, las informaciones, se lo que ocurre y a menudo tengo miedo. Ya no encuentro mi lugar. Es quizás la acepación de la desaparición o un problema de deseo. Voy más lenta.
Pienso entonces en vos. Vuelvo a ver ese papel que me hiciste pasar allá, un pedazo de papel no muy limpio, roto en un costado, más bien rectangular. Veo tu letra inclinada hacia el lado derecho y cuatro o cinco frases que no recuerdo. Estoy segura de una línea, la primera, “Mi querida hijita”, de la última también, tu firma, “Shloime”. Entre las dos, ya no se. Busco y no recuerdo. Busco pero es como un agujero y no quiero caer. Me repliego entonces sobre otras preguntas: ¿dónde conseguiste ese papel y ese lápiz? ¿Qué le habías prometido al hombre que trajo tu mensaje? Puede parecer sin importancia hoy, pero esa hoja doblada en cuatro, tu letra, los pasos del hombre entre vos y yo, probaban entonces que todavía existíamos. ¿Por auê no lo recuerdo? Me quedan Shloime y su querida hijita. Fueron deportados juntos. Vos a  Auschwitz, yo a Birkenau », escribe en  Et tu n’es pas revenu (Y vos no volviste).

Lo años 50 la encuentran en el hervidero del Saint-Germain-des-Prés de la posguerra.

« Trajo un cucurucho de castañas calientes en un papel de diario, que compró delante de la iglesia  Saint-Germain. Ese olor sale derecho de otro siglo, el nuestro, cuando éramos jóvenes y amantes. Saint-Germain-des-Prés era entonces un lugar de mezclas, de las ideas, de las letras, de la música, de los mundanos, de los extraviados, de los artistas negros norteamericanos más cómodos aquí que en su país, vivíamos afuera, nos sentábamos sin avisar en las mesas de los cafés, seguros de encontrar allí amigos y de improvisar lo que íbamos a hacer luego. La gente que vaga se encuentra rápido. No necesitan agendas. (…)
No tenía conceptos en la cabeza sino espontaneidad y empatía con la gente. Fui encuestadora y, ni bien terminado mi trabajo, corría hacia Saint-Germain-des Prés donde había terminado por volverme una silueta familiar,  una asidua concurrente a esas noches que caían entre las luces de los faroles y los cafés. No me vestía de negro como las chicas del barrio, acentuaba lo colorado de mis cabellos, optaba por vestidos de colores vivos, pantalones, necesitaba llamar la atención, que me rodearan, que me aceptaran, y preguntaba a todos los artistas e intelectuales del lugar lo que debía leer. ¿Gracq? Anotaba y compraba. ¿Faulkner? De acuerdo. Me quedan listas de autores y de obras, que clasificaba por época, por país, en hojas sueltas o en pequeños carnets con espiral. Construía una biblioteca imaginaria delante de mí, un poco como se pavimenta un camino. Al deportarme, también me habían arrancado de la escuela y yo prefería interesarme en lo que no había aprendido que en lo que había vivido.» (L’amour après)(El amor después)

En este ambiente de bohemia y de libertad recobrada, conoce a Edgar Morin y Jean Rouch, con quienes rueda, en 1960, el primer film de lo que se llamará el « cine verdad », Crónica de un verano.

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« Pero fue él quien me dejó. Yo vacilaba, no pude retener mis lágrimas delante de la cámara de Jean Rouch y de Edgar Morin que rodaban entonces Crónica de un verano. Habían hecho de nosotros, entre otros, personajes de un cine-verdad efímero pero que se volvió de culto. Había comenzado el film con un paso más bien firme, era en él lo que era en la vida, una encuestadora, le tendía un micrófono a la gente de París, les preguntaba: “¿Es usted feliz?”. La pregunta llegaba un poco adelantada, invadiría el porvenir y terminaría como un mal eslogan publicitario, pero en esa época, la gente no se la planteaba, no de esa manera, se las arreglaban entre alegría y golpes de la existencia, y yo hacía como ellos. Esta pregunta era peligrosa para mí. ¿Soy feliz? ¿Puedo ser feliz algún día? Corría el riesgo de hacerme caer. Por supuesto el film actuó como una trampa y terminó por volver el micrófono hacia mí. Y entonces dije mi deportación, la muerte de mi padre, mostré el número sobre mi brazo a la cámara, y lloré porque Jean-Pierre estaba abandonándome. Al montaje, no quedó todo. Pero durante este film, mi armadura se había caído. Había encontrado una pantalla para confiarme. Un doble de mí misma.» (L’amour après)

https://www.youtube.com/watch?v=dhmAVJ4_x0Y

En 1963 conoce al realizador holandés Joris Ivens con quien se va a casa y con quien va a colaborar. En 1968, filman, en Vietnam, El paralelo 17, y, en los años 70, Cómo Yukong movió las montañas, en la China de la Revolución Cultural, de donde se hacen expulsar.

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« Sentí inmediatamente con él, algo más fuerte que con los otros. Tenía delante de mí a un hombre que había tomado al planeta y a su historia por asalto, que había recorrido sus continentes, sus guerras, que había conocido sus utopías, sus mentiras, sus silencios, sus temores, sus revueltas, sus cesuras y sus honores. Era como si tuviera sus llaves. Y como yo había intentado en vano de explicarle en mis cartas a Francis, necesitaba conectarme con el mundo, estaba demasiado marcada como para no querer cambiarlo. Era así, y no en el confort y el silencio monótonos del casamiento que yo podría recuperar mi parte de humanidad. Tenía que hundirme en la negrura del planeta, quizás para diluir en ella la mía, quizás porque el peligro, la muerte, el horizonte alambrado formaban de todos modos parte de mí. Joris me abrió la cabeza, era todo lo que yo pedía. Era treinta años mayor que yo. Una melena blanca. La respiración corta a causa del asma. Pero qué importa nuestra diferencia de edad. Me sobresalté cuando mi hermano Henri me dijo, años más tarde, que a través de él yo buscaba a nuestro padre que no había vuelto de Auschwitz. No es el número de años lo que me tranquilizaba pero que hubiera hecho con ellos un largo camino, una trinchera de paseador sensible que pudo perderse, equivocarse, pero que sabía lo que buscaba. Era una chica extraviada, Joris me dió un eje.» (L’amour après)

https://www.youtube.com/watch?v=wDEQ-dCphc4&index=7&list=PLDY16TR9aydcfu79-mQCgFXOg0bicCTpt&t=0s

En 2003, Marceline Loridan-Ivens se pondrá ella misma detrás del objetivo para filmar La pequeña pradera de abedules (referencia al nombre alemán de Birkenau), con Anouck Aimé, film inspirado por su experiencia en los campos de concentración.

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«Y es a mí, pero a ella también, a quienes encarna Anouck Aimé que va y viene en el campo abandonado a las malas hierbas, en las barracas vacías, luego sube a los pisos y grita por encima de las vía férreas oxidadas: “¡Estoy viva!” Realicé mi película hace quince años, volví a Birkenau, lo filmé tal como está ahora, pequeña pradera de abedules devuelta a la naturaleza, pero también al olvido. Fue casi cuarenta años después de mi primer libreto, una historia diferente, pero sin archivos y con actores como me lo había prometido. Necesité tiempo, estar sola. Había filmado Argelia con Jean-Pierre, luego el Vietnam, Laos, China con Joris. Siempre había tenido compañeros. Había unido amor y trabajo para irme a contar y a enfrentar al mundo. Nunca había estado sola al mando, no me atrevía, aún prisionera de un viejo complejo intelectual, y también de viejos miedos. Pero volviendo a mi historia y al campo, tenía que haber tenido consciencia de mi soledad. Era el caso en 2002 cuando comenzó el rodaje, mi siglo había terminado y ya no había hombres en mi vida. » (L’amour après)

En 2008, Marceline Loridan-Ivens publica Ma vie balagan (Mi vida balagan), escrito con la colaboración de Elisabeth Inandiak.
Había decidido dejar su testimonio negro sobre blanco.

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« Balagan en hebreo, quiere decir quilombo, catástrofe. El mismo collar es un balagan, hecho así no más, con brillantes falsos, todos mezclados, raros. No cierra, hay que atarlo, y después, está todo embrollado., no lo puedo desatar. Pero finalmente, está bien así. Balagan. Mi vida misma es balagan. A ese respecto bien podría fumar un poco de hierba balagan. Ya no tengo, terminé mi último porro esta mañana. Podría plantar en mi balcón, pero necesito buenas semillas. Semillas que hay que ir a buscar a Ámsterdam. Basta con no pasar por la aduana con lentes de sol extraños, a la vuelta, para que no te tomen por una estrella, las estrellas siempre viajan con cocaína.»

« Recuerdo su violencia, la brutalidad de sus interrogatorios, escribe ella. Recuerdo el abatimiento de mi padre que sufre por los golpes recibidos y por las bofetadas que yo recibo, del miliciano que quiere violarme. Recuerdo mis gritos. Recuerdo a ese oficial alemán que surge gritando:’’¡Está prohibido tocar a esa sucia raza!’’.»

« De vuelta de la deportación, había que vivir, había que comer. Los sastres volvían a sers astres, las vendedoras buscaban trabajo de vendedoras. Hubo seguramente casos más extremos que el mío, pero pocos sobrevivientes, pienso, tomaron el camino que yo tomé. Era rebelde de niña, en mi familia, era rebelde en el campo, rebelde de vuelta del campo, rebelde para con el poder… Veía una diferencia de grados, pero no de naturaleza entre la organización del universo concentracionario y la sociedad a la que había vuelto. No me encontraba en la felicidad de la vuelta. No soñaba con nada. Sólo tenía pesadillas.»

Seguirá, en 2016, Et tu n’es pas revenu, (Y no volviste), carta dirigida a su padre, muerto en Auschwitz, y escrito con la colaboración de Judith Perrignon.

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« Viví ya que querías que viviese. Pero viví como lo aprendí allá, tomando los días uno después de otro. Hubo lindos sin embargo. Escribirte me hace bien. Al hablarte no me consuelo. Distiendo sólo lo que me aprieta el corazón. Querría huir la historia del mundo, del siglo, volver a la mía, la de Shloime y su querida hijita.»

Se trata también del diario de su vuelta del infierno.

« Lo que hubiese querido a mi vuelta, es que me trataran como a las huérfanas. Estaban en un sanatorio, todavía estaban juntas y yo pensaba en ellas. En mis amigas, en las que habían muerto como en las que habían vuelto, éramos una banda, unidas frente al sufrimiento, nunca me sentí tan amada como allá. Se ahora que eran mi familia, más que mi familia. « Decí que sos mi hermana », me había cuchicheado Françoise en el campo, cuando una mandadera de los SS me pidió mi número. Sin duda quería hacer algo para mí, en todo caso es lo que pensé y Françoise también, te piden el número,  puede ser buena señal. « Decí que soy tu hermana », murmuraba. Éramos amigas desde Drancy. Al llegar, me había forzado a caminar cuando yo quería subirme a un camión que me hubiera llevado directo a la cámara de gas, más tarde cuando me enfermé, y que evitaba la enfermería, cambió mi pan por aspirina, habría podido comerlo. Pero no dije que era mi hermana. Yo estaba sola, sólo era responsable de mí, entonces mi única familia era yo. Siempre pensé que la habían mandado al gas por mi culpa.  Françoise y sus bellos ojos azules me persiguieron mucho tiempo, como un reproche, una hermana de infortunio. (…)
Muy rápidamente, Mamá me preguntó en voz baja si había sido violada. ¿Aún era pura? ¿Buena para el casamiento? Esa era su pregunta. Esa vez le tuve rabia. No había entendido nada. Ya no éramos mujeres, ni hombres, allá. Éramos la sucia raza judía, Stücke, animales hediondos. Sólo nos desnudaban para determinar el momento de nuestra muerte.»

En este año 2018, finalmente, apareció L’amour après,(El amor después),  coescrito también con Judith Perrignon.
Así como expresa Theodor Adorno que después de Auschwitz, ya no se podía escribir poesía, en su último libro, Marceline Loridan-Ivens se vuelca sobre el problema del amor después del horror.

« Comencé a buscar el amor entre los sobrevivientes. No era una elección, sólo una cuestión de círculos, de judíos entre ellos, de familias judías entre ellas que soñaban con casar a sus hijos. ¿Cómo conocí a Freddie? Ya no se, quizás por una amiga. Me gustó, morocho de ojos verdes, no muy alto, pero lo suficiente para mí. Todo en él, sin embargo, volvía a dibujar los contornos del campo : su padree muerto allá como el mío, su madre de vuelta pero loca y de nuevo en pareja con un médico judío polaco, silencioso y de luto. En el número 10 del buvelar de Estrasburgo, donde vivían, Freddie, sus dos hermanas, su madre y el médico mudo, la guerra parecía no haber terminado su razzia. Freddie trabajaba, era sastre cortador y me había cosido un saco gris con corderoy negro que me encantaba. Comenzamos a salir juntos, a besarnos, a besuquearnos, yo lo dejaba, cada vez más apurado, yo sabía donde íbamos, o más vale donde había que ir, no me interesaba, me asustaba, pero mucho más allá del temor de la primera vez, mucho más allá del temor de quedar embarazada, huía de mi propio cuerpo, de su desnudez, asociada para siempre en mí a la orden de un nazi, a su mirada humillante mientras nos rasuraban la cabeza y el sexo, a su veredicto: la muerte o el sobreseimiento.  Nunca, antes del campo, me había desvestido delante de alguien, nunca había visto cuerpos de mujeres desnudas, ni el des mi madre, ni el de mis hermanas. Descubrí el mío al mismo tiempo que lo supe condenado. Lo volví una cantidad desdeñable. Sólo tenía que soportar, ser seco y sólido. Había visto todo de la muerte sin conocer nada del amor.» (L’amour après)

https://www.youtube.com/watch?v=XdaigSpxxFY

Marceline Lorfidan-Ivens, una mujer +integra, que lucho toda su vida por la justicia y la memoria, como lo muestran sus palabras en homenaje a su “hermana”, Simone Veil:

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« A la muerte de Simone, una amiga me escribió de Argelia, quería informarme que un ex detenido del FLKN le había rendido homenaje. En una tribuna,  , Mohand Zeggagh contó todo lo que ella había hecho por los argelinos encarcelados, y escribió también que no le causó sorpresa el enterarse de que la protección en el seno del gobierno provenía de dos ex deportados de los campos nazis. Pero esas palabras, ¿quién las oyó? ¿Quién las compartió? ¿Son audibles hoy? Hay que repetir que una judía sobreviviente de Auschwitz hizo todo lo posible para salvar a mujeres árabes de la tortura y de la violación. Ese es el sentido de la Historia y de la humanidad. Pero lo hemos perdido. A menos que no haya ningún sentido, que yo simplemente tenga necesidad de creer como muchos otros al salir de la guerra. Sólo hay un balancín que hace y deshace.»

Como lo muestran también estos dos fragmentos de artículos aparecidos en la prensa, el primero firmado por su coautora, Judith Perrignon.

« Ella se reparaba. Se autorizaba nuevas ilusiones, aún creyó poder cambiar el mundo, y escondía en su casa el dinero de la red Jeanson, que ayudaba al FLN durante la guerra de Argelia. Entendía que el hilo de su vida debía bordear el curso de la Historia para no ser sólo los escombros. Su hermana y luego su hermano se suicidaron. Henriette y Michel. Muertos de los campos sin haber estado nunca allí.
La negrura del mundo formaba parte de ella. Había que frecuentarla, contarla, pera diluir mejor la suya, de ninguna manera huirla en el capullo de una vida tranquila.
No tendrá hijos, fue su elección.» Le Monde, 20/09/2018

« Cualquiera que haya tenido la dicha de conocer a Marceline Loridan comprendió que el infierno de los campos no era un mundo abstracto, una comunidad indiferenciada en la que el individuo, negado por el sistema concentracionario, perdía su identidad. Muy por el contrario, Marceline insistía sobre los sentimientos que perduraban, sobre las personalidades que se manifestaban, y sobre el modo en que había sido, minúscula niña, protegida por sus compañeras.»
Claire Devarrieux Libération, 20/09/2018

Rentrée littéraire 2018 (1)

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David Diop
Frère d’âme
Paris, Seuil

« C’est ça la guerre : c’est quand Dieu est en retard sur la musique des hommes, quand Il n’arrive pas à démêler les fils de trop de destins à la fois. »

Le premier roman qui m’est parvenu de la rentrée littéraire 2018, Frère d’âme, est l’œuvre de David Diop, professeur de littérature du XVIIIe siècle à l’Université de Pau.

https://www.youtube.com/watch?v=M-IUgAV499Y

Le décor de Frère d’âme est celui de la guerre de 14, ses champs de bataille et ses tranchées. S’agit-il pour autant d’un roman historique ? Assurément pas dans le sens traditionnel du terme, car l’histoire est ici décentrée, elle s’installe dans la tête d’un jeune tirailleur sénégalais, Alfa Ndiaye, venu défendre une terre qui n’est pas la sienne, cette mère Patrie la France, comme le lui ont seriné les Frères Blancs, les instituteurs et autres employés coloniaux.

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Alfa Ndiaye part donc à la guerre avec son ami, son plus que frère, Mademba Diop. Deux jeunes garçons que tout oppose, tout saut une affection indestructible tissé depuis l’enfance. Alfa, un grand et beau gaillard, excelle dans les exercices physiques. Mademba, de son côté, est si petit et maigrichon qu’il a failli être refusé par l’armée. Alfa est allergique aux études et n’a assisté qu’une seule fois à l’école des Blancs. Il ne parle donc pas le français comme son ami, le studieux Mademba qui aspire à un avenir autre que celui que peut lui offrir Gandiol, son village de paysans.
Ces deux jeunes Sénégalais partent donc vers cette affreuse boucherie, la Première Guerre mondiale, qui fera presque dix millions de morts, rien que du côté du personnel militaire, dont quelque 30 000 venus d’Afrique subsaharienne.
Or, durant l’une des sorties contre l’ennemi orchestrées par le capitaine qui leur demande de devenir de vrais « sauvages », Mademba est blessé à mort.

« La France du capitaine a besoin de notre sauvagerie et comme nous sommes obéissants, moi et les autres, nous jouons les sauvages. Nous tranchons les chairs ennemies, nous estropions, nous décapitons, nous éventrons. »

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Alfa refuse d’abréger l’horrible agonie de son plus que frère. Sous le poids de la culpabilité, il sombre ensuite dans la démence.
Il devient, tout d’abord, plus sauvage encore que ce qu’exigeait d’eux le capitaine. Il devient « inhumain par choix ». À chaque sortie, après le sifflet qui ordonne le retour dans la tranchée, il s’attarde sur le front jusqu’à la nuit et en revient avec un horrible butin, un fusil avec la main du soldat ennemi qui le tenait avant qu’Alfa ne le tue.
Cela est pris comme un amusement et comme une preuve de courage jusqu’à la quatrième main. Il devient alors inquiétant pour ses camarades de tranchée, aussi bien les « toubabs » que les « chocolats ».
Alfa est finalement envoyé à l’arrière où il est hospitalisé. Il profite de ce repos pour remémorer sa vie, celle des tranchées, du champ de massacre aussi bien que celle de son village en Afrique.

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Comme je le disais au début, je ne crois pas que Frère d’âme soit un roman historique à proprement parler. À travers de son personnage, David Diop nous met face à toutes les guerres, passées, présentes et à venir. Ces guerres où le champ de bataille devient « la terre à personne », où les hommes meurent pour des raisons qui leur sont aussi éloignées que la lumière froide de la lune.
L’exil y apparaît également, en filigrane, qui oblige les jeunes à quitter leur pays pour devenir « de grands quelqu’un ».
La parole d’Alfa Ndiaye est une parole pleine de violence, d’une violence bien plus ancienne que lui, lla violence subie par l’homme depuis la nuit des temps par la main d’autres hommes, dont, bien entendu, la colonisation et le racisme qu’elle implique.

Dans ce sens, une scène me semble remarquable par son actualité. Le chef du village, téléguidé par les colonisateurs français, veut obliger tous les paysans à ne cultiver que de l’arachide. Le père d’Alfa s’y oppose :

« Moi Bassirou Coumba Ndiaye, petit-fils de Sidy Malamine Ndiaye, arrière-petit-fils du petit-fils d’un des cinq fondateurs de notre village, je vais te dire, Abdou Thiam, une chose qui ne va pas te plaire. Je ne refuse pas de consacrer un de mes champs à la culture de l’arachide, mais je refuse de consacrer tous mes champs à l’arachide. L’arachide ne peut pas nourrir ma famille. Abdou Thiam, tu dis que l’arachide c’est de l’argent, mais par la vérité de Dieu, je n’ai pas besoin d’argent. Je nourris ma famille grâce au mil, aux tomates, aux oignons, aux haricots rouges, aux pastèques poussant dans mes champs. J’ai une vache qui me donne du lait, j’ai quelques moutons qui me donnent de la viande. Un de mes fils qui est pêcheur m’offre du poisson séché. Mes femmes vont arracher du sel à la terre pour toute l’année. Avec toute cette nourriture je peux même ouvrir ma porte au voyageur qui a faim, je peux m’acquitter des devoirs sacrés de l’hospitalité.
Mais si je ne cultivais que de l’arachide, qui nourrirait ma famille ? Qui nourrirait tous les voyageurs de passage à qui je dois l’hospitalité ? L’argent de l’arachide ne peut pas tous les nourrir. Réponds-moi, Abdou Thiam, ne serai-je pas obligé de venir dans ta boutique acheter de quoi manger ? Abdou Thiam, ce que je vais te dire ne va pas te plaire, mais un chef de village doit se préoccuper de l’intérêt de tous avant son propre intérêt. Abdou Thiam, toi et moi nous sommes des égaux et je ne voudrais pas un jour devoir venir dans ta boutique te mendier du riz à crédit, de l’huile à crédit, du sucre à crédit pour les miens. Je ne voudrais pas non plus fermer ma porte au voyageur qui a faim parce que j’aurais faim moi-même. »

Frère d’âme de David Diop est donc un texte bouleversant au rythme fort aussi africain que ses images parfois éblouissantes. Un texte d’une énorme beauté malgré l’horreur et la violence qu’il dévoile.
Alfa Ndiaye devient, finalement, bien plus qu’un tirailleur sénégalais. Comme tous les grands personnages littéraires, il symbolise l’homme et toutes ses contradictions, des plus sombres aux plus lumineuses.

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« Eso es la guerra: es cuando Dios está atrasado con respecto a la música de los hombres, cuando no llega a desmadejar los hilos de demasiados destinos a la vez. »

La primera novela de las novedades literarias de 2018 que me llegó, Frère d’âme, (para conservar el juego de palabras, habría que traducir “Compañero de alma”), es obra de David Diop, profesor de literatura del siglo XVIII en la Universidad de Pau.

https://www.youtube.com/watch?v=M-IUgAV499Y

El decorado de Frère d’âme es el de la guerra del 14, sus campos de batalla y sus trincheras. ¿Se trata entonces de una novela histórica? Seguramente no en el sentido tradicional del término ya que la historia está aquí descentrada, se instala en la cabeza de un joven tirador senegalés, Alfa Ndiaye, llegado para defender una tierra que no es la suya, esa Madre Patria Francia, como se lo han repetido los Hermanos Blancos, los maestros y cualquier empleado colonial.

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Alfa Ndiaye parte entonces a la guerra con su amigo, su más que hermano, Mademba Diop. Dos muchachos que todo opone, todo salvo un afecto indestructible tejido desde la infancia. Alfa, un joven alto y bello que se destaca en los ejercicios físicos. Mademba, por su lado, es tan bajo y delgado que por poco lo rechaza el ejército. Alfa es alérgico a los estudios y sólo asistió una vez a la escuela de los blancos. No habla entonces francés como su amigo, el estudioso Mademba que aspira a otro porvenir que aquel que puede ofrecerle Gandiol, su poblado de campesinos.
Estos dos jóvenes senegaleses parten entonces hacia esa espantosa carnicería, la Primera Guerra Mundial, que producirá casi diez millones de muertos, nada más que entre el personal militar, entre los cuales 30.000 llegados de África subsahariana.
Durante una de las salidas contra el enemigo, orquestadas por el capitán que les pide volverse verdaderos « salvajes », Mademba es herido de muerte.

« La Francia del capitán necesita nuestro salvajismo y como somos obedientes, yo y los otros, hacemos de salvajes. Cortamos carnes enemigas, arruinamos, decapitamos, despanzurramos.»

Alfa se niega a abreviar la horrible agonía de su más que hermano. Bajo el peso de la culpabilidad, cae luego en la demencia.
Se vuelve, primeramente, más salvaje aún de lo que el capitán exigía de ellos. Se vuelve « inhumano por elección». En cada salida, después del silbato que ordena la vuelta a la trinchera, se queda en el frente hasta la noche y vuelve con un horrible botín, un fusil con la mano del soldado enemigo que lo agarraba hasta que Alfa le diera la muerte.
Esto es tomado como una diversión y como una prueba de coraje hasta la cuarta mano. Se vuelve entonces inquietante para sus compañeros de trinchera, tanto los  « toubabs » (blancos) como los “chocolate”.
Alfa es finalmente enviado a la retaguardia donde es hospitalizado. Aprovecha de este descanso para rememorar su vida, la de las trincheras, del campo de masacre tanto como la de su pueblo en África.

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Como lo decía al comienzo, no creo que Frère d’âme sea una novela histórica propiamente dicha. Por intermedio de su personaje, David Diop nos pone frente a todas las guerras, pasadas, presentes y por venir. Estas guerra en la que el campo de batalla se vuelve « la tierra de nadie», en las que los hombre mueren por razones que les están tan alejadas como la luz fría de la luna.
El exilio aparece también, en filigrana, que obliga a los jóvenes a dejar su país para llegar a ser « grandes alguien ».
La palabra de Alfa Ndiaye es una palabra llena de violencia, de una violencia mucho más antigua que él la violencia sufrida por el hombre desde tiempos inmemoriales en manos de otros hombres, entre las cuales, por supuesto, la colonización y el racismo que ella implica.

En este sentido, una escena me parece notable por su actualidad. El jefe del poblado, mandado por los colonizadores franceses, quiere obligar a todos los campesinos a sólo cultivar maní. El padre de  Alfa se opone:

« Yo, Bassirou Coumba Ndiaye, nieto de Sidy Malamine Ndiaye, tataranieto del nieto de uno de los cinco fundadores de nuestro poblado, te voy a decir, Abdou Thiam, algoi que no te va a gustar. No me niego a consagrar uno de mis campos al cultivo del maní, pero me niego a consagrar todos mis campos al cultivo del maní. El maní no puede alimentar a mi familia, Abdou Thiam, decís que el maní es dinero, pero por la verdad de Dios, no necesito dinero. Alimento a mi familia gracias al mijo, a los tomates, a las cebollas, a los porotos rojos, a las sandías que crecen en mis campos. Tengo una vaca que me da leche, tengo algunas ovejas que me dan carne. Uno de mis hijos que es pescador me da pescado seco. Mis mujeres van a arrancar la sal de la tierra para todo el año. Con todo este alimento puedo también abrir mi puerta al viajero hambriento, puedo cumplir los deberes sagrados de hospitalidad.
Pero si sólo cultivara maní, ¿quién alimentaría a mi familia? ¿Quién alimentaría a todos los viajeros de paso a quienes debo hospitalidad? El dinero del maní no puede alimentarlos a todos. Contestame, Abdou Thiam, ¿no me veré obligado a ir a tu almacén para comprar de que comer?  Abdou Thiam, lo que voy a decirte no te va a gustar, pero un jefe de poblado debe preocuparse del interés de todos antes que de su propio interés. Abdou Thiam, vos y yo somos iguales y no quisiera un día ir a tu negocio para mendigar arroz a crédito, aceite a crédito, azúcar a crédito para los míos. No quisiera tampoco cerrar mi puerta al viajero que tiene hambre porque yo mismo tengo hambre.. »

Frère d’âme de David Diop es entonces un texto conmovedor con un ritmo fuerte tan africano como sus imágenes a veces deslumbrantes. Un texto de una enorme belleza a pesar del horror y la violencia que devela.
Alfa Ndiaye se vuele, finalmente, mucho más que un tirador senegalés. Como todos los grandes personajes literarios, simboliza al hombre y todas sus contradicciones, de las más sombrías a las más luminosas.

La educación está de luto

La educación está de luto. Comparto esta frase publicada en las redes sociales. La comparto, empero, mucho más allá del drama conmovedor ocurrido en una escuela de Moreno.

Hace décadas que la educación está de luto en la provincia de Buenos Aires. La señora Vidal no es la primera que mira para otro lado cuando se trata de enfocar el problema educativo más allá de los conflictos gremiales. Antes que ella, Duhalde, Rukauf, Scioli no hicieron otra cosa.

La educación hace agua, en reglas generales, por todos lados. Si bien la escuela secundaria de Santa Clara del Mar, donde vivo, brilla por el estado de sus instalaciones, he visto, en mis periplos por la provincia, escuelas sin agua, sin electricidad, o con tales problemas de humedad que las paredes tenían corriente, o escuelas pobladas por ratas…

Y, por el otro lado, una crisis pedagógica, también, por supuesto, con excepciones, de tal gravedad que los jóvenes bonaerenses se encuentran con un precipicio al entrar a la universidad.

Enfocaré mi crítica en un punto que me toca de cerca. En reglas generales, pues existen honrosas excepciones, los adolescentes bonaerenses aprenden de manera catastrófica su lengua materna. Y, lo más grave, no les enseñan a amarla.

Y aquí pienso en mi propia experiencia. El castellano era mi lengua segunda y al llegar a primer año sólo había leído en ese idioma los libros de la colección Robin Hood. Hoy, casi sesenta años después,  hay versos de Miguel Hernández, de Alfonsina Storni, de Fernández Moreno que revolotean en mi memoria. ¡Y un amor indefectible por la lengua castellana! Amor por la lengua que es para mí la base del amor por la tierra.

Me da también la impresión de que los políticos, de cualquier bando que sean, se interesan exclusivamente por proyectos a corto plaza que les permitan mantenerse en el poder. La reforma del sistema educativo es un proyecto a muy largo plazo que forjaría el futuro de muchas generaciones.

La educación es fuente de libertad, de libertad de pensar, de libertad de decidir.

Por ahora la educación sigue de luto…

God bless America – Charles Bukowski

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« j’avais toujours l’impression d’être
dans un bus
interurbain
qui m’emmenait
quelque part.
de regarder par une fenêtre
crasseuse le
néant. »

Je savais, bien sûr,  qui était Charles Bukowski, j’avais même vu, il y a bien longtemps, l’Apostrophes où il dû quitter le studio, ivre mort. Mais, je n’avais jamais rien lu de lui.
Tout arrive dans la vie. Je viens donc de lire, presque l’un après l’autre, (Merci, Julia !), des romans, des nouvelles, des recueils de contes ainsi que des poèmes de cet auteur que l’on dit maudit.
C’est le portrait grinçant d’une Amérique très souvent minable que nous présente Charles Bukowski. Ce paysage désolant, ces trottoirs crasseux, l’air pollué, les bars tristes sont ceux d’un Los Angeles qui n’a rien à voir avec le cliché hollywoodien que l’on se fait de cette ville .
Dans ce décor, presque inchangé de roman en roman et de conte en conte, le protagoniste, qu’il s’appelle Bukowski, Chinaski, Hank et même Nick Belane, le détective raté de Pulp, est toujours Charles Bukowski,  accompagné de  ses amours pour l’alcool, les femmes, les courses de chevaux… l’ordre des facteurs…

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« Le gros problème, jusqu’à présent, c’est qu’il y a toujours eu d’énormes différences entre la littérature et la vie, et ceux qui font de la littérature n’ont pas intégré la vie à leurs textes, et ceux qui sont pleinement dans la vie se sentent exclus de la littérature.» Dans cette phrase, tiré de Sur l’écriture, recueil de sa  correspondance,  réside peut-être le secret de l’œuvre de Bukowski, qui, quant à lui, intégra la vie, SA vie à son œuvre. Bien qu’elle ne soit pas strictement autobiographique, avec quelques exceptions, il s’en inspira largement. Presque toujours, cependant, avec des jeux de masques. Dans Souvenirs d’un pas grand-chose, livre qui retrace la vie de l’écrivain depuis son enfance, le protagoniste se nomme Henry Chinaski, ainsi que celui du Postier, tout aussi autobiographique..

« « Parfait, et maintenant tu baisses ton pantalon. »
Je baissai mon pantalon.
« Et ton caleçon. »
Je le baissai, lui aussi.
Il attaqua avec le cuir. Le premier coup me fit plus de peur que de mal. La douleur arriva avec le second. Et augmenta avec chacun de ceux qui le suivirent. Au début, je sentais bien qu’il y avait des murs, un siège de W.-C., une baignoire. À la fin, je ne vis plus rien du tout. Il me réprimandait tout en me battant mais je ne comprenais pas ce qu’il disait. Je pensai à ses roses, à la façon dont il s’y prenait pour les faire pousser dans la cour. Je pensai à son automobile dans le garage. J’essayai de ne pas hurler. Je savais que si je le faisais, il s’arrêterait sans doute : de le savoir et de deviner qu’il avait envie de m’entendre hurler m’en empêchaient. Les larmes coulaient de mes yeux mais je restais silencieux. Au bout d’un moment, tout ne fut plus qu’une espèce de grand tourbillon, de confusion générale d’où il n’émergeait plus qu’une seule possibilité parfaitement horrible : celle de rester là jusqu’à la fin des temps. Pour finir, comme quelque chose qui démarre avec une secousse, je commençai à sangloter. Et avalai les cochonneries salées qui m’avaient coulé dans la gorge et me mis à m’étouffer. Il s’arrêta.
Il n’était plus là. Je sentis à nouveau la présence du miroir et de la petite fenêtre. Là-bas, il y avait le cuir à rasoir ; il était accroché à un piton, il était long, il était marron, il était tout tordu. Comme j’étais incapable de me pencher pour remonter mon pantalon et mon caleçon, je gagnai la porte avec maladresse, mes habits autour de mes chevilles. J’ouvris et trouvai ma mère debout dans le couloir.
« C’est pas bien, lui dis-je. Pourquoi est-ce que tu n’es pas venue à mon secours ?
— Le père a toujours raison », me répondit-elle. » (Souvenirs d’un pas grand-chose)

Voici qui en dit long sur l’ambiance familiale…

Jusqu’au dénouement…

« La pauvre femme essayait de me retenir par le pan de la chemise.
« Écoute, Henry, dit-elle, va te prendre une chambre quelque part ! J’ai dix dollars ! Prends-les et trouve-toi quelque chose ailleurs ! »
Je me retournai : elle était en train de me tendre un billet de banque.
« Laisse tomber, fis-je. J’vais m’en aller, c’est tout.
— Non, Henry, tiens ! Prends l’argent ! Fais-le pour moi ! Pour ta mère !
— Bon, bon… d’accord… »
J’empochai son billet.
« Merci. Ça fait beaucoup d’argent…
— Ça n’fait rien, Henry. Je t’aime fort, Henry, mais il faut quand même que tu t’en ailles. »
Elle me dépassa en courant lorsque j’arrivai près de la maison. Je découvris le carnage : linge sale, et propre, chaussettes, chemises, pyjama, une vieille robe de chambre, tout, y compris ma valise ouverte, avait été balancé en travers de la pelouse et jusque sur le trottoir. Mes manuscrits voletaient au vent, avaient atterri dans le caniveau, il y en avait partout.
Ma mère remonta l’allée du garage en courant et je lui criai très fort afin que mon père puisse entendre :
« DIS-LUI DE SORTIR DE LÀ QUE J’Y PÈTE LE CRÂNE, À C’T’ENFOIRÉ !
Je commençai par rassembler mes manuscrits. Me faire ça, à moi, c’était taper vraiment bas. Mes brouillons étaient la seule chose à laquelle il n’avait aucun droit de toucher. Une page ramassée dans le caniveau, une autre sur la pelouse, une autre encore dans la rue, je me sentis un peu mieux. Je rassemblai toutes celles que je pus trouver, les fourrai dans la valise, mis une chaussure par-dessus et allai récupérer la machine à écrire. Elle s’était détachée de son coffret mais avait l’air en bon état. Je regardai mes guenilles éparpillées ici et là. Je laissai mon linge sale, et aussi mon pyjama – ce n’était jamais qu’une vieille paire des siens qu’il m’avait passée parce qu’il n’en voulait plus. En dehors de ça, il n’y avait pas grand-chose d’autre à emballer. Je refermai la valise, pris ma machine à écrire et commençai à m’éloigner. Derrière les rideaux, il y avait deux visages qui me regardaient. Je les voyais bien. Et puis je les oubliai vite, remontai l’avenue de Longwood, traversai la 21e Rue et m’attaquai à la colline de Westview. Je ne me sentais guère différent. Je n’étais, comme toujours, ni rayonnant ni abattu : ça continuait, un point c’est tout. » (Souvenirs d’un pas grand-chose)

On a vu mieux comme début dans la vie !
Suivra une longue traversée de l’Amérique, une vie de vagabond, déjà sous le signe de l’alcool, où Bukowski sera chauffeur de poids lourd, pompiste, liftier, manutentionnaire dans une usine de biscuits pour chien… La face cachée de l’American Dream !
La crasse, les chambres d’hôtel minables, les appartements tout aussi tristes, les bars gris deviennent son décor quotidien. Un décor que nous découvrirons dans ses textes.
En 1952, l’écrivain commence à travailler comme postier.

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« Chaque tournée avait ses pièges et seuls les facteurs titulaires les connaissaient. C’était tous les jours une vacherie différente, et fallait toujours s’attendre à un viol, un meurtre, des chiens ou autre insanité du même tabac. Les titulaires voulaient pas vous dire leurs petits secrets. C’était le seul avantage qu’ils avaient – ça et le fait de connaître leurs casiers de tri par cœur. C’était vraiment la joie pour un nouveau, surtout pour celui qui buvait toute la nuit, se couchait à 2 h du matin et se levait à 4 h 30 après avoir baisé et chanté toute la nuit, et qui l’étalait quand même, enfin presque.
Un jour j’étais dans la rue et la tournée se passait bien, c’était pourtant une nouvelle, et je pensais, nom de dieu, peut-être que pour la première fois en deux ans je vais pouvoir déjeuner.
J’avais une gueule de bois pas possible, mais tout s’est pourtant passé au poil jusqu’à ce que je tombe sur cette poignée de courrier adressé à une église. L’adresse n’avait pas le numéro de la rue, juste le nom de l’église et celui du boulevard où elle se trouvait. J’ai monté les marches, moi et ma gueule de bois. Impossible de trouver une boîte aux lettres là-dedans, ni personne. Rien que des cierges qui brûlaient. Des petits bols pour se tremper les doigts dedans. Et la chaire vide qui me regardait, et toutes les statues, rouge pâle et bleues et jaunes, les fenêtres fermées, une matinée chaude à en crever.
Oh, bordel, j’ai pensé.
Et je suis sorti.
J’ai fait le tour par le côté de l’église et j’ai trouvé un escalier qui descendait. J’ai franchi une porte ouverte. Et vous savez pas ce que j’ai vu ? Une rangée de chiottes. Et de douches. Mais il faisait sombre. Toutes les lumières étaient éteintes. Comment qu’ils voulaient qu’un bonhomme trouve une boîte aux lettres dans le noir ? Et puis j’ai vu l’interrupteur. J’ai fait marcher le truc et les lumières se sont allumées dans toute l’église, dedans comme dehors. Je suis passé dans la pièce à côté et il y avait des chasubles de prêtres étalées sur une table. Il y avait une bouteille de vin.
Nom de Dieu, que je pensais, y’a vraiment que moi pour tomber dans des trucs pareils.
J’ai pris la bouteille, j’en ai pris une bonne lampée, j’ai laissé les lettres sur les chasubles et suis retourné aux douches et aux toilettes. J’ai fermé la lumière et j’ai chié dans le noir en fumant une cigarette. J’ai bien pensé à prendre une douche mais je voyais d’ici les manchettes des journaux : FACTEUR SURPRIS EN TRAIN DE BOIRE LE SANG DIVIN ET DE PRENDRE UNE DOUCHE, À POIL, DANS UNE ÉGLISE CATHOLIQUE.
Alors finalement j’ai pas eu le temps de déjeuner et quand je suis rentré Jonstone m’a collé un rapport pour avoir vingt-trois minutes de retard sur l’horaire. »(Le postier)
Il publie quelques uns de ses poèmes dans des revues underground ainsi que les « Notes d’un vieux dégueulasse » qui apparaissent dans Open Pussy, dont l’histoire nous est racontée dans Vie et mort d’un journal underground ainsi que les déboires du propre Bukowski avec la censure de l’époque.

« — Vous pouvez entrer, m’a dit le secrétaire avant de s’éclipser.
Je suis entré. Les deux types se sont levés. On s’est retrouvés tous les trois sous la lampe au milieu des ténèbres et là, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai repensé à tous ces assassinats.
Puis je me suis dit, on est en Amérique, papa, Hitler est mort. Enfin j’espère.
— Bukowski ?
— Ouais ?
Les deux types m’ont serré la main.
— Asseyez-vous.
Super, mec.
— Voici M. …, de Washington, a dit l’autre, une huile locale.
Je n’ai rien dit. La lampe n’était pas mal. Un abat-jour en peau humaine 

Washington a pris la parole. Il tenait une sacoche où nageaient trois ou quatre papelards.

— Eh bien, M. Bukowski…
— Ouais ?
— Vous avez quarante-huit ans et vous êtes employé par le gouvernement des États-Unis depuis onze ans.
— Ouais.
— Vous avez été marié deux ans et demi une première fois, vous avez divorcé et vous avez épousé votre femme actuelle. Depuis quand ? Nous aimerions le savoir.
— Pas de date. Pas de mariage.
— Vous avez un enfant ?
— Ouais.
— Quel âge ?
— Quatre ans.
— Vous n’êtes pas marié ?
— Non.
— Vous versez une pension alimentaire ?
— Oui.
— De combien ?
— À peu près ce qu’il faut.
Washington s’est renversé dans son fauteuil. Personne n’a pipé mot pendant cinq bonnes minutes.

Une pile d’Open Pussy, journal underground, a fait son apparition.
Washington a demandé :

— C’est bien vous qui écrivez ces Mémoires d’un vieux dégueulasse ?
— Ouais.
Washington a tendu un numéro à M. Los Angeles.

— Vous avez vu celui-là ?
— Non non, pas encore.
En surimpression sur le papier, il y avait une bite à pattes, une ENORME bite à pattes. C’était l’histoire d’un copain que j’avais enculé par erreur, pendant une cuite, en le prenant pour une copine. Il m’avait fallu deux semaines pour virer le copain de chez moi, et l’histoire était vraie.
Washington a demandé :

— Vous appelez ça écrire ?
— Je ne connais rien à l’écriture. Mais je trouvais que c’était une histoire amusante. Vous trouvez que ça manque d’humour ?
— Mais cette… cette illustration en travers de la page ?
— La bite à pattes ?
— Oui.
— Le dessin n’est pas de moi.
— Vous n’avez aucune responsabilité dans le choix des illustrations ?
— On boucle le mardi soir.
— Et vous ne venez pas le mardi soir.
— Je suis censé venir le mardi soir.
Ils ont passé un moment à feuilleter Open Pussy et à regarder mes articles.
— Vous savez, a dit M. Washington en tapotant les Open Pussy du dos de la main, vous auriez mieux fait de vous cantonner à la poésie, mais puisque vous vous engagez sur cette voie…
Et de tapoter les Open Pussy.
J’ai laissé passer deux minutes et demi. Puis j’ai demandé :
— Faut-il considérer les fonctionnaires des Postes comme la nouvelle critique littéraire ?
— Pas du tout, a dit M. Washington, nous ne disons pas ça.
J’ai encore attendu.
— Une certaine tenue est exigée de nos employés. Vous êtes sous l’Œil du Public. Vous devez avoir une conduite exemplaire.
— Il me semble, dis-je, que vous attaquez ma liberté d’expression, avec menace de licenciement. Ça pourrait intéresser le syndicat.
— Si seulement vous n’aviez pas écrit ces articles !
— Messieurs, il y a dans la vie de chacun un moment où il faut choisir de fuir ou de résister. Je choisis de résister.
Silence.
Attente.
Attente.
Froissements d’Open Pussy.
Puis M. Washington :
— M. Bukowski ?
— Ouais ?
— Avez-vous l’intention d’écrire d’autres articles au sujet des Postes ?
J’avais écrit ce papier qui me paraissait plus comique que méchant – mais après tout, j’ai peut-être l’esprit tordu.
À moi de les faire attendre. J’ai fini par lâcher :
— Non, à moins que vous ne m’y obligiez.
À eux de jouer la montre. On aurait dit ces parties d’échecs où tu espères que l’autre va bouger la mauvaise pièce : découvrir ses pions, ses fous, cavaliers, roi, reine, tripes (et là, pendant que tu lis ça, je suis toujours dans mon putain de boulot. Super, mec, envoyez deux dollars pour bière et couronnes au Fond de Réadaptation Charles Bukowski, 5 rue de…).
Washington s’est levé.
Los Angeles s’est levé.
Charles Bukowski s’est levé.
Washington a dit :
— Je crois que l’entretien est terminé.
Nous nous sommes serrés la main comme des cobras rendus fous par un coup de soleil. » (Contes de la folie ordinaire, malheureuse traduction du titre anglais Erections, Ejaculations, Exhibitions and General Tales of Ordinary Madness).

Dans ce même recueil, nous découvrons que, bien que son quotidien lui serve d’inspiration, l’imagination la plus débridée y a sa place. Un exemple, Le petit ramoneur (encore une horrible traduction, dans ce cas de Six inches !)

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« Je ne mesurais plus que soixante centimètres. Je devais monter sur une petite chaise percée pour chier. Comme convenu, j’avais toujours droit à la bière.
— Ah, disait Sarah, mon toutou à moi ! Si petit, si mignon !
Pour l’amour aussi c’était terminé. Tout avait fondu en proportion. Je lui montais encore dessus, mais au bout d’un moment elle m’enlevait et se mettait à rire.
— Tu essaies encore, vilain canard !
— Je ne suis pas un canard, je suis un homme !
— Oh le charmant petit bonhomme ! Sarah me soulevait et m’embrassait avec ses lèvres bien rouges…
Elle m’a fait descendre jusqu’à vingt centimètres. Elle m’emmenait faire les courses dans son sac, et je pouvais regarder par les trous qu’elle avait percés dans le cuir. Je dois lui reconnaître une chose : elle m’avait laissé ma bière. Je buvais avec une paille. Un litre durait un mois, contre trois quarts d’heure dans le bon vieux temps. Je m’étais résigné. Je savais que si elle le voulait elle pouvait m’anéantir. Vingt centimètres, c’est encore mieux que rien. Une toute petite vie a l’air formidable quand on approche du bout. Donc, je faisais rire Sarah, et c’était tout ce que je pouvais faire. Elle me fabriquait des petits costumes et des souliers et me posait sur la radio, mettait de la musique et disait :
— Danse, Tom Pouce ! Danse, mon minou ! Danse, petit clown !
Je ne pouvais plus aller toucher mon chômage, donc je dansais, et Sarah claquait des mains en riant.
Vous savez, j’avais très peur des araignées et les moustiques étaient dodus comme des aigles, et un petit chat aurait pu m’attraper et me torturer comme un souriceau. Pourtant, la vie était toujours belle. Je dansais, je chantais, je m’accrochais. Le plus petit des hommes se satisfait toujours du peu qu’on lui laisse. »

On retrouve cette même imagination débordante dans Pulp avec deux personnages féminins hauts en couleur. Lady Death, d’abord.
« Elle entra.
Soyons précis, elle n’était pas ce qu’on appelle une gravure de mode. À la limite de la déchirure, sa robe avait du mal à la contenir tout entière. La classique overdose de chocolats maltés glacés. J’ajoute qu’elle se déplaçait sur des talons si hauts qu’on aurait pu les confondre avec des échasses. Quand elle traversa l’espace qui nous séparait, elle me fit penser à une grue couronnée qui aurait forcé sur l’alcool. Vingt dieux, ce qu’elle tanguait. Mais quel sublime flash de chair fraîche !
— Asseyez-vous, lady.
Elle se posa et croisa haut ses jambes. Elle était si proche de moi que je faillis en perdre la vue.
— Voilà une visite qui me fait plaisir, dis-je.
— Arrêtez les frais, s’il vous plaît. Il n’y a là rien que vous n’ayez déjà vu.
— Vous vous trompez, lady… Lady comment, à propos ?
— Lady Death. On m’appelle aussi la Grande Faucheuse.
— La Grande Faucheuse ? Vous bossez dans un cirque ? Ou dans le ciné ?
— Non.
— Lieu de naissance ?
— Aucun intérêt.
— Et vous êtes venue au monde le… ?
— Cessez de faire le gugusse.
— J’essaie juste de planter le décor.
En vérité, c’est moi qui étais planté. Je n’avais d’yeux que pour ses jambes. Depuis toujours, je suis un mec à jambes. C’est la première chose que j’ai vue en venant au monde. Mais, à l’époque, je n’avais d’autre souci que de me faufiler à travers. Depuis, j’ai bien essayé de refaire le chemin en sens inverse, mais sans toujours réussir mon coup.
Elle fit claquer ses doigts.
— Hé, on se calme, on refait surface. »

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Une autre des femmes du roman est une « monstresse de l’espace » appelée Jeannie Nitro.

« — Belane, dit-elle tout en continuant à déambuler, j’appartiens à la première vague des envahisseurs. Mission : prendre le pouvoir sur la Terre.
— Tiens donc, et pourquoi ?
— La planète Zaros d’où je viens est surpeuplée. En conséquence, nous avons besoin d’espace vital.
— Ah, je comprends, mais alors pourquoi ne pas vous être annoncés ? On vous aurait accueillis à bras ouverts. Vous nous ressemblez. Et vous vous seriez sans difficulté fondus dans la masse.
Jeannie s’immobilisa et me dévisagea.
— Belane, on ne vous ressemble pas. Ce que tu vois en ce moment n’est qu’un mirage.
Elle revint s’asseoir sur le bureau.
— À quoi ressembles-tu, alors ?
— À ceci, dit-elle.
L’éclair pourpre frappa de nouveau. Jeannie se volatilisa. Je regardai sous le bureau. La chose était là. Un serpent d’une taille au-dessus de la moyenne, mais au lieu d’écaillés il était recouvert de poils pas très ragoûtants. Juste au centre de son corps, une protubérance ornée d’un œil unique et humide. Par contre, la tête en était dépourvue et ne comportait qu’une bouche minuscule. L’horreur à la puissance mille ! Me saisissant du téléphone, je le jetai avec force sur cette chose. Mais je la ratai. Elle avait réussi à se faufiler sous le bureau pour gagner le tapis sur lequel elle avançait en ondulant. Je lui courus après et cherchai à l’écraser sous mon talon. Mais il y eut un nouvel éclair pourpre, et Jeannie réapparut.
— Tu déconnes, ou quoi ? dit-elle, furieuse. Hein, que t’as essayé de me tuer ? La prochaine fois que tu me refais ce coup-là, c’est moi qui te liquide.
Ses yeux rougeoyaient d’une lueur assassine.
— T’as raison, ma chatte, cent fois raison. J’ai paniqué. Excuse-moi. »

Ce roman, où l’on voit apparaître aussi Louis-Ferdinand Céline, le dernier publié par Bukowski, juste avant sa mort, en 1994, est un parfait exemple du style de l’écrivain, des dialogues percutants, des phrases courtes et des chapitres tout aussi courts, parfois même très courts. À titre d’exemple, le chapitre dix :

« Passons allègrement sur le reste de l’après-midi et la nuit qui suivit. Il ne se passa rien, et ce serait gaspiller votre temps que d’en parler. »

Imagination, humour débridés qui apparaissent déjà dans Journal d’un vieux dégueulasse, le livre qui assura le succès de Bukowski de par le monde.

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« le gamin étendit le bras, s’empara de la bouteille et s’enfila une rasade, puis il s’assit et poursuivit :
— mister Henderson, je suis la réponse à vos prières.
— petit gars, répliqua Henderson, t’es trop jeune pour boire cette merde.
— je suis plus vieux que je ne le parais.
— et moi, j’ai quelque chose pour te faire encore un peu plus vieillir.
Henderson pressa le bouton qui se trouvait sous son bureau, ce qui, en clair, voulait dire Bull Kronkite. prétendre que ce Bull-là fût un tueur serait mentir, mais en revanche je peux vous garantir que fumer du Bull Durham par le trou du cul, après avoir eu affaire à lui, témoignerait d’une chance inouïe. d’ailleurs, il faillit arracher la porte lorsqu’il rappliqua.
— lequel, patron ? aboya-t-il en nous reluquant mais sans cesser d’assouplir ses énormes battoirs d’imbécile borné.
— le merdeux avec ses ailes en papier, fit Henderson.
Bull prit son élan.
— ne me touchez pas, piailla le merdeux aux ailes de papier. mais quand Bull chargea – MON DIEU, PROTÉGEZ-MOI – le merdeux S’ENVOLA ! et se mit à décrire, en rasant le plafond, de grands cercles tout autour de la pièce. d’un même élan, Henderson et moi, nous nous précipitâmes vers la bouteille, mais le vieil homme me battit d’un goulot, tandis que Bull, lui, tombait à genoux.
— SEIGNEUR QUI ÊTES AUX CIEUX, PARDONNEZ MES OFFENSES ! UN ANGE ! UN ANGE !
— déconnez pas ! lui lâcha l’ange tout en continuant à planer.
puis, il ajouta :
— je ne suis pas un ange, je n’ai d’autre ambition que d’aider les Bleus. d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été un de leurs supporters.
— bon, d’accord, redescends et causons boulot, dit Henderson.
l’ange, ou quoi qu’il fut, amorça sa descente pour venir se poser sur une chaise. aussitôt Bull le débarrassa de ses chaussures et de ses chaussettes pour lui embrasser les pieds.
Henderson se pencha et, ne dissimulant pas son dégoût, il glaviota sur Bull, avant de lui hurler pleine poire :
— va te faire foutre, taré débile ! il n’y a rien que je déteste plus que la sentimentalité dégoulinante.
s’essuyant le visage, Bull s’éclipsa avec dignité.
Henderson farfouilla alors dans ses tiroirs.
— pute borgne, il m’avait pourtant bien semblé que j’avais là-dedans des contrats types.
mais, à défaut d’un formulaire, il avait mis la main sur une autre bouteille qu’il ouvrit, sans quitter du regard le kid.
— dis-moi, sais-tu frapper une balle à effet ? une balle coupée ? et comme t’en sors-tu avec une glissante ?
— et comment, bordel de dieu, le saurais-je ? s’exclama le kid. il m’a fallu me cacher pour survivre. tout ce que je sais, je l’ai appris dans les journaux et à la télé, mais j’ai toujours été un fan des Bleus, et depuis le début de la saison je souffre pour vous.
— alors, comme ça, tu t’es planqué ? mais où ? dans le Bronx, même dans une cage d’ascenseur, un type avec des ailes serait vite repéré, c’est quoi ta combine ? et ces machins, dis-moi, comment les as-tu fabriqués ?
— à quoi bon vous ennuyer avec les détails, mister Henderson ?
— à propos, c’est quoi ton nom, kid ?
— Jimmy. Jimmy Crispin. J.C. pour les intimes.
— hé, kid, tu me montes quel bateau, là ? avec ton J.C., tu te foutrais pas de moi, par hasard ?
— oh, non, mister Henderson.
— eh bien, serre-m’en une.
ils se la serrèrent.
— bonté divine, ce que t’as les mains FROIDES ! depuis quand t’as pas fait un vrai repas ?
— pour mon 4-heures, je me suis tapé un poulet-frites et de la bière.
— bois un coup, kid.
Henderson se retourna vers moi :
— Bailey ?
— vouais.
— vous me convoquez pour demain matin 10 heures cette foutue équipe au grand complet. aucune absence ne sera tolérée. depuis la bombe atomique, on n’a pas trouvé mieux, maintenant, on se rentre et on se pieute. t’as un endroit pour dormir, kid ?
— évidemment, s’écria le kid avant de décoller droit vers les escaliers. »

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Ces extraits donnent une idée du style de Bukowski, un style qui ne respecte pas trop les conventions littéraires de l’époque. Il nomme un chat un chat, un cul un cul et ainsi de suite. Il nous montre que l’American Dream n’est qu’une fable pour une grande quantité d’Américains qui subissent la violence de la misère quotidienne. Or, si le ton général est noir, il n’est pas désespéré car l’auteur  est capable de rire du monde violent qui l’entoure et surtout de lui-même.

Je sais aussi très bien que le langage cru de Charles Bukowski peut en choquer plus d’un. Or, il s’agit là d’une littérature bien vivante, au-delà d’une certaine brutalité, qui nous parle d’un quotidien souvent misérable mais profondément humain, de relations silencieuses où la communication est presque inexistante. D’un monde sans issu dont l’alcool et le sexe seraient l’exutoire.
Et, bien que Bukowski soit mort en 1994, j’ai l’impression que sa littérature peut nous aider à mieux comprendre cet énorme voisin, parfois si encombrant, les États-Unis. Et même, qui sait, les États-Unis de M Trump.

https://www.rts.ch/archives/tv/culture/visiteurs-du-soir/3467133-charles-bukowski.html

https://bukowski.net/#

« tenía siempre la impresión de estar
en un bus
interurbano
que me llevaba 
a algún lado.
mirar por una ventanilla 
asquerosa
la nada. »

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Sabía, por supuesto, quien era Charles Bukowski, aún, había visto, hace mucho tiempo, el programa de televisión Apostrophes en el que había tenido que abandonar el estudio totalmente ebrio. Pero no había leído nada de él.
Todo llega en la vida. Acabo entonces de leer, casi uno tras otro, (¡Gracias, Julia !), novelas, cuentos así como poemas de este autor que denominan maldito.
Es un retrato chirriante de unos Estados Unidos lo más a menudo lamentables que nos presenta Charles Bukowski. Este paisaje desolador, estas veredas mugrientas, el aire contaminado, los bares tristes son los de un Los Angeles que nada tiene que ver con el cliché hollywoodiano que nos hacemos de esta ciudad.
En este decorado, casi sin cambios de novela en novela y de cuento en cuento, el protagonista, que se llame Bukowski, Chinaski, Hank y aún Nick Belane, el detective frustrado de Pulp, es siempre Charles Bukowski,  acompañado por su amor por el alcool, las mujeres, las carreras de caballos … el orden de los factores…

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« El gran problema, hasta ahora, es que siempre hubo enormes diferencias entre la literatura y la vida, y los que hacen literatura no integraron la vida a sus textos, y los que están plenamente en la vida se sienten excluidos de la literatura.” En esta frase, extraída de Sobre la escritura, recopilación de su correspondencia, reside quizás el secreto de la obra de Bukowski, quien, de su lado, integró la vida, SU vida a su obra. Aunque no sea estrictamente autobiográfica, con algunas excepciones, se inspiró ampliamente en ella. Casi siempre, sin embargo, con juegos de máscaras. En La senda del perdedor, libro que retrasa la vida del escritor desde su infancia, el protagonista se llama Henry Chinaski, así como el del Cartero, tan autobiográfico como aquel.

« ‘’Perfecto, y ahora bajás tu pantalón.’’
Bajé mi pantalón.
‘’Y tu calzoncillo.’’ 
Lo bajé también
Atacó con el cuero. El primer golpe me dio más miedo que dolor. El dolor llegó con el segundo. Y aumentó con cada uno de los que siguieron. Al principio, me daba cuenta de que había paredes, una tapa de inodoro, una bañera. Al final, ya no veía nada. Me regañaba mientras me golpeaba pero yo no entendía lo que decía. Yo pensaba en sus rosas, en la manera que tenía de hacerlas crecer en el patio. Pensaba en su automóvil en el garaje. Trataba de no gritar. Sabía que si lo hacía, sin duda se detendría: el saberlo y el adivinar que tenía ganas de oírme gritar me lo impedían. Las lágrimas caían de mis ojos pero seguía silencioso. Al cabo de un momento, todo no fue más que una suerte de  gran torbellino, de confusión general de la cual sólo emergía una sola posibilidad perfectamente horrible: la de quedarme allí hasta el fin de los tiempos. Para terminar, como algo que arranca con un sacudón, empecé a sollozar. Y tragué porquerías saladas que se había derramado en mi garganta y empecé a ahogarme. Se detuvo.
Ya no estaba allí. Sentí de nuevo la presencia del espejo y de la ventanita. Allí estaba el cuero para navaja, estaba colgado de un gancho, era largo, era marrón, y estaba todo torcido. Como era incapaz de inclinarme para levantar mi pantalón y mi calzoncillo, fui hasta la puerta con torpeza, mi ropa alrededor de mis tobillos. Abrí y encontré a mi madre parada en el pasillo.  
‘’No está bien, le dije. ¿Por  qué no viniste en mi auxilio?
— El padre siempre tiene razón’’, me respondió.. » (La senda del perdedor)

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Lo que dice bastante sobre el ambiente familiar…
Hasta el desenlace…

« La pobre mujer trataba de retenerme tirando de mi camisa.
‘’Oime, Henry, dijo, ¡andá a alquilar alguna habitación! ¡Tengo diez dólares! ¡Tomalos y encontrá algo en algun lado!’’
Me volví : me estaba tendiendo un billete.
‘’Dejá, dije. Me voy, eso es todo.
— No, Henry, ¡tomá! ¡Tomá el dinero! ¡Hacelo por mi! ¡Por tu madre! 
— Bueno, bueno… de acuerdo… »
Agarré su billete.
‘’Gracias. Es mucha plata…
— No es nada, Henry. Te quiero mucho, Henry, pero tenés que irte.’’
Me pasó corriendo mientras yo llegaba cerca de casa. Descubrí el desastre : ropa sucia y limpia, medias, camisas, piyama, una vieja bata, todo, así como mi valija abierta, había sido tirado sobre el pasto y hasta la vereda. Mis manuscritos volaban al viento, había aterrizado en la alcantarilla, estaban por todos lados.
Mi madre subió el camino del garaje corriendo y le grité muy fuerte para que mi padre pudiese oir :
‘’¡DECILE QUE SALGA DE AHI QUE LE ROMPO LA CARA, A ESE HIJO DE PUTA!’’
Comencé a juntar mis manuscritos. Hacerme eso era golpear realmente muy bajo. Mis borradores eran lo único que no tenía derecho de tocar. Una página encontrada en la alcantarilla, otro sobre el pasto, otro aún en la calle, me sentí un poco mejor. Junté todas las que pude encontrar, las metí en la valija, puse un zapato encima y fui a recuperar la máquina de escribir. Se había salido de su estuche pero parecía en buen estado. Miré mis harapos desparramados aquí y allá. Dejé la ropa sucia y también el piyama –sólo era uno viejo suyo que me había dado porque ya no lo quería. Fuera de esto, ya no había mucho por empacar. Cerré la valija, tomé mi máquina de escribir y empecé a alejarme. Detrás de las cortinas había dos rostros que me miraban. Los veía bien. Y luego los olvidé rápido, subí por la avenida de Longwood, crucé la calle 21 y ataqué la colina de Westview. No me sentía diferente. No estaba, como siempre, ni radiante ni abatido: todo continuaba, punto y aparte.» (La senda del perdedor)

¡Se han visto cosas mejores para empezar una vida!
Seguirá un largo recorrido por Estados Unidos, una vida de vagabundo, ya bajo el signo del alcohol, en la que Bukowski será camionero, playero, botones, almacenista en una fábrica de alimento para perros… ¡La cara oculta del American Dream!
La roña, las habitaciones de hotel miserables, los departamentos igual de tristes, los bares grises se vuelven su decorado cotidiano. Un decorado que descubriremos en sus textos.
En 1952, el escritor comienza a trabajar como cartero.

Cartero, Charles Bukowski

« Cada recorrida tenías sus trampas y sólo los carteros titulares las conocían. Todos los días había una maldad diferente, y podían esperar una violación, un asesinato, perros o cualquier otra locura del mismo tipo. Los titulares no querían decirnos sus secretitos. Era la única ventaja que tenían –eso y conocer sus casilleros de clasificación de memoria. Era realmente una maravilla para uno novato, sobre todo para aquel que bebía toda la noche, se acostaba a las 2 de la mañana y se despertaba a las 4 y media después de haber cogido y cantado toda la noche, y que se la creía aún así, o casi.
Un día, yo estaba en la calle y la recorrida iba bien, sin embargo era una nueva, y pensaba, por dios, puede que por primera vez en dos años pueda almorzar.
Tenía una resaca enorme, pero sin embargo todo anduvo al pelo hasta que caí sobre ese montón de cartas dirigidas a una iglesia. La dirección no tenía el número de la calle, sólo el nombre de la iglesia y el del bulevar donde se encontraba. Subimos los escalones, yo y mi resaca. Imposible encontrar un buzón, ni a nadie. Nada más que cirios que ardían. Cacharritos para mojarse los dedos. Y el púlpito vacío que me miraba, y todas las estatuas, rojo pálido y azules y amarillas, con las ventanas cerradas, una mañana para reventar de calor.
Oh, mierda, pensé.
Y salí
Di la vuelta por el lado de la iglesia y encontré una escalera que bajaba. Entré por una puerta abierta. ¿Y saben lo que vi? Una hilera de inodoros. Y de duchas. Pero estaba oscuro. Todas las luces estaban apagadas. ¿Cómo querían que un tipo encontrara un buzón en la oscuridad? Y luego vi el interruptor. Lo hice andar y las luces se encendieron en toda la iglesia ; dentro como afuera. Pasé a la pieza de al lado y había casullas de cura desparramadas sobre una mesa. También había una botella de vino. 
Por Dios, pensaba, sólo a mi me pasan estas cosas.
Tomé la botella, tomé un buen trago, dejé las cartas sobre las casullas y volví a las duchas y al baño. Apagué la luz y cagué en la oscuridad fumando un cigarrillo. Por más que pensé en ducharme veía los títulos de los diarios : CARTERO SORPRENDIDO TOMANDO LA SANGRE DIVINA Y DUCHÁNDOSE EN BOLAS EN UNA IGLESIA CATÓLICA.  
Entonces, al final no tuve tiempo de almorzar y cuando volví Jonstone me puso un apercibimiento por llegar veintitrés minutos tarde.»(El cartero)

Publica algunos de sus poemas en revistas urderground así como Escritos de un viejo indecente que aparecen en Open Pussy, cuya historia nos es contada en Vida y muerte de un diario underground tanto como los problemas del propio Bukowski con la censura de la época.
« — Puede entrar, me dijo el secretario antes de desaparecer.
Entré. Los dos tipos se levantaron. Nos encontramos los tres bajo la lámpara en medio de las tinieblas y ahí, no se por qué, pensé en todos esos asesinatos.
Luego me dije, estamos en América, papá, Hitler está muerto. Enfin, eso espero.
— Bukowski ?
—¿Se?
Los dos tipos me dieron la mano.
— Siéntese.
Joya, chabón.
— Este es M…, de Washington, dijo el otro, un capo local.
No dije nada. La lámpara no era fea. ¿Una pantalla de piel humana?
El Sr. Washington tomó la palabra. Tenía un bolso donde nadaban tres o cuatro papeluchos.
— Y bien, Sr. Bukowski…
— ¿Se?
— Tiene cuarenta y ocho años y hace once que es empleado del gobierno de los Estados Unidos.
— Se.
— Estuvo casado dos años y medio por primera vez, se divorció y se casó con su mujer actual. ¿Desde cuando? Nos gustaría saberlo.
— No hay fecha. No hubo casamiento.
— ¿Tiene una hija ?
— Se.
— ¿Qué edad?
— Cuatro años.
— ¿No está casado?
— No.
— ¿Paga alimentos?
— Sí.
— ¿Cuanto?
— Más o menos lo necesario.
El sr. Washington se apoltronó en su sillón. Nadie abrió la boca durante unos cinco minutos.
Una pila de Open Pussy, diario underground, hizo su aparición.
El sr. Washington preguntó:
— ¿Usted escribe lo del viejo indecente?
— Se.
El sr. Washington le dió un número al sr. Los Angeles.
— ¿Vió este?
— No no, todavía no.
En sobreimppresión sobre el papel, había una verga con patas, una ENORME verga con patas. Era la historia de un amigo que me había cogido por error, durante una borrachera, tomándolo por una amiga, necesité dos semanas para rajar al amigo de casa, y la historia era verdadera.
El sr. Washington preguntó:
— ¿A esto lo llama escribir?
— No se nada de escritura. Pero me pareció que era una historia divertida. ¿Le parece que le falta humor?
— ¿Pero esta… esta ilustración en medio de la hoja?
— ¿La verga con patas?
— Sí.
— El dibujo no es mío.
— ¿No tiene ninguna responsabilidad en la elección de las ilustraciones?
— Cerramos el martes a la noche.
— Y usted no va el martes a la noche.
— Debo ir el martes a la noche.
Pasaron un momento hojeando Open Pussy y mirando mis artículos.
— Sabe, dijo el sr. Washington golpeando los Open Pussy con el dorso de la mano, mejor se hubiera quedado con la poesía, pero ya que toma ese camino…
Y golpetea los Open Pussy.
Dejé pasar dos minutos y medio. Luego pregunté:
— ¿Hay que considerar a los empleados del Correo como la nueva crítica literaria?
— Para nada, dijo el sr. Washington, no decimos eso.
Seguí esperando.
— Un cierto comportamiento es exigido a nuestros empleados. Usted está bajo la Mirada del Público. Debe tener una conducta ejemplar.
— Me parece, dije, que atacan mi libertad de expresión, con amenaza de despido. Podría interesarle al sindicato.
— ¡Si sólo no hubiera escrito esos artículos!
— Señores, hay en la vida de cada uno, un momento en el que hay que elegir entre huir o resistir. Yo elegí resistir.
Silencio.
Espera.
Espera.
Crugidos de Open Pussy.
Luego el sr. Washington:
— Sr. Bukowski ?
— ¿Sí?
— ¿Tiene la intención de escribir otros artículos sobre el Correo?
Había escrito ese papel que me parecía más cómico que malvado –pero, después de todo, puede que tenga la mente torcida.
Me tocaba hacerlos esperar. Terminé por decir:  
— No, a menos que ustedes no me obliguen.
Les tocaba ahora jugar contra reloj. Parecía una de esos juegos de ajedrez en que esperás que el otro vaya a mover la mala pieza: descubrir sus peones, sus alfiles, caballos, rey, reina, tripas, (y en ese momento, mientras leés esto, estoy todavía en mi trabajo puto. Bravo, chabón, manden dos dólares para la cerveza y las coronas al Fondo de Readaptación  Charles Bukowski, 5 calle…).
El sr. Washington se levantó.
El sr. Los Angeles se levantó.
El sr. Charles Bukowski se levantó.
El sr. Washington dijo:
— Creo que la entrevista terminó.
Nos dimos la mano como cobras enloquecidas por una insolación.» (Erecciones, eyaculaciones, exhibiciones)

En este mismo libro descubrimos que, aunque su vida cotidiana le sirva de inspiración, la imaginación más desenfrenada también tiene su lugar. Un ejemplo, Quince centímetros.

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« No medía más que sesenta centímetros. Debía subir sobre una sillita agujereada para cagar. Como convenido, siempre tenía derecho a una cerveza.
— Ah, decía Sarah, ¡Mi perrito! ¡Tan chiquito, tan bonito!
Para el amor también estaba terminado. Todo se había derretido en proporción. Me le subía aún encima, pero después de un momento me sacaba y se largaba a reír.
— ¡Todavía tratás, viejo pato!
— ¡No soy un pato, soy un hombre!
— ¡Oh,  que encantador hombrecito! Sarah me levantaba y me besaba con sus labios bien rojos…
Me hizo achicar hasta veinte centímetros. Me llevaba a hacer las compras en su cartera, y yo podía mirar por los agujeros que había hecho ella en el cuero. Debo reconocer una cosa: me había dejado mi cerveza. Bebía con una paja. Un litro duraba un} mes, contra tres cuartos de horas en los viejos tiempos. Me había resignado. Yo sabía que si lo deseaba, ella podía aniquilarme. Veinte centímetros es mejor que nada. Una vida pequeñita parece formidable cuando nos acercamos del final. Hacía entonces reír a Sarah y era todo lo que podía hacer. Elle me fabricaba trajecitos y zapatos y me ponía sobre la radio, ponía música y decía:
— ¡Bailá, Pulgarcito! ¡Bailá, gatito! ¡Bailá, payasito!
Yo ya no podía ir a cobrar mi desempleo, entonces bailaba, y Sarah aplaudía riendo.
Saben, tenía mucho miedo de las arañas y los mosquitos eran rechonchos como águilas, y un gatito podía agarrarme y torturarme como a un ratoncito. Sin embargo, la vida seguía siendo bella. Yo bailaba, cantaba, me agarraba. El más pequeño de los hombres se satisface siempre de lo poco que le dejan.»

Encontramos esta misma imaginación desbordante en Pulp, con dos personajes femeninos muy coloridos., Primero, Lady Death.

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« Ella entró.
Seamos precisos, no era lo que se llama un folletín de modas. Al límite des desgarro, a su vestido le costaba contenerla por entero. La clásica sobredosis de chocolate malteado helado. Agrego que se desplazaba sobre tacos tan altos que se los podía confundir con zancos. Cuando cruzó el espacio que nos separaba, me hizo pensar en una grulla coronada que hubiese tomado de más. Veinte dioses, lo que oscilaba. ¡Pero qué sublime flash de carne fresca!
— Siéntese, lady.
Se posó y cruzó bien alto las piernas. Estaba tan cerca de mi que estuve por perder la vista.
— Es una visita que me da gusto, dije.
— Pare ahí, por favor. No tengo nada que no conozca.
— Se equivoca, lady… ¿Lady cuanto?
— Lady Death. Me llaman también la Gran cegadora.
— ¿La Gran Cegadora? ¿Labura en un circo? ¿O en el cine?
— No.
— ¿Lugar de nacimiento?
— Ningún interés.
— ¿Y llegó al mundo el día…?
— Deje de hacerse el vivo.
— Sólo trataba de plantar el decorado
En realidad, yo estaba anonadado. Sólo tenía ojos para sus piernas. Desde siempre, soy un tipo amante de las piernas. Es lo primero que vi al llegar al mundo. Pero en esa época mi única preocupación era deslizarme para fuera. Luego, he tratado de hacer el mismo camino en sentido inverso, pero sin lograrlo siempre.
Chasqueó los dedos..
— Eh, nos calmamos, Volvemos a la superficie. »

Otra de las mujeres de la novela es una « monstrua del espacio » llamada Jeannie Nitro.

« — Belane, dijo mientras seguía deambulando, pertenezco a la vanguardia de los invasores. Misión: tomar el poder en la tierra.
— Vaya, ¿y por qué?
— El planeta Zaros de donde vengo está sobrepoblado. En consecuencia, necesitamos espacio vital.
— Ah, comprendo, ¿por qué no haber avisado? Los hubiéramos recibido con los brazos abiertos. Se parecen a nosotros. Se habrían fácilmente perdido en la masa.
Jeannie se inmovilizó y me miró.
— Belane, no nos parecemos. Lo que ves en este momento es sólo un espejismo.
Volvió a sentarse sobre el escritorio.
— ¿Se parecen a qué, entonces?
— A esto, dijo.
El relámpago púrpura golpeó de nuevo. Jeannie se volatilizó. Miré bajo el escritorio., La cosa estaba allí. Una serpiente de un tamaño superior a lo normal, pero en vez de escamas estaba recubierta de pelos bastante asquerosos. Justo en la mitad de su cuerpo una protuberancia adornada con un ojo único y húmedo. La cabeza, por lo contrario, estaba desprovista de ojos y sólo llevaba una boca minúscula. ¡El horror a la milésima potencia! Tomé el teléfono y lo arrojé con fuerza sobre esa cosa. Pero no le di. Había logrado deslizarse bajo el escritorio para llegar a la alfombra sobre la que avanzaba ondulando. Le corrí detrás y traté de aplastarla con mi taco. Pero hubo un nuevo relámpago púrpura y Jeannie reapareció.
— ¿Pelotudeás o qué? Dijo furiosa. Eh, ¿trataste de matarme? La próxima vez que vuelvas a hacerlo, te liquido.
Sus ojos brillaban con una luz asesina.
— Tenés razón, gatita, cien veces razón. Entré en pánico. Disculpame.»

Esta novela, en la que también se ve apparecer a Louis-Ferdinand Céline, la última publicada por  Bukowski, justo antes de su muerte, en 1994, es un perfecto ejemplo del estilo del escritor, diálogos contundentes, frases cortas y capítulos también cortos, a veces muy cortos. A título de ejemplo, el capítulo diez:

« Pasemos alegremente de largo el resto de la tarde y de la noche que siguieron. No pasó nada, y hablar de ello sería desperdiciar el tiempo de ustedes.»

Imaginación, humor desenfrenado que ya aparecen en los Escritos de un viejo indecente, el libro que aseguró el éxito de Bukowski en todo el mundo.

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« el chico extendió el brazo, se apoderó de la botella y tomó un trago, luego se sentó y prosiguió:  
— mister Henderson, soy la respuesta a sus plegarias.
— chiquito, replicó  Henderson, sos demasiado joven para tomar esta mierda.
— soy más viejo de lo que parezco.
— y yo, tengo algo para hacerte envejecer un poco más.  
Henderson apretó el timbre que se encontraba bajo su escritorio, lo que, claramente, quería decir Bull Kronkite. Pretender que este Bull fuera un asesino sería mentir, pero puedo garantizarles que fumar Bull Durham con el agujero del culo, después de haberlo encarado, sería una suerte inaudita. Por otra parte, casi arranca la puerta cuando entró. 
— cual, patrón ? ladró mientras nos miraba sin dejar de ablandar sus enormes patas de imbécil tarado.
— el boludo con alas de papel, dijo Henderson.
Bull tomó impulso.
— no me toque, pió el boludo con alas de papel, pero cuando Bull arremetió – DIOS MÍO; PROTÉGEME ! el boludo ¡SE VOLÓ! Y se puso a describir, al ras del cielorraso, grandes círculos alrededor de la pieza, con un mismo impulso, Henderson y yo, nos arrojamos hacia la botella, pero el viejo me ganó, mientras que Bull caía de rodillas.
— SEÑOR QUE ESTÁS EN LOS CIELOS, ¡PERDONA MIS PECADOS! ¡UN ÁNGEL! ¡UN ÁNGEL!
— ¡no boludee!,  le mandó el ángel sin dejar de planear.
luego, agregó:
— no soy un ángel, mi única ambición es ayudar a los Azules, lo más lejos que me acuerdo, siempre fui incha de ellos.
— bueno, de acuerdo, bajá y charlemos de laburo, dijo Henderson.
el ángel, o lo que fuere, empiezo a bajar para terminar posándose sobre una silla. enseguida Bull le sacó zapatos y medias para besarle los pies.
Henderson se inclinó y, sin disimular su disgusto, escupió sobre Bull, antes de aullarle en la jeta :
—¡andá a cagar, tarado imbécil! no hay nada que odie más que el sentimentalismo baboso.  
secándose el rostro, Bull se eclipsó dignamente.
Henderson buscó entonces en sus cajones.
— puta, me parecía que tenía aquí modelos de contrato.
pero, a falta de un formulario, había puesto la mano sobre otra botella que abrió sin dejar de mirar al kid.
— decime, ¿sabés golpear una pelota con efecto? ¿una cutter? ¿y cómo te las arregl´s con una deslizante?
— ¿y cómo carajo podría saberlo? Exclamó el kid, tuve que esconderme para sobrevivir. todo lo que se lo aprendí en los diarios o en la tele, pero siempre fui incha de los Azules, y desde el comienzo de la temporada sufro por ustedes.
— ¿entonces, así, te escondiste? ¿dónde? en el Bronx, aún en un hueco de ascensor, un tipo con alas sería descubierto rápidamente, ¿cual es tu truco? ¿y esas cosas, decime, cómo las fabricaste?
— ¿para qué aburrirlo con detalles, mister Henderson?
— a propósito, ¿cómo te llamás, kid?
— Jimmy. Jimmy Crispin. J.C. para los íntimos.
— eh, kid, ¿qué me contás? ¿por casualidad no me estás jodiendo con eso de J.C.?
— oh, no, mister Henderson.
— y bien, choque los cinco.
se dieron la mano .
— por Dios, ¡qué FRÍAS tenés las manos! ¿hace cuanto que no comés realmente ?
— para la merienda me comí un pollo con fritas y cerveza.
— tomate un trago, kid.
Henderson se volvió hacia mí:
— ¿Bailey?
— se.
— me convoca para mañana a las 10 de la mañana a todo el equipo de mierda ninguna ausencia será tolerada no hay nada mejor desde la bomba atómica ahora a casa y a la cama. ¿tenés un lugar donde dormir, kid?
— evidentemente, exclamó el kid antes de levantar vuelo hacia las escaleras.»

Estos textos nos da una idea del estilo de Bukowski, un estilo que no respecta demasiado las convenciones literarias de la época. Llama al pan pan, al culo culo y así sucesivamente. Nos muestra que el American Dream sólo es una fábula para una gran cantidad de norteamericanos que sufren la violencia de la miseria cotidiana. Si el tono general es, empero, oscuro, no es desesperado ya que el autor es capaz de reírse del mundo violento que lo rodea y sobre todo de sí mismo.

Se también que el lenguaje crudo de Charles Bukowski puede chocar a más de uno. Se trata, empero, de una literatura muy viva, más allá de una cierta brutalidad, que nos habla de una cotidianeidad a menudo miserable, pero profundamente humana, de relaciones silenciosas en las que la comunicación es casi inexistente. Un mundo sin salida en el que el sexo y el alcohol son exutorios.
Y, aunque Bukowski haya muerto en 1994, tengo la impresión de que su literatura puede ayudarnos a comprender mejor a ese enorme vecino, a veces tan molesto, Los Estados Unidos. Y aún, quien sabe, a los Estados Unidos del Sr. Trump.

https://www.rts.ch/archives/tv/culture/visiteurs-du-soir/3467133-charles-bukowski.html

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