69… ans/años

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On a beau le tourner et le retourner, lui faire faire trois petits tours…, le chiffre reste immuable. 69 ! 69 ans que j’arpente la planète ! C’est un bon bout de chemin pour moi pour qui le chemin reprend jour à jour.
Un long chemin, un chemin bien peuplé, certes. Or, il me semble que ce fut hier que j’entrai pour la première fois au Théâtre Colón de Buenos Aires et que j’y découvrais le poème symphonique Finlande de Ian Sibelius. Or, il me semble que ce fut hier que je tombai amoureux pour la première fois tant le sentiment est encore bien vivant dans mon cœur.
Si le chemin fut bien peuplé, c’est que, et c’est là un grand bonheur même si je me cassai plusieurs fois la figure, c’est que je vécus intensément et que je continue de le faire. Les passions ne sont peut-être plus les mêmes, elles enflamment toutefois mon âme avec autant d’ardeur.
C’est ce qui me fait ouvrir les yeux tous les matins avec la même curiosité. C’est ce qui fait que ma vie n’est, ni ne fut jamais, un long fleuve tranquille. Loin de là, et j’en suis bien aise, et j’espère que se sera ainsi jusqu’au dernier jour.

Por más que la de vuelta y la vuelva a dar vuelta, le haga dar tres vueltecitas…, la cifra permanece inmutable. 69! 69 años que recorro el planeta! Un largo camino para mí, para quien el camino vuelve a empezar cada día.
Un largo camino, un camino bien poblado por cierto. Me parece empero que fue ayer que entré por vez primera al teatro Colón de Buenos Aires y que allí descubrí el poema sinfónico Finlandia de Ian Sibelius. Me parece empero que fue ayer cuando me enamoré por vez primera tan vivo está aún el sentimiento en mi corazón.
Si el camino estuvo bien poblado, es que, y esta es mi gran felicidad aunque me rompiera la cara varias veces, es que viví intensamente y que sigo haciéndolo. Las pasiones ya no son quizás las mismas, queman sin embargo mi alma con el mismo ardor.
Es lo que me hace abrir los ojos cada mañana con la misma curiosidad. Es lo que hace que mi vida no es, ni fue nunca, un largo río tranquilo. Lejos de ello, y estoy muy satisfecho, y espero que será así hasta el último día.

 

Montevideo la francophile, Montevideo la francophone (12)

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La censure et la traduction
Mónica Rizo Maréchal
(Universidad Nacional Autónoma de México, Mexique)

Cette communication reprend la recherche que j’ai menée pour mon mémoire de maîtrise en Linguistique Appliquée à l’UNAM, dont le titre est Mécanismes linguistiques de censure en traduction littéraire. La censure est souvent étudiée dans les domaines de la psychanalyse ou la sociologie, mais on l’a peu abordée du point de vue des études descriptives de la traduction. La traduction dépasse la seule manipulation de deux codes linguistiques. Loin de là, le traducteur est censé répondre à des exigences de compréhension entre les cultures. Cependant, on ne peut pas tout dire dans le passage d’une culture à l’autre, notamment si des mots liés aux croyances, à la magie ou à la décence y sont impliqués. Ce genre de mots peut facilement provoquer le rejet et donc, la censure. Mais non seulement le mot peut provoquer ce malaise. L’ordre des mots dans l’énoncé, l’organisation du paragraphe et même la ponctuation d’un texte peuvent déranger le traducteur, qui essaie de répondre aux exigences du bien-dire et du dire-correctement d’une culture et sa langue. D’autant plus s’il traduit vers une culture moins tolérante que la culture du texte source. Que fait-il alors ? Est-ce qu’il censure ? À partir de la théorie des normes (Toury, 2004) et de l’analytique négative d’Antoine Berman (1999), on a comparé trois traductions à l’espagnol d’un extrait du roman Les onze mille verges de Guillaume Apollinaire. On présentera tout d’abord le cadrage théorique et méthodologique qui soutient ce mémoire ; puis, on discutera un échantillon d’exemples de censure et, finalement, on exposera les conclusions. Cette étude suggère que la tendance à produire des effets de censure sur le texte traduit sera plus marquée si le traducteur se montre plus attentif au texte cible qu’au texte source et, donc, à produire un texte acceptable dans la culture cible.

Références :
Berman, A. 1999. La traduction et la lettre ou l’auberge du lointain. Paris : Éditions du Seuil.
Rizo, M. 2009. Mecanismos lingüísticos censorios en traducción literaria. Análisis comparativo de tres traducciones al español de la novela erótica Les onze mille verges de Guillaume Apollinaire. Tesis de Maestría en Lingüística Aplicada. (No publicada). México. UNAM.
Toury, G. 2004. Los estudios descriptivos de Traducción y más allá. Metodología de la investigación en Estudios de Traducción. Madrid: Cátedra.

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Azul, le lieu idéal

par Marina, Mayra, David, Leonel et Enrique
Azul est magnifique ville de 65 000 habitants, située dans la région de la Pampa d’Argentine, riche en activités culturelles et touristiques.

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Il y a une grande collection de livres de Cervantes et José Hernandez. Elle a été déclarée cité Cervantine par l’Unesco. L’architecture est un mélange de nombreux styles: le traditionnel et le moderne. La maison Squirru est située dans le coin de rue Bolivar et de la rue Burgos. Il y a plein d’arbres et de jardins. C’est très jolie.
En face de la place central est la cathédrale de Notre Dame de Lourdes, c’est un vrai plaisir pour les yeux.

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À côté se trouve le merveilleux théâtre Espagnol.
Le parc est beau, il se compose de 5 000 plantes environ. Sa surface est de 8 000 m2. Ses plantes viennent d’Europe, d’Australie et de la région sub-andine. Il y a une architecture riche en ponts sur la rivière.

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Dans la nuit vous pouvez visiter les restaurants, les cafés, le théâtre Espagnol, le cinéma, aussi vous pouvez danser dans la discothèque toute la nuit.
À Azul, il y a l’université de drait et d’ingénierie agricole. Pour faire du sport vous pouvez aller au club de Remo ou au club Balneario, où se pratiquent le tennis, la natation, le footballk et le basket-ball.
Azul est le lieu idéal pour de bonnes vacances culturelles ou sportives.

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Azul, mon lieu dans le monde

plazapar Yanina, Claudia, Angélica, Flavia et Fernando
Azul est une ville au milieu de la province de Buenos Aires.
La vie culturelle y est très intéressante: des festivals, des expositions, des pièces de théâtre, des concerts.
L’architecture est un mélange de nombreux styles européens. La place San Martín, dessine par l’architecte Salamone, se trouve au centre ville, en face il y a la cathédrale de style néo-gothique. A gauche, le théâtre Español, un vrai plaisir pour les yeux.

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Pour le tourisme sportif et naturelle, il y a plusieurs alternatives comme : randonnée dans le parc Sarmiento, canotage par Callvú Leovú et l’escalade par la Boca de las Sierras, à 30 km. de la ville.

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N’oubliez pas de visiter Azul, ville cervantine.
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Abdellatif Laabi, l’écriture subversive – la escritura subversiva

laâbiLe temps d’oisiveté est souvent l’occasion de faire de belles découvertes.
Aujourd’hui, dans mon cas, il s’agit de celle d’un grand poète marocain de langue française, Abdellatif Laabi.
Un poète dont l’œuvre et même la vie ont des résonnances dans nos pays qui ont subi des dictatures et leur lot d’intolérances et des persécutions.
Abdellatif Laabi est né en 1942 à Fès, dans une famille d’artisans. Professeur de français, il fonde en 1966 avec des poètes marocains la revue Souffles.
Son combat pour la liberté d’opinion lui vaut d’être emprisonné de 1972 à 1980. Il est assigné à résidence et ensuite Laabi s’exile en France en 1985.
En prison, il écrit des poèmes qui paraîtront sous le titre de Sous le bâillon, le poème, dédiés à Jocelyne, son épouse.
« La prison m’a beaucoup appris sur moi-même, sur l’étrange continent de mon corps et de ma mémoire, sur mes passions et leur tout aussi étrange labyrinthe de racines, sur ma force et ma faiblesse, mes capacités et mes limites. La prison est donc une impitoyable école de transparence ».
Il s’exile donc en 1985 en France. « La distance prise avec le pays me rapproche plus de lui. Elle me permet de mieux l’inscrire dans une démarche de l’universel. L’éloignement est le nouveau prix à payer. L’écriture y gagne sa vraie liberté, et sa vérité en quelque sorte. Elle ne se conforme plus qu’à ses propres exigences. Elle ne signe plus les subversions. Elle est subversions ».
Le sujet principal de l’œuvre de Laabi est la condition humaine. Au-delà des malheurs et des injustices, sa poésie est un message d’espoir.

Références :
http://www.laabi.net
http://www.wikipoemes.com/poemes/abdellatif.laabi/

Textes
Demain
sera le même jour
Je n’aurai vécu que quelques instants
le front collé à la vitre
pour accueillir le carrousel du crépuscule
J’aurai étouffé un cri
car personne ne l’aura entendu
en ce désert
Je me serai mis
dans la position du fœtus
Sur le siège de ma vieille solitude
j’aurai attendu
que mon verre se vide à moitié
pour y déceler le goût du fiel
Je me serai vu
le lendemain
me réveillant et vaquant
Atrocement semblable

Des rêves à la pelle
comme si mes jours débordaient
et que ma plume était verte
Je dors avec mes ombres
et me réveille sans
ô nuit
résiste
Le dieu de l’aube
dévore tes enfants

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Ce soir

Ce soir
impossible de lire, écrire
exécuter les petites besognes qui s’imposent
ou que s’invente le prisonnier méticuleux
Je suis figé dans la position de l’absence
Mon corps se fragmente
soleil intérieur surgi de mes passions
idiome du vent
dans la voile de l’espace migrateur
Je marche dans les caravanes constellées
avec toutes les diasporas de l’humiliation

Printemps permanent

Il nous est arrivé
de parler avec amusement
des cheveux blancs que tu t’es trouvés
de mes temps qui grisonnent
du cap de la trentaine
que nous avons dépassé
sans nous en rendre compte
et de réfléchir au courant du temps
qui clapote et s’étire à nos pieda
et que nous survolons
maîtrisons
de notre vigilance
au lieu qu’il nous submerge

Je te le disais
et le dis toujours
le temps n’érode
que notre écorce la plus superficielle
Son flot n’emporte
que les résidus de nos vieilles tares
et son onde
abreuvera toujours
les racines de notre printemps permanent

Le discours d’un flic

Il m’enveloppait de son strabisme
Son regard semblait balayer quelque objectif
derrière mon dos
à ma droite
dans un amoncellement de chiffons sales
à mes pieds
quelque part sous mes semelles
Il parlait parlait parlait
pour lui-même
pour les murs
pour un public de quadrupèdes
bêlants et sourds

Il parlait parlait parlait
pour digérer
pour étouffer le silence
pour contrecarrer le soleil
qui filtrait malgré le bandeau noir
de la cité alentour
Il parlait parlait parlait
étalait toute la culture de ses poings
et des menottes qu’il arborait à sa ceinture
comme un macaron de puissance
-Solidarité, autodéfense !
paroles vides
de la merde mêle-toi de ce qui te regarde solidarité
c’est ton intérêt
solidarité avec toi-même, tes enfants, ta famille
chacun pour soi
faut être malin
savoir comment s’y prendre
ton intérêt, ton intérêt d’abord !

-Le socialisme, tu parles
Ça ne marchera jamais chez nous les Arabes
Parlons-en de la Russie
là-bas, tu peux voir des femmes
avec des sacs de ciment sur le dos
en train d’escalader des échelles
des femmes tu entends
c’est ça le socialisme ?
Et nos étudiants qui partent en Russie
tu sais ce qu’ils prennent avec eux
des bue jeans, des souliers
qu’ils revendent à prix d’or
c’est ça que tu veux chez nous ?

-La Chine hein !
Tu es un admirateur de la Chine
Alors, où en est Lin Piao
qui était le premier à agiter Le Petit Livre rouge
pourquoi est-il parti
s’il n’avait pas compris
que son pays allait à la ruine ?

-Moi, si on m’écoutait
on égorgerait tous les rouges
On peut s’entendre avec tout le monde
même les républicains
sauf les rouges

-Le socialisme, tu parles
Qui est socialiste dans le monde arabe ?
Il n’y a que ces fauchés, ces pouilleux
au Yémen qui l’ont adopté
mais nous, grâce à Dieu
nous ne manquons de rien
tout le monde mange à sa faim
Le chômage ? c’est des histoires
il n’y a que les fainéants qui fuient le travail préfèrent
le vol et la drogue

-Socialisme, communisme
du vide dans le vide
tout ça c’est des idées
et les idées changent
Il n’y a que les montagnes qui ne peuvent pas se rencontrer
Solidarité, autodéfense
de la merde
solidarise-toi avec toi-même
chacun pour soi
ton intérêt, ton intérêt d’abord

Il parlait parlait parlait
face à la muraille de mon silence
et cette voix
à l’haleine repoussante d’abjuration et d’opportunisme
aux relents des latrines du vieux monde
passait par-dessus ma tête
et se noyait quelque part
derrière mon dos
à ma droite
dans un amoncellement de chiffons sales
à mes pieds
quelque part sous mes semelles

Ils sont venus te chercher

Un jour
ils sont venus te chercher
toi aussi
Ils ne pouvaient te pardonner
d’être la compagne
du poète insoumis
d’aimer un paria
et de le soutenir de ta propre résistance
Tu connus
la nuit du bandeau
le souterrain de la Question
tu entends ces voix
d’outre-humanité
tonitruant menaces et sarcasmes
tu sentis devant toi
ces loques d’hommes (ô si peu hommes)
que tu savais tortionnaires et assassins
tu sentis près de toi
d’autres hommes (un peu plus qu’hommes ordinaires)
striés d’électrodes et de fouet
mais le cœur intact
Voilà
Il n’y a plus rien à te cacher
des multiples contrastes
du pays du soleil
Et puis
tu me revins
tu étais un peu pâle, amaigrie
mais dans tes yeux
il y avait une grande tache incandescente
où se noyait un petit grain d’inquiétude
Et quand tu es partie
et que la nuit enleva
les couches superficielles de ma fureur
j’ai pris une lettre
pour t’écrire
et j’ai détaché du vif de ma chair
le cri le plus vigoureux de ma fraternité

Mère
ma superbe
mon imprudente
Toi qui t’apprêtes à me mettre au monde
De grâce
ne me donne pas de nom
car les tueurs sont à l’affût

Mère
fais que ma peau
soit d’une couleur neutre
Les tueurs sont à l’affût

Mère
ne parle pas devant moi
je risque d’apprendre ta langue
et les tueurs sont à l’affût

Mère
cache-toi quand tu pries
laisse-moi à l’écart de la foi
Les tueurs sont à l’affût

Mère
libre à toi d’être pauvre
mais ne me jette pas dans la rue
Les tueurs sont à l’affût

Ah mère
si tu pouvais t’abstenir
attendre des jours meilleurs
pour me mettre au monde
qui sait
mon premier cri
ferait ma joie et la tienne
je bondirais alors dans la lumière
comme une offrande de la vie à la vie
(À la mémoire de Brahim Bouarram, jeune Marocain qui fut poussé et noyé dans la Seine par une bande de skinheads qui venait d’assister d’une manifestation du Front national).

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El tiempo de ocio es a menudo la oportunidad de hacer lindos descubrimientos.
Hoy, en mi caso, se trata del de un gran poeta marroquí de lengua francesa, Abdellatif Laabi.
Un poeta cuya obre y aún cuya vida tienen resonancias en nuestros países que sufrieron dictaduras y su lote de intolerancias y de persecuciones.
Abdellatif Laabi nació en 1942 en Fes, en una familia de artesanos. Profesor de francés, funda en 1966 con poetas marroquíes la revista Souffles (Soplos).
Su combate por la libertad de opinión le vale ser encarcelado de 1972 a 1980. Después de un encierro domiciliario se exilia en Francia en 1985.
En la cárcel escribe poemas que serán publicados bajo el título de Bajo la mordaza, el poema, dedicados a Jocelyne, su esposa.
« La cárcel me enseñó mucho sobre mí mismo, sobre el extraño continente de mi cuerpo y de mi memoria, sobre mis pasiones y su también extraño de raíces, sobre mi fuerza y mi debilidad, mis capacidades y mis límites. La cárcel es entonces una despiadada escuela de transparencia ».
Se exilia entonces en 1985 en Francia. “La distancia tomada con el país me acerca más de él. Me permite inscribirlo mejor en un camino de lo universal. El alejamiento es el nuevo precio a pagar. La escritura gana entonces su verdadera libertad, y su verdad de alguna manera. Sólo se conforma con sus propias exigencias. Ya no firma las subversiones. Es subversión”.
El tema principal de la obra de Laabi es la condición humana. Más allá de las desgracias y las injusticias, su poesía es un mensaje de esperanza

Référencass :
http://www.laabi.net
http://www.wikipoemes.com/poemes/abdellatif.laabi/

Textos
Mañana
Será el mismo día
Sólo habré vivido algunos instantes
Con la frente pegada a la ventana
Para recibir al carrusel del crepúsculo
Habré ahogado un grito
Pues nadie lo hubiera oído
En este desierto
Me habré puesto
En la posición del feto
Sobre el sitio de mi antigua soledad
Habré esperado
que mi vaso se vacíe por la mitad
para descubrir el gusto de la hiel
Me habré visto
Al día siguiente
Despertándome y ocupándome
Atrozmente semejante

Sueños en abundancia
Como si mis días desbordaran
Y que mi pluma fuera verde
Duermo con mis sombras
Y me despierto sin
Oh noche
resiste
El dios del alba
Devora a tus hijos

Esta tarde

Esta tarde
impssible leer, escribir
ejecutar las pequeñas tareas que se impone
o que se inventa el prisionero meticuloso
Estoy yerto en la posición de la ausencia
Mi cuerpo se fragmenta
Sol interior surgido de mis pasiones
Idioma del viento
En la vela del espacio migrante
Camino en las caravanas consteladas
Con todas las diásporas de la humillación

Primavera permanente

Nos ocurrió
hablar divertidos
de los cabellos blancos que te descubriste
de mis sienes grises
del cabo de los treinta
que ya hemos pasado
sin darnos cuenta
y de pensar en el transcurrir del tiempo
que chapotea y se estira bajo nuestros pies
y que sobrevolamos
dominamos
con nuestra vigilancia
en vez que nos sumerja

Te lo decía
y lo digo siempre
el tiempo sólo erosiona
nuestra corteza más superficial
Sus aguas sólo llevan
los residuos de nuestras viejas taras
y su onda
mojará siempre
las raíces de nuestra primavera permanente

El discurso de un cana

Me envolvía con su estrabismo
Su mirada parecía barrer algún objetivo
detrás de mi espalda
a mi derecha
en un amontonamiento de trapos sucios
a mis pies
en algún lado bajo mis suelas
Hablaba hablaba hablaba
para sí mismo
para las paredes
para un público de cuadrúpedos
balantes y sordos

Hablaba hablaba hablaba
para digerir
para ahogar el silencio
para contrarrestar al sol
que se filtraba a pesar de la venda negra
de la ciudad alrededor
Hablaba hablaba hablaba
desplegaba toda la cultura de sus puños
y de las esposas que adornaban su cinturón
como una insignia de poder
-¡Solidaridad, autodefensa!
palabras vacías
mierda ocupade de lo que te concierne solidaridad
es tu interés
solidaridad con vos mismo, tus hijos, tu familia
sálvese quien pueda
hay que ser piola
saber como arreglarse
tu interés, ¡primero tu interés!

-El socialismo, ya lo creo
Nunca funcionará entre nosotros los árabes
Hablemos de Rusia
allá, podés ver mujeres
con bolsas de cemento en la espalda
escalando escaleras
mujeres entendés
¿Eso es el socialismo?
Y nuestros estudiantes que van a Rusia
Sabés lo que traen de vuelta
blue jeans, zapatos
que venden a precio de oro
¿querés eso en casa?

-¡China, eh!
Sos un admirador de China
Entonces, en qué está Lin Piao
que fue el primero en agitar el Librito rojo
¿por qué se fue
si no había entendido
que su país iba hacia la ruina?

-Si me escucharan
pegollaríamos a todos los rojos
Uno puede entenderse con todo el mundo
aún con los republicanos
menos con los rojos

-El socialismo, ya lo creo
¿Quién es socialista en el mundo árabe?
Sólo esos pobretones, esos piojosos
del Yemen que lo adoptaron
pero a nosotros, gracias a Dios
no nos falta nada
todo el mundo tiene de que comer
¿El desempleo? son cuentos
sólo los holgazanes que huyen el trabajo prefieren
el robo y la droga

-Socialismo, comunismo
vacío en el vacío
son todas ideas
y las ideas cambian
Sólo las montañas no pueden encontrarse
Solidaridad, autodefensa
mierda
solidarizate con vos mismo
sálvese quien pueda
ti interés, primero tu interés

Hablaba hablaba hablaba
frente a la muralla de mi silencio
y esa voz
de aliento repugnante de abjuración y de oportunismo
con resabios de la letrinas del viejo mundo
pasaba por arriba de mi cabeza
y se ahogaba en algún lado
detrás de mi espalda
a mi derecha
en un amontonamiento de trapos sucios
a mis pies
en algún lado bajo mis suelas

Vinieron a buscarte

Un día
vinieron a buscarte
a vos también
No podían perdonarte
el ser la compañera
del poeta insumiso
de amar a un paria
y de apoyarlo con tu propia resistencia
Conociste
la noche de la venda
el subterráneo de la Tortura
oís esas voces
de ultra humanidad
tonitruando amenazas y sarcasmos
sentís delante de vos
esos harapos de hombre (oh tan poco hombres)
que sabías torturadores y asesinos
sentís cerca de vos
a otros hombres (un poco más que hombres ordinarios)
estriados con electrodos y látigo
pero con el corazón intacto
Ya está
Ya no hay nada que esconderte
de los múltiples contrastes
del país del sol
Y luego
me volviste
estabas un poco pálida, delgada
pero en tus ojos
había una gran mancha incandescente
donde se ahogaba un poco de inquietud
Y cuando te fuiste
y que la noche sacó
las capas superficiales de mi furor
tomé una carta
para escribirte
y saqué de lo vivo de mi carne
el grito más vigoroso de mi fraternidad

Madre
mi soberbia
mi imprudente
Vos que te aprestás a darme a luz
Por favor
no me des un nombre
pues los asesinos están al acecho

Madre
hacé que mi piel
sea de un color neutro
Los asesinos están al acecho

Madre
no hables delante de mí
puedo llegar a aprender tu lengua
y los asesinos están al acecho

Madre
escondete cuando orás
dejame fuera de tu fe
Los asesinos están al acecho

Madre
bien podés ser pobre
pero no me tires a la calle
Los asesinos están al acecho

Ah madre
si pudieras abstenerte
esperar días mejores
para darme a luz
quien sabe
mi primer grito
haría mi alegría y la tuya
saltaría entonces en la luz
como una ofrenda de la vida a la vida
(A la memoria de Brahim Bouarram, joven marroquí que fue empujado y ahogado en el Sena por una banda de skinheads que acababa de asistir a una manifestación del Front national).

Rokia Traoré, Né so.

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L’Afrique ne manque pas de grandes chanteuses. La première qui me vient à l’esprit est, bien évidemment, Myriam Makeba, que j’eus l’immense bonheur de voir à Buenos Aires dans les années 60. On pourrait en citer une bonne quantité, Cesaria Evora, Angélique Kidjo, Oumou Sangaré, Fatoumata Diawara…. Or, j’ai particulièrement un faible, et ce depuis une douzaine d’années, pour la merveilleuse Rokia Traoré, qui vient de sortir son septième album, Né So.
Je découvris donc cette chanteuse malienne en 2004 grâce à son album Bowmboï, disque d’or en France avec 100 000 exemplaires vendus, élu meilleur album en 2003 par la chaîne anglaise BBC 3 dans la catégorie « World Music. Et grâce aussi à mon beau-frère, Carlos Quenan, qui me l’apporta bien gentiment de Paris.

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Je n’ai cessé, dès lors, de suivre la carrière de Rokia Traoré, née dans la banlieue de Bamako, qui eut une enfance itinérante au gré des missions de son père diplomate. À l’âge de vingt ans, elle est repérée par le grand musicien malien Ali Farka Touré. En 1995, son titre Finini obtient un grand succès et, quatre ans plus tard, la chanteuse obtient le prix découverte de Radio France Internationale.
Les chansons qu’elle compose et interprète sont un métissage de musique mandingue, de rock et de folk. Quand il s’agit de reprises, on y voit tout un travail de réappropriation, c’était le cas pour Ces gens-là, de Jacques Brel et c’est le cas pour Strange Fruit, la chanson emblématique de Billie Holiday, qui se trouve sur son dernier album. L’art épuré et la sobriété de l’interprétation de Rokia Traoré donnent à cette chanson, dont les fruits étranges sont les corps de noirs pendus par les soins des racistes, KKK ou autres, de nouvelles couleurs, tout aussi sombres, dont le dépouillement nous perce le cœur.

Installée à Bamako, après avoir vécu longtemps en France, le conflit au Mali la contraignit à quitter son pays avec son fils :
«Je suis partie quelques mois pour des raisons liées à la scolarité de mon fils, car les écoles étaient fermées à Bamako. Mais après j’y suis tout de suite retournée pour les vacances et j’y suis restée depuis. Il n’y a jamais eu de situation sécuritaire qui m’ont fait me sentir en danger à Bamako», a-t-elle affirmé.
Deux ans après Beautiful Africa, Rokia Traoré nous présente donc ce nouvel album, Né So. La chanson-titre du CD, Chez moi en bambara, nous parle du drame du XXIe siècle, celui des réfugiés. « En 2014, encore cinq millions cinq cent mille personnes ont fui leur maison, forcés de se réfugier dans des villes, des pays, loin de chez eux», s’indigne l’artiste malienne. Un message tout aussi sobre que poignant.

Les musiciens qui accompagnent Rokia Traoré sur cet album viennent d’horizons aussi multiples que ses inspirations musicales. Au n’goni, le fidèle Mamah Diabaté, le batteur burkinabé Moïse Ouatara, le bassiste ivoirien Matthieu N’Guessan du côté de l’Afrique, et, à la production et à la guitare, John Parish, le bassiste de Led Zeppelin John-Paul Jones, le chanteur américain Devendra Banhart qui collabore sur un texte de Toni Morrison, Se Dan. Les choristes ont été formées par la Fondation Passerelles, créée par la chanteuse pour aider les jeunes musiciens maliens.
La tradition et la modernité, des rythmes qui passent de la berceuse africaine (Kolokani) au funky (Ile) et au blues mandingue, et une voix, douce, certes, mais aussi acérée comme un poinçon.
Rokia Traoré touche notre cœur par son interprétation sensible et par le message d’amour et de paix de ses chansons.

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Al África no le faltan grandes cantantes. La primera que me viene a la mente es, muy evidentemente, Myriam Makeba, que tuve la inmensa felicidad de ver en Buenos Aires, en los años 60. Se podría citar a una gran cantidad, Cesaria Evora, Angélique Kidjo, Oumou Sangaré, Fatoumata Diawara…. Tengo, empero, particularmente una debilidad, y esto desde hace una docena de años, por la maravillosa Rokia Traoré, que acaba de sacar su séptimo álbum, Né So.
Descubrí entonces a esta cantante maliana en 2004 gracias a su álbum Bowmboï, disco de oro en Francia con 100.000 ejemplares vendidos, elegido como mejor álbum en 2003 por la cadena inglesa BBC3 en la categoría « World Music. Y gracias también a mi cuñado, Carlos Quenan, quien me lo trajo muy amablemente de París.

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No dejé, desde entonces, de seguir la carrera de Rokia Traoré, nacida en las afueras de Bamako, que tuvo una infancia itinerante al azar de las misiones de su padre diplomático. A la edad de 20 años, fue descubierta por el gran músico maliano Ali Farka Touré. En 1995, su tema Finini obtiene un gran éxito y, cuatro años más tarde, la cantante gana el premio descubrimiento de Radio Francia Internacional.
Las canciones que compone e interpreta son un mestizaje de música mandinga, de rock y de folk. Cuando se trata de reinterpretaciones, siempre vemos en ellas un trabajo de reapropiación, es el caso de Ces gens-là, de Jacques Brel y es el caso de Strange Fruit, la canción emblemática de Billie Holiday, que se encuentra en su último álbum. El arte depurado y la sobriedad de la interpretación de Rokia Traoré dan a esta canción, cuyos extraños frutos son los cuerpos colgados por los racistas. KKK u otros, nuevos colores, igual de sombríos, cuyo despojo nos toca el corazón.
https://www.youtube.com/watch?v=fmbmf-YVHoo
Instalada en Bamako, después de haber vivido largo tiempo en Francia, el conflicto en Mali la obligó a dejar su país con su hijo :
«Me fui algunos meses por razones relacionadas con la escolaridad de mi hijo, ya que las escuelas estaban cerradas en Bamako. Pero después volví enseguida para las vacaciones y allí me quedé desde entonces. Ninguna situación en relación con la seguridad me hizo sentir en peligro en Bamako », afirmó.
Dos años después de Beautiful Africa, Rokia Traoré nos presenta entonces este nuevo álbum, Né So. La canción que da al título al CD, En casa en bambara, nos habla del drama del siglo XXI, el de los refugiados. « En 2014, cinco millones quinientas mil personas más huyeron de su hogar, forzados a refugiarse en ciudades, países, lejos de su casa », se indigna la artista maliana. Un mensaje tan sobrio como conmovedor.
https://www.youtube.com/watch?v=iq0gyj0cmo8
Los músicos que acompañan a Rokia Traoré en este álbum provienen de universos tan múltiples como sus inspiraciones musicales. En n’goni, el fiel Mamah Diabaté, el baterista burkinabé Moïse Ouatara, el bajista marfileño Matthieu N’Guessan dell ado de África, y, en la producción y en guitarra, John Parish, el bajista de Led Zeppelin John-Paul Jones, el cantante norteamericano Devendra Banhart quien colabora en un texto de Toni Morrison, Se Dan. Las coriatas fueron formadas por la Fundación Passerelles, creada por la cantante para ayudar a los jóvenes músicos malianos.
La tradición y la modernidad, ritmos que pasan de la canción de cuna africana (Kolokani) al funky (Ile) y al blues mandingo, y una voz, ciertamente dulce, pero también acerada como un punzón.
Rokia Traoré toca nuestro corazón con su interpretación sensible y por el mensaje de amor y de paz de sus canciones.
https://www.youtube.com/watch?v=mok4filTILs

Langston Hughes, la poétique du blues – la poética del blues

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« J’étais amoureux de Harlem bien avant de m’y installer. D’ailleurs, si à cette époque j’avais été riche, j’aurais acheté une maison à Harlem et fait construire des marches musicales jusqu’à la porte d’entrée. J’aurais aussi fait installer des carillons qui, à chaque utilisation, auraient laissé échapper des airs d’Ellington » Langston Hughes

Langston Hughes, un poète noir qui, tandis que Césaire, Senghor et Damas brandissaient l’étendard de la Négritude, dans la mouvance de la Harlem Renaissance, créait une nouvelle forme d’exprimer la poésie, inspirée de l’âme noire et, surtout, de sa musique, le blues et, plus tard, le be-bop.
Un poète qui, bien avant Martin Luther King, avait un rêve, un rêve qui, malgré le premier président noir aux États-Unis, n’est pas près de s’accomplir.
Un poète qui affirmait, bien avant les Black Panthers, que « Black is beautiful ».
Né en 1902, dans le Missouri, James Mercer Langston Hughes fut élevé, après le divorce de ses parents, par sa grand-mère maternelle qui lui instilla la fierté qu’il devait tirer de la couleur de sa peau.
Après ses études secondaires à Cleveland, il rejoignit, à 17 ans, son père installé à Mexico. Un an plus tard, en 1920, il publie dans la revue The Crisis, fondée par W.E.B. Dubois, son poème The negro speaks of rivers (Le Nègre parle des fleuves).
Inscrit à l’université de Columbia, Hughes abandonna ses études pour prendre part au vaste mouvement noir de la Harlem Renaissance.

« La première explosion artistique afro américaine qui commence dans les années 20, avec le jazz et avec une littérature souvent liée au jazz et au blues.
Langston Hughes, dont la carrière débute par le poème « The weary blues », fait du blues le mode même de son écriture, réhabilitant le dialecte et la culture populaire noire en se les réappropriant, reprenant à la parodie blanche qu’était le « minstrel show », tant dans ses poèmes que dans ses satiriques « Stories of Simple ». Dans toute son œuvre, on trouve à la fois une dénonciation, souvent déchirante, de l’oppression raciale, et une affirmation, parfois pleine d’humour, de la résistance noire à la violence politique, économique et sociale au quotidien.
C’est la Harlem Renaissance qui pose artistiquement la question de la « hyphenated identity » (double identité) des Noirs américains ».
Monica Michlin, Am I blue? No, I’m black and ready, Université Paris-Sorbonne.

Langston Hughes publie, en 1926, son premier recueil de poèmes, The weary blues (Le blues de la lassitude).

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« Omniprésente dans des pans entiers de sa carrière, la musique n’a pas fait office chez lui de simple source d’inspiration, mais d’une sorte de matrice à un travail d’alchimie : déplacer les rythmes du jazz ou du blues vers le territoire poétique, c’est-à-dire « adapter » le langage musical au langage poétique. (…)
En se tournant vers des formes populaires comme le blues et le jazz, Hughes incarne un désir d’émancipation vis-à-vis de la culture européenne qui s’est exprimée constamment dans l’histoire américaine, mais qui, au début du XXe siècle, a été réaffirmée avec une vigueur particulière, puis suivi d’une « mise en pratique » par un nombre important d’intellectuels et d’artistes. Il est d’abord le signe d’une perte progressive du complexe d’infériorité des artistes américains de la jeune génération, que l’on devine chez Langston Hughes lorsqu’il écrit dans les colonnes de The Nation, le 23 juin 1926 :We, younger Negro artists, intend to express our dark-skinned selves without fear or shame ».
Langston Hughes, poète jazz, poète blues. Frédéric Sylvanise, Lyon, ENSéditions, 2009
http://www.cle.ens-lyon.fr

« Nous, les jeunes artistes nègres, entendons exprimer notre personnalité à la peau sombre sans peur ni honte. Si cela plaît aux Blancs, nous en sommes fort heureux. Si cela ne leur plaît pas, peu importe.
Nous savons que nous sommes beaux. Et laids aussi. Le tam-tam pleure et le tam-tam rit. Si cela plaît aux Noirs, nous en sommes fort heureux. Si cela ne leur plaît pas, peu importe. C’est pour demain que nous construisons nos temples, des temples solides comme nous savons en édifier, et nous nous tenons dressés au sommet de la montagne, libres en nous-mêmes ».
Langston Hughes, L’artiste noir et la montagne raciale.

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Pendant les années 30, Langston Hughes réalisa des tournées littéraires aux États-Unis, en URSS, à Haïti et même au Japon.
En 1934, il publia son premier recueil de nouvelles, The way of white folks, traduit en français comme Histoires de Blancs.
En 1937, il fut correspondant pour divers journaux noirs américains de la guerre civile espagnole.
Dans les années 40, Langston Hughes devint très populaire en créant un personnage résidant à Harlem dans les années 20. Le personnage est Jesse B.Simple, dont les histoires mouvementées furent réunies en 1960 sous le titre de The Best of Simple (L’ingénu de Harlem).

« À travers Simple, Hughes capture l’âme noire des plus démunis, dépositaires d’une culture authentique. Les rues de Harlem, leurs cabarets, leurs bars, leurs théâtres ou encore leurs logements miteux deviendront sous nos yeux des espaces symboliques où se créèrent inlassablement, au rythme du blues, la culture et l’expérience noires. Hughes voyait d’ailleurs dans le blues l’expression même de l’âme noire et, afin de transmettre les mêmes émotions à travers une expression artistique, il fit de cette musique le principe de sa poétique. La plus grande innovation de Langston Hughes réside dans son style d’écriture très novateur qu’il adopta dans ses jeunes années ».
Lorsque Langston Hughes écrivait l’Amérique de demain. Jesse B. Simple, porte parole des Noirs américains. Christine Dualé.
http://www.africultures.com

En 1951, Hughes publia le recueil de poèmes Montage of a dream deferred.

« Au tout début des années 50, Langston Hughes déplace la référence musicale explicite et implicite de sa poésie vers le « bop », pour son énergie, sa modernité, sa valeur « rebelle » et explosive, dans son recueil Montage of a dream deferred (1951). « Harlem » en est le poème le plus célèbre, qui interpelle les États-Unis sur le refus d’ouvrir le « rêve américain » à sa population noire. Ce poème annonce le Mouvement des Droits civiques et même la contre culture »
Monica Michlin, Am I blue? No, I’m black and ready, Université Paris-Sorbonne.

Langston Hughes mourut à New York le 22 mai 1967. Ses cendres furent dispersées à proximité du Centre Arthur Schomberg pour la recherche sur la culture noire.

The Negro speaks of rivers

I’ve known rivers
I’ve known rivers ancient as the world and older tan the flow
of human blood in human veins.

My soul has grown deep like rivers.

I bathed in the Euphrates when dawns where young
I built my hut near the Congo and it lulled me to sleep
I looked upon the Nile and raised the pyramids above it.
Il heard the singing of the Mississippi when Abe Lincoln went down to New Orleans
and I’ve seen its muddy bosom turn all golden in the sunset.
I’ve known rivers
Ancient, dusky rivers.

My soul has grown deep like the rivers

Le Nègre parle des fleuves

J’ai connu des fleuves
J’ai connu des fleuves anciens comme le monde et plus vieux que le flux
du sang humain dans les veine humaines.

Mon âme est devenue aussi profonde que les fleuves.

Je me suis baigné dans l’Euphrate quand les aubes étaient neuves.
J’ai bâti ma hutte près du Congo et il a bercé mon sommeil.
J’ai contemplé le Nil et au-dessus j’ai construit les pyramides
J’ai entendu le chant du Mississippi quand Abe Lincoln descendit à la Nouvelle Orléans
et j’ai vu ses nappes boueuses transfigurées en or au soleil couchant.
J’ai connu des fleuves
Fleuves anciens et ténébreux.

Mon âme est devenue aussi profonde que les fleuves.

I, too

I, too, sing America

I am the darker brother.
They send me to eat in the kitchen
When company comes,
But I laugh,
And eat well,
And grow strong.

Tomorrow,
I’ll be at the table
When company comes.
Nobody‘ll dare say to me,
“Eat in the kitchen”,
Then.

Besides,
They’ll see how beautiful I am
And be ashamed-

I, too, am America

Moi aussi

Moi, aussi, je chante l’Amérique

Je suis le frère à la peau sombre.
Ils m’envoient manger à la cuisine
Quand vient du monde
Mais je ris,
Et je mange bien,
Et je prends des forces.

Demain,
Je serai à table
Quand viendra du monde.
Personne
N’osera me dire
« Va manger à la cuisine ».

De plus,
Ils verront comme je suis beau
Et ils auront honte-

Moi, aussi, je suis l’Amérique.

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The weary blues

Droning a drowsy syncopated tune,
Rocking back and forth to a mellow croon,
I heard a Negro play
Down on Lenox Avenue the other night
By the pale dull pallor of an old gas light
He did a lazy way…
He did a lazy way…
To the tune o’those Weary Blues.
With his ebony hands on each ivory key
He made that poor piano moan with melody
O Blues!
Swaying to and fro on his rickety stool
He played that sad raggy tune like a musical fool
Sweet Blues!
Coming from a black man soul
O Blues!
In a deep song voice with a melancholy tone
I heard that Negro sing, that old piano moan-
“Ain’t got nobody in all this world,
Ain’t got nobody but ma self
I’s gwine to quit ma frownin’
And put ma troubles on the shelf.”

Thump, thump, thump, went his foot on the floor.
He played a few chords then he sang some more-
“I got the Weary Blues
And I can’t be satisfied
Got the Weary Blues
And can’t be satisfied-
I ain’t happy no mo’
And I wish that I had died.”
And far into the night he crooned that tune.
The stars went out and so did the moon.
The singer stopped playing and went to bed
While the Weary Blues echoed through his head.
He slept like a rock or a man that’s dead.

Le blues de la lassitude

Fredonnant un air syncopé et nonchalant
Balançant d’avant en arrière avec son chant moelleux,
J’écoutais un Nègre jouer
En descendant la Lenox Avenue l’autre nuit
À la lueur pâle et maussade d’une vieille lampe à gaz
Il se balançait indolent…
Il se balançait indolent…
Pour jouer cet air, ce Blues de la lassitude
Avec ses mains d’ébène sur chaque touche d’ivoire
Il amenait son pauvre piano à pleurer sa mélodie.
O Blues !
Se balançant sur son tabouret bancal
Il jouait cet air triste et rugueux comme un fou,
Tendre Blues !
Jailli de l’âme d’un Noir
O Blues !

D’une voix profonde au timbre mélancolique
J’écoutais ce Nègre chante, ce vieux piano pleurer-
« J’n’ai personne en ce monde
J’n’ai personne à part moi.
J’veux en finir avec les soucis
J’veux mettre mes tracas au rancart. »
Tamp, tamp, tamp ; faisait son pied sur le plancher.
Il joua quelques accords et continua de chanter-
« J’ai le Blues de la lassitude
Rien ne peut me satisfaire.
J’n’aurai plus de joie
Et je voudrais être mort. »
Et tard dans la nuit il fredonnait cet air.
Les étoiles disparurent et la lune à son tour
Le chanteur s’arrêta de jouer et rentra dormir
Tandis que dans sa tête le Blues de la lassitude résonnait
Il dormit comme un roc ou comme un homme qui serait mort

Negro

I am a Negro:
Black as the night is black,
Black like the depths of my Africa.

I’ve been a slave:
Caesar told me to keep his door-steps clean.
I brushed the boots of Washington.

I’ve been a worker:
Under my hand the pyramids arose.
l made mortar for the Woolworth Building.

I’ve been a singer:
All the way from Africa to Georgia
I carried my sorrow songs.
I made ragtime.

I’ve been a victim:
The Belgians cut off my hands in the Congo.
They lynch me still in Mississippi.

I am a Negro:
Black as the night is black,
Black like the depths of my Africa.

Nègre

Je suis un Nègre:
Noir comme la nuit est noire,
Noir comme les profondeurs de mon Afrique.

J’ai été un esclave :
César m’a dit de tenir ses escaliers propres.
J’ai ciré les bottes de Washington.

J’ai été ouvrier :
Sous ma main les pyramides se sont dressées.
J’ai fait le mortier du Woolworth Building.

J’ai été un chanteur :
Tout au long du chemin de l’Afrique à la Géorgie
J’ai porté mes chants de tristesse
J’ai créé le ragtime.

Je suis un Nègre :
Les Belges m’ont coupé les mains au Congo.
On me lynche toujours au Mississippi.

Je suis un Nègre :
Noir comme la nuit est noire
Noir comme les profondeurs de mon Afrique.

Stars

O, sweep of stars over Harlem streets,
O, little breath of oblivion that is night,
A city building
To a mother’s song
A city dreaming
To a lullaby.
Reach up your hand, dark boy, and take a star.
Out of the little breath of oblivion
That is night,
Take just
One star.

Les étoiles

Cette traînée d’étoiles sur les rues de Harlem
Ce léger souffle d’oubli qu’est la nuit,
Toute une ville s’élève
Au chant d’une mère,
Toute une ville rêve
Au son d’une berceuse.
Tends la main, petit enfant noir, et prends une étoile,
Du fond de ce léger souffle d’oubli
Qu’est la nuit,
Ne prends
Qu’une seule étoile.

Harlem (dream deferred)

What happens to a dream deferred ?

Does it dry up
like a raison in the sun?
Or fester like a sore-
And then run?
Does it stink like rotten meat?
Or crust and sugar over-
like a syrupy sweet?

Maybe it just sags
like a heavy load.

Or does it explode?

Harlem (un rêve différé)

Qu’arrive-t-il a un rêve différé?

Est-ce qu’il se dessèche
comme du raison a soleil ?
ou suppure-t-il comme une plaie-
Et puis s’en va-t-il ?
Est-ce qu’il pue comme de la viande pourrie ?
Ou se couvre-t-il de croûtes et de sucre
comme un bonbon sirupeux ?

Peut-être ne fait-il que s’affaisser
comme une lourde charge.

Ou bien, explose-t-il ?

Aunt Sue’s stories

Aunt Sue has a head full of stories
Aunt Sue has a whole heart full of stories
Summer nights on the front porch
Aunt Sue cuddles a brown-faced child to her bosom
And tells him stories.

Black slaves
Working in the hot sun,
And black slaves
Walking in the dewy night,
And black slaves
Singing sorrow songs on the banks of a mighty river
Mingle themselves softly
In the flow of old Aunt Sue’s voice
Mingle themselves softly
In the dark shadows that cross and recross
Aunt Sue’s stories

And the dark-faced child, listening,
Knows that Aunt Sue’s stories are real stories
He knows that Aunt Sue never got her stories
Out of any book at all,
But that they came
Right out of her own life.

The dark-faced child is quiet
Of a summer night
Listening to Aunt Sue’s stories.

Les histoires de Tante Sue

Tante Sue a la tête pleine d’histoires
Tante Sue a le cœur tout plein d’histoires
Les soirs d’été sous le porche de la façade
Tante Sue serre tendrement un enfant au visage sombre sur son sein
Et lui raconte des histoires.

Des esclaves noirs
Travaillant dans la chaleur du soleil
Des esclaves noirs
Marchant dans la rosée des nuits
Des esclaves noirs
Chantant des chansons douloureuses sur les bords d’une fleuve immense
Se mêlent sans bruit
Dans le flot de la voix de la vieille Tante Sue
Entre les ombres noires qui traversent et retraversent
Les histoires de Tante Sue

Et l’enfant au visage sombre qui écoute
Sait bien que les histoires de Tante Sue sont de vraies histoires
Il sait bien que Tante Sue
N’a tiré d’aucun livre ses histoires
Mais qu’elles ont surgi
Tout droit de sa propre vie.

L’enfant au visage sombre se tient tranquille
Les soirs d’été
Quand il écoute les histoires de Tante Sue.

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-Qu’est-ce que tu aimes précisément dans Harlem ?
-C’est tellement plein de Nègres que je me sens protégé, dit Simple.
-De quoi ?
-Des Blancs, dit Simple. En plus, j’aime Harlem, parce qu’il m’appartient. (…)
Simple leva son verre de bière.
Harlem, c’est à toi que je bois
On dit qu’le Ciel c’est le Paradis
Si tu n’es pas le Paradis,
Alors un chat c’est une souris.
L’ingénu de Harlem, Un toast pour Harlem

HUGHES

«Estaba enamorado de Harlem mucho antes de instalarme allí. Por otra parte, si en esa época hubiera sido rico, hubiera comprado una casa en Harlem y hecho construir escalones musicales hasta la puerta de entrada. También hubiera hecho instalar carrillones que, en cada utilización, hubieran dejado escapar temas de Ellington.» Langston Hughes

Langston Hughes, un poeta negro que, mientras Césaire, Senghor y Damas blandían el estandarte de la Negritud, en el movimiento de la Harlem Renaissance, creaba una nueva forma de expresar la poesía, inspirada del alma negra y, sobre todo, de su música, el blues y, más tarde el be-bop.
Un poeta que, mucho antes que Martin Luther King, tenía un sueño, un sueño que, a pesar del primer presidente negro en los Estados Unidos, no está cerca de cumplirse.
Un poeta que afirmaba, mucho antes de los Black Panthers, que « Black is beautiful ».
Nacido en 1902 en Missouri, James Mercer Langston Hughes fue criado, después del divorcio de sus padres, por su abuela materna que enseñó el orgullo que debía tener por el color de su piel.
Después de sus estudios secundarios en Cleveland, se reunió, a los 17 años, con su padre instalado en Méjico. Un año más tarde, en 1920, publicó en la revista The Crisis, fundada por W.E.B. Dubois, su poema The negro speaks of rivers (El Negro habla de los ríos).
Inscriptoen la universidad de Columbia, Hughes abandonó sus estudios para formar parte del amplio movimiento negro de la Harlem Renaissance.

« La primera explosión artística afroamericana que comienza en los años 20, con el jazz y con una literatura a menudo ligada al jazz y al blues.
Langston Hughes, cuya carrera comienza con el poema « The weary blues », hace del blues el modo mismo de su escritura, rehabilitando el dialecto y la cultura popular negra reapropiándose de ellos, recuperando de la parodia blanca que era el « minstrel show », tanto en sus poemas como en sus satíricas « Stories of Simple ». En toda su obra encontramos a la vez una denuncia, a menudo desgarradora, de la opresión racial, y una afirmación, a veces llena de humor, de la resistencia negra ante la violencia política, económica y social cotidiana.
Es la Harlem Renaissance la que plantea artísticamente la cuestión de la « hyphenated identity » (doble identidad) de los negros norteamericanos».
Monica Michlin, Am I blue? No, I’m black and ready, Université Paris-Sorbonne.

Langston Hughes publica, en 1926, su primer libro de poemas, The weary blues (El blues del hartazgo).

« Omnipresente en fragmentos enteros de su carrera, la música no fue para élu na simple fuente de inspiración sino una suerte de matriz de un trabajo de alquimia: desplazar los ritmos del jazz o del blues hacia el territorio poético, es decir « adaptar » el lenguaje musical al lenguaje poético. (…)
Volviéndose hacia formas populares como el blues o el jazz, Hughes encarna un deseo de emancipación con respecto a la cultura europea que se expresó constantemente en la historia norteamericana, pero que, a comienzos del siglo XX, se reafirmó con un rigor particular, seguido luego por una «puesta en práctica» por un número importante de intelectuales y de artistas. Es en un principio el signo de una pérdida progresiva del complejo de inferioridad de los artistas norteamericanos de la joven generación, que se adivina en Langston Hughes cuando escribe en las columnas de The Nation, el 23 de junio de 1926: “We, younger Negro artists, intend to express our dark-skinned selves without fear or shame”.
Langston Hughes, poète jazz, poète blues. Frédéric Sylvanise, Lyon, ENSéditions, 2009
http://www.cle.ens-lyon.fr

« Nosotros, los jóvenes artistas negros, entendemos expresar nuestro yo de piel oscura sin temor ni vergüenza. Si esto gusta a los blancos, estamos muy felices. Si no les gusta, poco importa.
Sabemos que somos bellos. Y feos también. El tam-tam llora y el tam-tam ríe. Si esto gusta a los negros, estamos muy felices. Si esto no les gusta, poco importa. Construimos nuestros templos para mañana, templos sólidos como sabemos edificarlos, y estamos erguidos en la cima de la montaña, libres en nosotros mismos».
Langston Hughes, El artista negro y la montaña racial.

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Durante los años 30, Langston Hughes realizó giras literarias en los Estados Unidos, URSS, Haití y aún en Japón.
En 1934 publicó su primer libro de cuentos, The way of white folks (A la manera de los amigos blancos).
En 1937 fue corresponsal de varios diarios negros estadounidenses en la guerra civil española.
En los años 40, Langston Hughes se volvió muy popular creando un personaje que vive en Harlem en los años 20. El personaje es Jesse B. Simple, cuyas historias animadas se reunieron en 1960 con el título de The Best of Simple (Lo mejor de Simple).

« Por intermedio de Simple, Hughes captura el alma negra de los más desmunidos, depositarios de una cultura auténtica. Las calles de Harlem, sus cabarets, sus bares, sus teatros y aún sus viviendas míseras se volverán ante nuestros ojos espacios simbólicos donde se crearon incansablemente, al ritmo del blues, la cultura y la experiencia negras. Hughes veía por otra parte en el blues la expresión misma del alma negra y, para transmitir las mismas emociones por intermedio de una expresión artística, hizo de esta música el principio de su poética. La mayor innovación de Langston Hughes reside en su estilo de escritura muy innovador que adoptó en sus jóvenes años”.
Lorsque Langston Hughes écrivait l’Amérique de demain. Jesse B. Simple, porte parole des Noirs américains. Christine Dualé.
http://www.africultures.com

En 1951, Hughes publicó el libro de poemas Montage of a dream deferred.

« A comienzos de los años 50, Langston Hughes desplaza la referencia musical explícita e implícita de su poesía hacia el « bop », por su energía, su modernidad, su valor “rebelde” y explosiva, en su libro Montage of a dream deferred (1951). « Harlem » es su poema más célebre que interpela a los Estados Unidos sobre el rechaso de abrir el « sueño americano » a su población negra. Este poema anuncia el Movimiento de los Derechos cívicos y aún la contra cultura ».
Monica Michlin, Am I blue? No, I’m black and ready, Université Paris-Sorbonne.

El Negro habla de ríos

He conocido ríos…
He conocido ríos antiguos como el mundo y
más antiguos que la
fluencia de sangre humana por la venas humanas.
Mi espíritu se ha ahondado como los ríos.

Me he bañado en el Éufrates cuando las albas eran jóvenes,
He armado mi cabaña cerca del Congo y me ha arrullado el sueño,
He tendido la vista sobre el Nilo y he levantado pirámides en lo alto.

He escuchado el cantar del Mississippi cuando Lincoln bajó a New Orleans,
Y he visto su barroso pecho dorarse todo con la puesta de sol.

He conocido ríos:
Ríos envejecidos, morenos,
Mi espíritu se ha ahondado como los ríos.
(Traducción: Jorge Luis Borges)

Yo, también

Yo también canto América

Soy el hermano oscuro.
Me hacen comer a la cocina
Cuando llegan visitas.
Pero me río,
Y como bien,
Y me pongo fuerte.

Mañana
Me sentaré a la mesa
Cuando lleguen visitas.
Nadie se animará
A decirme
“Vente a la cocina”
Entonces.

Además verán lo hermoso que soy
Y tendrán vergüenza.

Yo, también, soy América.
(Traducción Jorge Luis Borges)

El blues del hartazgo

Musitando una melodía sincopada y soñolienta
Meciéndose de atrás para adelante con su suave canto,
Escuchaba tocar a un negro
La otra noche bajando por la Lenox Avenue
Bajo la luz pálida y triste de una vieja lámpara de gas
Se balanceaba indolente…
Se balanceaba indolente…
Tocando este Blues del hartazgo
Con sus manos de ébano sobre cada tecla de marfil
Llevaba a su pobre piano a llorar su melodía.
¡Oh Blues!
Balanceándose sobre su taburete rengo
Tocaba como un loco este tema triste y rugoso,
¡Dulce Blues!
Surgido del alma de un negro
¡Oh Blues!

Con una voz profunda de timbre melancólico
Escuchaba al negro cantar, al viejo piano llorar-
“No tengo a nadie en este mundo
No tengo a nadie más que a mí.
Quiero terminar con las tristezas
Y guardar mis problemas »
Tamp, tamp, tamp ; golpeaba el suelo con el pie.
Tocó algunos acordes y luego cantó un poco más-
“Tengo el Blues del hartazgo
Nada me puede satisfacer.
Nunca más seré feliz
Y querría estar muerto”.
Y tarde en la noche canturreaba esa melodía
Las estrellas se fueron y después la luna
El cantante se detuvo y se fue a dormir
Con el Blues del hartazgo sonando en su cabeza
Durmió como una roca o como un hombre que estaría muerto.

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Negro

Soy un negro:
Negro como la noche es negra,
Negro como las profundidades de mi África.

Fui un esclavo:
César me dijo que mantuviera limpias sus escaleras.
Lustré las botas de Washington.

Fui obrero:
Bajo mi mano se levantaron las pirámides
Hice el mortero del Woolworth Building.

Fui cantante:
A lo largo del camino de África hacia Georgia
Traje mis cantos de tristeza
Cree el ragtime.

Soy un negro:
Los belgas me cortaron las manos en el Congo.
Me linchan todavía en Mississippi.

Soy un negro:
Negro como la noche es negra
Negro como las profundidades del África.

Estrellas

Este reguero de estrellas en las calles de Harlem
Este ligero soplo de olvido que es la noche,
Toda la ciudad se levanta
Con el canto de una madre,
Toda una ciudad sueña
Con el sonido de una canción de cuna.
Tendé la mano, niñito negro, y tomá una estrella,
Del fondo de ese ligero soplo de olvido
Que es la noche,
Toma
Una sola estrella.

Harlem (sueño diferido)

¿Qué pasa con un sueño diferido?

¿Se marchita
como una pasa de uva al sol?
¿Supura como una llaga-
Y luego se va?
¿Apesta como carne podrida?
¿Se cubre de costras y de azúcar
Como un caramelo siruposo?

Tal vez sólo se hunda
Como una carga pesada.

¿O acaso explota?

La historias de Tía Sue

Tía Sue tiene la cabeza llena de historias
Tía Sue tiene el corazón bien lleno de historias
Las noches de verano bajo el porche de adelante
Tía Sue abraza tiernamente a un niño de rostro oscuro
Y le cuenta historias.

Esclavos negros
Trabajando en el calor del sol
Esclavos negros
Caminando en el rocío de las noches
Esclavos negros
Cantando canciones dolorosas en las riberas de un inmenso río
Se mezclan sin ruido
En el caudal de la voz de la vieja Tía Sue
Entre las sombras negras que cruzan y vuelven a cruzar
La historias de Tía Sue

Y el niño de rostro oscuro que escucha
Sabe bien que las historias de Tía Sue son historias verdaderas
Sabe bien que Tía Sue
No sacó de ningún libro sus historias
Sino que surgieron
Directamente de su propia vida.

El niño de rostro oscuro está tranquilo
Las noches de verano
Cuando escucha las historias de Tía Sue.

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-¿Qué te gusta precisamente en Harlem?
-Está tan lleno de negros que me siento protegido, dice Simple.
-¿De qué?
– De los blancos, dice Simple. Además, me gusta Harlem porque me pertenece. (…)
Simple levantó su vaso de cerveza.
Harlem, bebo por vos
Dicen que el Cielo es el Paraíso
Si no sos el Paraíso,
Entonces un gato es un razón.
Lo mejor de Simple, Un brindis por Harlem

Vénus Khoury-Ghata, des mots au bord des larmes, palabras al borde de las lágrimas

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Née à Baabda, au Liban, en 1937, dans une famille catholique dont le père fut quelques années interprète du Haut Commissariat français, Vénus Khoury-Ghata, fit des études à l’École supérieure de lettres de Beyrouth.
D’abord journaliste, elle publia en 1966 son premier recueil de poésie, Les visages inachevés.
En 1970, Vénus Khoury rencontra Jean Ghata, médecin et chercheur français, dont elle tomba amoureuse. Elle divorça de son premier mari libanais et s’installa à Paris.
En 1971, elle publia son premier roman, Les inadaptés.
Partagée entre deux cultures et deux langues, le français et l’arabe, Vénus Khoury-Ghata composa une fresque littéraire (une dizaine de romans et autant de recueils de poésie) où se côtoient les souvenirs d’enfance et les traumatismes familiaux, la figure austère du père, les morts de son frère et de son mari (La maison aux orties, Une maison au bord des larmes).
Vénus Khoury-Ghata obtint en 2009 le grand prix de poésie de l’Académie française, le prix Goncourt de poésie 2011 pour Où vont les arbres, et en 2015 le prix Renaudot pour La fiancée était à dos d’âne.

Interview de Cécile Oumhani

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CO : Cela a dû être très douloureux pour ce livre (une maison au bord des larmes) dans lequel vous aviez mis tant de vous-même ?
VKG : Ma famille ne voulait pas qu’on raconte ce qui s’était passé il y a quarante ans, cinquante ans. Pour moi, dire cette histoire qui a tant pesé sur mon enfance et sur mon cœur était une forme de thérapie. Si je suis devenue écrivain, c’est parce que mon frère, lui-même écrivain et poète, a été envoyé dans un asile de fous par mon père. Il aurait dû le faire soigner par une cure de désintoxication, comme on le fait pour toutes les personnes qui touchent aux drogues. Le fait qu’il n’ait pu écrire m’a poussé à le faire. J’ai donc écrit à sa place sur le cahier de brouillon qu’il avait à la maison. Cette histoire a écrasé ma famille. L’écrire noir sur blanc a gêné mes sœurs, surtout ma sœur May Menassa, qui est journaliste à En-Nahar. (…) Dans les villes méditerranéennes, on nse regarde, on s’observe beaucoup. On a honte d’avoir été modeste, d’avoir eu une enfance pauvre, il faut avoir connu l’Occident pour n’avoir honte que de ce qui est honteux.
CO : On retrouve cette histoire dans Quelle est la nuit parmi les nuits.
VKG : Je n’en suis pas encore guérie. Orties, les trente premières pages de ce recueil, c’est de la poésie autobiographique. Et la suite sera publiée par Actes Sud en novembre prochain. Plus je vieillis, plus j’ai envie de raconter mon enfance, alors que je l’ai oubliée pendant trente ans. J’étais occupée à vivre, à chercher ma voie parmi des gens aisés et à oublier la modestie de mon départ. Je me trouvais dans un milieu intellectuel très éloigné de celui dans lequel j’ai vécu, qui était parfois un peu une cour des miracles et aussi assez rudimentaire. Il y avait chez moi un déni de tout cela. Et brusquement, avec l’âge, on devient modeste à l’approche de cette troisième boucle de la vie. On devient plus simple et on porte un regard plus clairvoyant sur ce qu’on a vécu, qui a fait de nous ce que nous sommes. C’est pourquoi, dans Orties, je renoue avec mon enfance dans un village au Nord du Liban, où le végétal était primordial, comme l’herbe des prairies, la vallée, le torrent glacial, les chèvres… C’est sans doute pourquoi j’ai déménagé d’un quartier résidentiel en plein Paris ici en bordure du Bois de Boulogne, où j’ai un petit jardin. Jardiner me ramène à mon village. Lorsqu’elles devaient cuisiner, les femmes de mon village n’allaient pas à la superette acheter des légumes congelés. Elles attrapaient une poule par le cou. Elles la plumaient. Et elles descendaient à leur verger, à un quart d’heure ou même une demi-heure de marche, pour y grappiller quelques légumes et ensuite revenir les faire cuire sur trois pierres posées devant leur maison dans une marmite couverte de suie.
J’ai les mêmes gestes pour cuisiner et pour écrire. Ma machine à écrire se trouve habituellement sur cette table. Je regarde mon jardin et quand j’élague un texte que j’ai écrit en vitesse, je l’élague comme un rosier, en le dégageant de ses branches cassées, de ses branches mortes. Quand je fais la guerre aux adjectifs et que je les qualifie d’adipeux, je pense aux vers qui mangent mes fleurs et mes feuillages. Jardiner, cuisiner ou écrire, c’est le même geste pour moi. Les mots sont les ingrédients de l’écriture, comme il y en a d’autres pour la cuisine. Vous mettez tant de sumac, de curcuma ou de thym… Il faut qu’il y ait beaucoup de senteurs dans l’écriture.

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D’où viennent les mots ?
de quel frottement de sons sont-ils nés
à quel silex allumaient-ils leur mèche
quels vents les ont convoyés jusqu’à nos bouches

Leur passé est bruissement de silences retenus
barrissement de matières en fusion
grognement d’eaux mauvaises

Parfois
ils s’étrécissent en cri
se dilatent en lamentations
deviennent buée sur les vitres des maisons mortes
se cristallisent pépites de chagrin sur les lèvres mortes
se fixent sur une étoile déchue
creusent leur trou dans le rien
aspirent les âmes égarées

Les mots sont des larmes pierreuses
les clés des portes initiales
ils maugréaient dans les cavernes
prêtaient leur vacarme aux tempêtes
leur silence au pain enfourné vivant
Compassion des pierres, Éditions de la différence, 2001

L’ordre logique s’effondra avec le toit
nous applaudissions les pluies entre nos murs
rapiécions avec ferveur les accrocs des toiles d’araignées
Nous étions fétichistes
irrévérencieux
ma mère tirait les cartes aux merles
moqueurs
mon père frappait le sable
frappait Dieu
à la saignée des nuages
sur le dos courbé de l’air
Notre salut viendrait de la nature
nous attraperions les rousseurs des automnes
le dénuement de l’hiver
nous finirions en sarments
en fagots
pour affronter les colères brèves des résineux.

Anthologie personnelle, Actes Sud, 1997

Elle craint de perdre de vue son image
de ne plus savoir à quoi elle ressemble
de perdre de vue sa maison
de ne plus savoir si la porte s’ouvrait à l’ouest
d’apprendre qu’un chemin a pénétré chez elle
empilé les chaises sur la table
que le platane du rond-point s’accoude sur sa rambarde

sa crainte de ne plus savoir éteindre le soleil
pour évacuer le sanglot à l’étroit dans sa gorge

Quelle est la nuit parmi les nuits, Mercure de France, 2004

La surface d’un automne

La surface d’un automne
est inversement proportionnelle à la hauteur de sa tristesse
le nuage interrogé multiplie sans difficulté le basilic par le safran

Répète après moi :
la distance entre deux pluies se mesure par arpents de silence
et le périmètre d’un mois est divisible par son rayon de lune.
Cela va de soi.

La forêt a peur

La forêt a peur
Une forêt peureuse
panique à la vue du soir
Tout l’angoisse
le cri des chouettes
leur silence
Le regard froid de la Lune
et l’ombre de son sourcil sur le lac
Le bouleau claque des dents
en se cachant derrière le garde-champêtre
Le frêne s’emmitoufle dans son écorce
et retient sa respiration jusqu’au matin
Le pin essuie sa sueur
et appelle son père le pin parasol
La tête entre les jambes
le saule pleure à chaudes feuilles
et fait déborder le ruisseau
Le roseau qui ne le quitte pas des yeux
l’entend supplier le ver luisant
d’éclairer les ténèbres
Seul le chêne garde sa dignité
à genoux dans son tronc
il prie le dieu de la forêt
de hâter l’arrivée du jour

Ils

Ils flottent à la surface de la mémoire
s’infiltrent dans les murs avec les lunaisons
égorgent l’eau
démantèlent les pendules

Ils escaladent les racines
dévalent la pente des pluies
aspirent les vapeurs des puits
boivent d’un seul trait nos fleuves en crue

Ils enjambent les toits
plient les poutres

réveillent les enfants lovés dans leurs cils
pour leur faire écouter le bruit de leurs phalanges

Ils mangent la chair du jujubier
ligotent les bras du cyprès
et le convertissent en cierge

Ils volent dans l’air des cimetières
renversent les sépultures
vident leur contenu dans les caniveaux

Ils neigent en flocons immobiles
soufflent en rafales inertes
nous les cueillons sur le rebord des hanches
nous les faisons macérer dans nos sueurs
essorons leurs larmes
les séchons sur des cordes tendues sous terre

Ils harnachent nos nuits
sellent nos rêves
nous enfourchent du côté oublieux du cœur

Ils vont entre écorce et noyer
forcent les portes de novembre
percent l’œil de la lucarne
signent nos miroirs de leurs buées

Ils s’éloignent dans leurs corps
se terrent dans leurs chevilles
crient jusqu’à l’aine
besogneux ces morts lorsqu’ils rampent
sous les prairies
pour ramasser les noix rejetées par l’été
qu’ils secouent comme hochets d’enfants

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Un homme parle aux chats sur le pas de la porte. Il leur recommande de manger proprement et de ne pas se disputer sinon Yussuf se fâche. Il pousse le battant sans frapper, sans s’étonner de la présence de Laure , se jette sur l’unique chaise, éponge la sueur e son front d’un revers de manche avant de lui annoncer d’un ton désolé qu’il n’a pas de courrier pour elle mais qu’il viendra tous les matins par n’importe quel temps même si personne ne lui écrit ou ne pense à elle, même s’il ne connaît pas son nom ni d’où elle vient pour donner du lait aux chats, la mère est sèche.
Accouchement difficile, explique-t-il d’une voix étranglée. La pauvre a failli passer, les petits se présentaient par le siège. Yussuf avait du sang jusqu’aux poignets.
Puis cette recommandation : ne pas la bouger du lit.
Voyant la machine à écrire, il lui demande si elle écrit des livres et si on parle d’elle dans les journaux et à la télé.
« Je réécris seulement.
-Tu veux dire que tu copies ce qu’un autre a pensé avant toi ! Quelqu’un d’important, un ministre ou un président de la République. Il a jeté ses idées sur des bouts de papier, tu corriges les fautes, à moins que la personne en question ne soit plus de ce monde, les morts ne peuvent pas se relire. »
Prend-il son silence pour un aveu ?
La main sur le cœur, le facteur lui présente ses condoléances, cul collé sur la chaise, la pente l’a épuissé. Il va se servir un verre d’eau au robinet avant de poursuivre sa tournée dans la vallée alors que sa sacoche est vide. Les jeunes ne donnent pas de leurs nouvelles, reviennent rarement, pour enterrer un parent ou dans un cercueil. Chute d’un échafaudage pour les uns, règlement de comptes pour les autres. La mafia enrôle à tour de bras.
« Les Albanais de Malaterra éparpillés dans toute l’Italie, se désole-t-il, seul ton voisin a choisi l’Australie. Déflorer la fille d’Helena a écroulé sa maison. Les murs n’ont pas tenu après le suicide de la malheureuse, le même mal frappe les pierres et les filles déshonorées… Sais-tu si l’Australie est en Amérique ?
Le facteur des Abruzzes, Mercure de France, 2012

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Le vieillard chétif qui peine à dos d’âne entre deux dunes ne peut être le grand rabbin de Mascara. Yudah imaginait l’homme nettement plus grand et plus imposant, bedonnant comme tous les gens bien nourris, avec ne serait-ce qu’une ou deux dents en or pour narguer le soleil. Yudah l’imaginait chevauchant un cheval fougueux, pas cette vieille carne si basse du cul que les chaussures du saint homme tracent deux sillons parallèles dans le sable du désert. Indignes du grand rabbin, la chapka en fourrure de lapin, le bouc taillé à la diable et cet air si misérable qu’on lui ferait volontiers l’aumône d’une poignée de pois chiches.
Annoncée depuis un mois, la visite du rabbin Haïm a donné lieu à des préparatifs hors normes. Moutons cardés, selles de chameaux agrémentées de sequins, enfants lavés dans l’eau du même bac, mais après les filles, devenues aussi rutilantes que les marmites de leur mère. Car c’est pour ces filles que le rabbin Haïm a traversé le désert, pour elles qu’il a affronté chacals et chardon, serpents de sable et sauterelles. Son but : passer en revue les filles à marier de la tribu juive des Qurayzas et offrir la meilleure à l’émir Abdelkader qui n’en a pourtant nul besoin, au dire de certains, ses quatre épouses lui suffisent amplement.
Un mois jour pour jour qu’ils attendent son arrivée, même ferveur que pour le Mésie, attendu depuis que le temps est temps. Bêtes harnachées, filles frottées au benjoin, bétail aligné comme chevaux de race pour la parade derrière les éventuelles fiancées qui adressent des sourires forcés au vieillard gris comme le sel extrait de la mine toute proche. Gris de la tête aux pieds, étroits comparés à ceux de ses hôtes, larges comme empreintes de chameau en cavale. Maigres et rôties au soleil, les filles de la tribu Qurayza ne sont ni belles ni laides, ni grandes ni petites, mais savent sourire, qualité no négligeable vu la guerre d’usure qui oppose Abdelkader au colonisateur français, plus qu’une qualité, un atout pour attirer ses bienfaits sur cette communauté, la protéger de ceux qui tuent les juifs sans raison (huit mille lors du massacre de Mascara en 1835), d’où l’intervention du duc d’Orléans qui a intégré les mille survivants à la retraite de son armée, les sauvant d’un nouveau massacre. Mauvaise initiative, on ne s’improvise pas soldat du jour au lendemain. Incapables de suivre la progression de l’armée française, certains sont morts en chemin et ceux revenus à Mascara, des artisans, ont été enlevés par Abdelkader et intégrés à son armée.
Une fille juive dans le lit du caïd rendrait sa dignité à la tribu nomade des Qurayzas, condamnée à l’errance de peur d’être exterminée, et apporterait richesse et bienfaits sur toute la communauté.
(…)
En retrait des autres, Yudah ne mange pas. Sa grand-mère qui la coiffe étire ses cheveux à grands coups de peigne comme pour les allonger avant de les tresser. Des tresses fines et ondoyantes parsemées de perles bleues, puis du kohl pour souligner les yeux et autour du poignet les sept bracelets rituels, cadeau d’Abdelkader, dit le rabbin. Et personne n’ose douter. Un rabbin ne ment pas. Ils le croient aussi lorsqu’il déclare avoir demandé à l’Émir de ne pas toucher la fille avant qu’elle ait atteint ses quatorze ans. »
La fiancée était à dos d’âne, Mercure de France, 2013

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-Que sont devenus les marins ?
-Tués par les Bani Haoua, l’informa la religieuse. Quelques uns ont réussi à fuir.
-Et les femmes ?
-Reparties entre les hommes comme un vulgaire butin de guerre.
-La marquise aussi?
Mère Jeanne hoche la tête en serrant ses paupières pour retenir ses larmes.
Un nuage noir traverse le regard de la rescapée. Sa phrase tombe aussi raide qu’un couperet:
-Je les vengerai jusqu’au dernier. Les Bani Haoua mourront de mes mains… De plaisir, ajoute-t-elle le regard au loin.
Mère Jeanne baisse les yeux, gênée.
-Parce que vous ne me croyez pas ? insiste le curieux personnage.
Blanche n’aime pas l’air méfiant de la religieuse, ni celui suspicieux du chevrier. D’un geste preste de la main, elle dégrafe sa veste. Deux seins ronds sursautent comme deux pigeons effrayés.
-Vous voulez voir le reste ?
Mouloud fait oui de la tête. Mère Jeanne la supplie de ne rien faire.
Elle la croit sur parole. Mais Blanche a déjà tiré sur le cordon de son froc.
-Arrête, hurle la religieuse.
-Vous n’avez rien vu, proteste le faux mousse. Le plus important test en bas.
La dague qui a ouvert la chair, sur le haut de la cuisse a pénétré jusqu’aux os. Le sable a joué le rôle de cicatrisant mais d’inféctant aussi. La jambe, d’une couleur violacée, a doublé de volume.
-Pouvez-vous me soigner, dit-elle d’une voix suppliante. Ma mère vous en serait si reconnaissante.
-Qu’attendez-vous pour aller me chercher de quoi panser cette plaie, lance Mère Jeanne à Mouloud d’une voix affolée.
Le chevrier arrache un morceau de son burnous et le lui tend.
-Je veux des plantes, malheureux, avec quoi vous autre Kabyles désinfectez-vous les blessures ?
-Avec de la joubarbe. Je sais où en trouver.
Il se précipite vers l’oued. Le bien et le mal se croisent autour des points d’eau, lieux de prédilection des âmes végétatives. Leur souffle fait pousser les plantes destinées à guérir les vivants. Il faut savoir distinguer les bénéfiques des maléfiques, cueillir les premières en balbutiant une prière, et cracher dans le sens du vent en passant devant les autres.
Mouloud repère très vite la touffe de joubarbe. Les feuilles sont tendres en cette saison, il les cueille en invoquant le nom d’Allah. Il est convaincu qu’une deuxième vie attend le garçon devenu fille grâce à lui.
Sinon comment expliquer qu’il soit le seul survivant du massacre. Benjamin, répète-t-il sans grande conviction. Il cherche un autre nom qui irait mieux avec la blondeur de la rescapée. Un nom aussi blanc, aussi rond que les seins qui ont fusé de la veste déboutonnée.
-Laouza, balbutie-t-il entre ses lèvres. Laouza, lance-t-il d’une voix tonitruante, et il se met à courir vers sa masure.
-Tu t’appelles désormais Laouza, c’est-à-dire Amande, annonce-t-il à la jeune fille. Un fruit doux frais qui étanche la soif mais vous laisse en même temps sur votre faim.
Laouza-Amande accepte avec grâce ce troisième nom.
Le chevrier, elle en est certaine, sera son meilleur allié.
Les fiancés du cap Ténès, Lattès, 1995

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Nacida en Baabda, Líbano, en 1937, en una familia católica cuyo padre fue varios años intérprete del Alto Comisariado francés, Vénus Khoury-Ghata, realizó estudios en la Escuela superior de letras de Beirut.
En un principio periodista, publicó en 1966 su primer libro de poesía, Los rostros inacabados.
En 1970, Vénus Khoury conoció a Jean Ghata, médico e investigador francés, de quien se enamoró. Se divorció de su primer marido libanés y se instaló en París.
En 1971, publicó su primera novela, Los inadaptados.
Dividida entre dos culturas y dos lenguas, el francés y el árabe, Vénus Khoury-Ghata compuso un fresco literario (una decena de novelas y otros tantos libros de poesía) donde se codean los recuerdos de infancia y los traumatismos familiares, la figura austera del padre, las muertes de su hermano y de su marido (La casa de las ortigas, Una casa al borde de las lágrimas).
Vénus Khoury-Ghata obtuvo en 2009 el gran premio de la Academia Francesa, el premio Goncourt de poesía 2011 por Dónde van los árboles, y en 2015 el premio Renaudot por La novia cabalgaba un burro.

Entrevista de Cécile Oumhani

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CO : ¿Debió haber sido muy doloroso con este libro (Una casa al borde de las lágrimas) en el que puso tanto de si misma?
VKG : Mi familia no quería que se contara lo que había pasado cuarenta años, cincuanta años antes. Para mí, decir esta historia que tanto pesó en mi infancia y en mi corazón er auna forma de terapia. Si fui escritora es porque mi hermano, el mismo escritor y poeta, fue enviado a un asilo de locos por mi padre. Ten dría que haberlo hecho tratar con una cura de desintoxicación, como se hace con todas las personas que tocan las drogas. El hecho que él no haya podido escribir me llevó a hacerlo. Escribí entonces en su lugar en el cuaderno de borrador que había en casa. Esta historia aplastó a mi familia. Escribirlo molestó a mis hermanas, sobre todo a mi hermana May Menassa, que es periodista en EN-Nahar. En las ciudades mediterráneas la gente se mira, se observa mucho. Se tiene vergüenza de haber sido modesto, de haber tenido una infancia pobre, uno tiene que haber conocido Occidente para sólo tener vergüenza de lo vergonzoso.
CO : Volvemos a encontrar esta historia en Cual es la noche entre las noches.
VKG : Todavía no estoy curada. Ortigas, las treinta primeras páginas de ese libro, es poesía autobiográfica. La continuación será publicada por Actes Sud en noviembre próximo. Cuanto más envejezco más ganas tengo de contar mi infancia, cuando me olvidé de ella durante treinta años. Estaba ocupada viviendo, buscando mi camino entre gente sin problemas y olvidando la modestia de mis comienzos. Me encontré en un medio intelectual muy alejado de aquel en el que había vivido, que era a veces un poco una corte de los milagros y también bastante rudimentario. Había en mí una negación de todo esto. Y bruscamente, con la edad, una se vuelve modesta al acercarse este tercer ciclo de la vida.. Una se vuelve más simple y se lleva una mirada más clarividente a lo que vivió, que hace de nosotros lo que somos. Por ello, en Ortigas, me acerco a mi infancia en un pueblo del norte del Líbano, donde lo vegetal era primordial, como el pasto de las praderas, el valle, el torrente glacial, las cabras… Sin duda por eso me mudé de un barrio residencial en pleno París hasta aquí al borde del Bois de Boulogne, donde tengo un jardincito. Ocuparme del jardín me transporta a mi pueblo. Cuando tenían que cocinar, las mujeres de mi pueblo no iban al supermercado para comprar verdura congelada. Agarraban una gallina por el pescuezo. La desplumaban. Bajaban a su vergel, a un cuarto de hora o aún media hora a pié, para cosechar algunas verduras y luego volvían para cocinarlas sobre tres piedras ubicadas en la puerta de su casa en una marmita cubierta de hollín.
Tengo los mismos gestos para cocinar y para escribir. Mi máquina de escribir se encuentra habitualmente sobre esta mesa. Miro mi jardín y cuando podo un texto que escribí rápidamente, lo podo como un rosal, sacando sus ramas rotas, sus ramas muertas. Cuando le hago la guerra a los adjetivos que califico de adiposos, pienso en los gusanos que comen mis flores y mis hojas, Ocuparse del jardín, cocinar o escribir, para mí es el mismo gesto. Las palabras son los ingredientes de la escritura, como hay otros para la cocina. Usted pone tanto de sumac, de cúrcuma o de tomillo… Hacen falta muchos aromas en la escritura.

¿De dónde vienen las palabras?
de qué frotación de sonidos nacieron
en que sílex encendían su mecha
qué vientos los llevaron hasta nuestras bocas

Su pasado es rumor de silencios retenidos
Barride de materias en fusión
Gruñido de aguas malas

A veces
se estrechan en grito
se dilatan en lamentos
se vuelven vaho en los vidrios de las casas muertas
se cristalizan pepitas de pena en los labios muertos
se fijan en una estrella caída
cavan su agujero en la nada
aspiran a las almas extraviadas

Las palabras son lágrimas pedregosas
las llaves de las puertas iniciales
renegaban en las cavernas
prestaban su estrépito a las tempestades
su silencio al pan horneado vivo
Compassion des pierres, Éditions de la différence, 2001

El orden lógico se derrumbó con el techo
aplaudíamos las lluvias entre nuestros muros
remendábamos con fervor los desgarros de las telas de araña
Éramos fetichistas
irreverentes
mi madre tiraba las cartas a los mirlos
burlones
mi padre golpeaba la arena
golpeaba a Dios
en la sangría de las nubes
sobre la espalda encorvada del aire
Nuestra salvación vendría de la naturaleza
atraparíamos los rubores de los otoños
la indigencia del invierno
terminaríamos como sarmientos
como haces de leña
para enfrentar las cóleras breves de los resinosos.

Anthologie personnelle, Actes Sud, 1997

Ella teme perder de vista su imagen
ya no saber a qué se parece
perder de vista su casa
ya no saber si la puerta se abría al oeste
enterarse que un camino penetró en su casa
apiló las sillas sobre la mesa
que el plátano de la rotonda se acoda sobre la baranda

su temor de ya no saber apagar el sol
para evacuar el sollozo que quiere salir de su garganta

Quelle est la nuit parmi les nuits, Mercure de France, 2004

La superficie de un otoño

La superficie de un otoño
es inversamente proporcional a la altura de su tristeza
la nube interrogada multiplica sin dificultad la albahaca por el azafrán

Repetí después de mí :
la distancia entre dos lluvias se mide en fanegas de silencio
y el perímetro de un mes es divisible por su rayo de luna.
Es evidente.

El bosque tiene miedo

El bosque tiene miedo
Un bosque miedoso
entra en pánico al ver el atardecer
Todo lo angustia
el grito de las lechuzas
su silecio
La mirada fría de la Luna
y la sombra de su ceja sobre el lago
Al abedul le castañetean los dientes
al esconderse detrás del guardabosques
El fresno se arropa en su corteza
y retiene su respiración hasta mañana
El pino seca su sudor
y llama a su padre el pino real
Con la cabeza entre las piernas
el sauce llora rodas sus hojas
y hace desbordar el arroyo
La caña que no le saca los ojos de encima
lo oye suplicar a la luciérnaga
para que ilumine las tinieblas
Sólo el roble conserva su dignidad
de rodillas dentro de su tronco
ruega al dios del bosque
apurar la llegada del día

Ellos

Flotan en la superficie de la memoria
se infiltran en la paredes con las lunaciones
degüellan el agua
desmantelan los relojes

Escalan las raíces
ruedan por la cuesta de la lluvia
aspiran los vapores de los pozos
beben de un solo trago nuestros ríos crecidos

Franquean los techos
doblan las vigas

despiertan a los niños enrollados en sus pestañas
para hacerles escuchar el ruido de sus falanjes

Comen la carne del azofaifo
atan los brazos del ciprés
y lo convierten en cirio

Vuelan en el aire de los cementerios
derriban las sepulturas
vacían su contenido en las cunetas

Nievan en copos inmóviles
soplan como ráfagas inertes
los recogemos en el borde de las caderas
los hacemos macerar en nuestros sudores
secamos sus lágrimas
los secamos en sogas tendidas bajo tierra

Enjaezan nuestras noches
ensillan nuestros sueños
nos montan del lado odioso del corazón

Van entre corteza y nogal
fuerzan las puertas de noviembre
perforan el ojo del tragaluz
firman nuestros espejos con sus vahos

Se alejan en su cuerpo
se esconden en sus tobillos
gritan hasta la ingle
laboriosos estos muertos cuando reptan
bajo las praderas
para levantar las nueces tiradas por el verano
que sacuden como sonajeros de niños

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Un hombre habla con los gatos en el umbral de la puerta. Les recomienda comer limpiamente y no pelearse sino Yussuf se enoja. Empuja la puerta sin golpear, sin asombrarse de la presencia de Laure, se tira sobre la única silla, seca el sudor de su frente con la manga antes de anunciarle con un tono desolado que no hay correspondencia para ella pero que vendrá todas las mañanas por cualquier clima aún si nadie le escribe o piensa en ella, aún si no conoce su nombre ni de donde viene para darle leche a los gatos, la madre está seca.
Parto difícil, explica con voz ahogada. La pobre estuvo por morir, los chiquitos venían de nalga. Yussuf tenía sangre hasta las muñecas.
Luego esta recomendación: no moverla de la cama.
Viendo la máquina de escribir, le pregunta si escribe libros y si hablan de ella en los diarios y por la tele.
“Solamente reescribo.
-¡Querés decir que copiás lo que otro pensó antes que vos ! Alguien importante, un ministro o un presidente de la república. Tiró sus ideas sobre pedazos de papel, corregís las faltas, a menos que la persona en cuestión ya no esté en este mundo, los muertos no pueden releerse.”
¿Toma su silencio por una confesión?
Con la mano sobre el pecho el cartero le presenta sus condolencias, con el culo pegado a la silla, la subida lo agotó. Va a servirse una vaso de agua de la canilla antes de proseguir su viaje en el valle aún su bolso esté vacío. Los jóvenes ya no mandan noticias, vuelven pocas veces, para enterrar a un pariente o en un cajón. Caída de un andamio para unos, arreglo de cuentas para otros. La mafia recluta en cantidad.
« Los albaneses de Malaterra desperdigados por toda Italia, se lamenta, sólo tu vecino eligió Australia. Desvirgar a la hija de Helena destruyó su casa. Las paredes no resistieron después del suicidio de la desgraciada, el mismo mal golpea a las piedras y a las chicas deshonradas… ¿Sabés si Australia está en América?
Le facteur des Abruzzes, Mercure de France, 2012

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El anciano enclenque que padece sobre un burro entre dos dunas no puede ser el gran rabino de Mascara. Yudah imaginaba al hombre francamente más alto y más imponente, barrigón como toda la gente bien alimentada, con aunque más no fuera uno o dos dientes de oro para burlarse del sol. Yudah lo imaginaba cabalgando un caballo fogoso, no ese viejo jamelgo con el culo tan bajo que los zapatos del santo varón trazan dos surcos paralelos en la arena del desierto. Indignos del gran rabino la chapka de piel de conejo, la barba tallada de cualquier manera y ese aspecto tan miserable que se le daría de buen grado un puñado de garbanzos como limosna.
Anunciada desde hacía un mes, la visita del rabino Haim dió lugar a preparativos fuera de lo común. Ovejas cardadas, sillas de camellos adornadas con monedas, niños lavados con el agua de la misma cuba, pero después de las chicas, vueltas tan rutilantes como las marmitas de su madre. Porque el rabino Haim había atravesado el desierto por estas chicas, por ellas había enfrentado chacales y cardos, serpientes de la arena y langostas. Su meta: revistar a las chicas casaderas de la tribu judía de los Qurauzas y ofrecerle la mejor al emir Abdelkader que sin embargo no la necesitaba, según algunos, ya que sus cuatro esposas le bastaban ampliamente.
Un mes día por día esperando su llegada, con el mismo fervor que para el Mesías, esperado desde que el tiempo es tiempo. Animales enjaezados, chicas frotadas con benjuí, ganado alineado como caballos de raza para el desfile detrás de la eventuales novias que dirigen sonrisas forzadas al anciano gris como la sal extraída de la mina cercana. Gris de la cabeza a los pies, angostos comparados a los de sus anfitriones, amplios como pisadas de camello escapando. Delgadas y asadas al sol, las chicas de la tribu Qurayza no son ni bellas ni feas, ni altas ni bajas, pero saben sonreír, calidad no despreciable considerando la guerra de usura que opone a Abdelkader al colonizador francés, más que una calidad, una ventaja para atraer sus favores sobre esta comunidad, protegerla de aquellos que matan a los judíos sin razón (ocho mil durante la masacre de Mascara en 1835), por lo cual intervino el duque de Orleans que integró los mil sobrevivientes a la retirada de su ejército, salvándolos de una nueva masacre. Mala iniciativa, uno no se improvisa soldado de un día para el otro. Incapaces de seguir la progresión del ejército francés, algunos murieron en el camino y los que volvieron a Mascara, artesanos, fueron apresados por Abdelkader e integrados a su ejército.
Una chica judía en la cama del caid devolvería su dignidad a la tribu nómade de los Qurauzas, condenada a la vagabundeo por miedo de ser exterminada, y traería riqueza y beneficios a toda la comunidad.
(…)
Atrás de las otras, Yudah no come. Su abuela, que la peina, estira sus cabellos con grandes golpes de peine como para alargarlos antes de trenzarlos. Trenzas finas y ondulantes sembradas de perlas azules, luego kohl para delinear los ojos y alrededor de la muñeca las siete pulseras rituales, regalo de Abdelkebir, dice el rabino. Y nadie se atreve a dudarlo. Un rabino no miente. Le creen también cuando declara haberle pedido al Emir que no tocase a la chica antes de que hubiera alcanzado sus catorce años.
La fiancée était à dos d’âne, Mercure de France, 2013

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-¿Qué fue de los marinos?
-Matados por los Bani Haoua, le informó la religiosa. Algunos lograron huir.
-¿Y las mujeres?
-Repartidas entre los hombres como un vulgar botín de guerra.
-¿La marquesa también?
La Madre Jeanne mueve la cabeza cerrando sus párpados para retener sus lágrimas.
Una nube negra atraviesa la mirada de la sobreviviente. Su frase cae tan dura como una cuchilla:
-Vengaré hasta el último. Los Bani Haoua morirán por mis manos… Con placer, agrega mirando a lo lejos.
La Madre Jeanne baja la mirada, molesta.
-¿Porque no me cree? insiste el curioso personaje.
A Blanche no le gusta la mirada desconfiada de la religiosa, ni la recelosa del cabrero. Con un gesto rápido, desabrocha su chaqueta. Dos senos redondos sobresaltan como dos palomas asustadas.
-¿Quiere ver el resto?
Mouloud dice que sí con la cabeza. La Madre le suplica no hacer nada.
Le basta con su palabra. Pero Blanche ya tiró del cordón de su pantalón.
-Pará, aulla la religiosa.
-No vieron nada, protesta el falso grumete. Lo más importante está abajo.
La daga que abrió la carne, en la parte alta de la nalga penetró hasta los huesos. La arena hizo de cicatrizante pero también de infectante. La pierna, de un color violáceo, dobló de volumen.
-Puede curarme, dijo con una voz suplicante. Mi madre le estaría tan agradecida.
-¿Qué espera para ir a buscar algo con que cura resta llaga? lanza la Madre Jeanne a Mouloud con una voz enloquecida.
El cabrero arranca un pedazo de su albornoz y se lo tiende.
-Quiero plantas, desgraciado, ¿con qué desinfectan los kabiles las heridas?
-Con siempreviva. Se donde encontrarla.
Se precipita hacia el ued. El bien y el mal se cruzan alrededor de las fuentes de agua, lugares de predilección de las almas vegetativas. Su soplo hace crecer las plantas destinadas a curar a los vivos. Hay que saber distinguir las benéficas de las maléficas, cortar las primeras balbuceando una plegaria, y escupir en el sentido del viento pasando delante de las otras.
Mouloud encuentra rápido la mata de siempreviva. Las hojas son tiernas en esa estación, las corta invocando el nombre de Allah. Está convencido que una segunda vida espera al muchacho vuelto chica gracias a él.
Sino cómo explicar que sea el único sobreviviente de la masacre. Benjamin, repite sin mucha convicción. Busca otro nombre que cuadraría mejor con lo rubio de la sobreviviente. Un nombre tan blanco, tan redondo como los senos que emergieron de la chaqueta abierta.
-Laouza, balbucea entre sus labios. Laouza, lanza con una voz atronadora, y se pone a correr hacia su casucha.
-Te llamás de ahora en más Laouza, es decir Almendra, anuncia a la joven. Una fruta dulce fresca que apaga la sed y que al mismo tiempo te deja con ganas.
Laouza-Almendra acepta con gracia este tercer nombre.
El cabrero, está segura, será su mejor aliado.
Les fiancés du cap Ténès, Lattès, 1995

Emmanuel Dongala, témoin du Congo – testigo del Congo

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Romancier et dramaturge, mais aussi chimiste, Emmanuel Dongala est né en 1941, d’un père congolais et d’une mère centrafricaine, au Congo Brazzaville.
Après des études aux États-Unis et en France, il enseigne la chimie à l’Université de Brazzaville. Il anime aussi le théâtre de l’Éclair.
Quand le Congo sombre dans le chaos de la guerre civile, en 1997, Dongala quitte son pays et trouve refuge aux États-Unis grâce à l’écrivain Philip Roth
« Aujourd’hui professeur de chimie et de littérature africaine francophone, Dongala est également un romancier de renom, observateur acéré d’un monde suspendu entre ciel et enfer, depuis les maquis de l’Afrique australe (Un fusil dans la main, un poème dans la poche, Albin Michel, 1974), jusqu’aux charniers congolais peuplés d’enfants-soldats (Johnny Chien Méchant, Le serpent à plumes, 2002), Photo de groupe au bord du fleuve, son sixième roman, s’attaque aux maux de la femme africaine, mais dans une veine somme toute plus légère ».
Le Monde des livres, 15-04-2010

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-Après deux romans consacrés à l’enfance, cette fois c’est aux femmes que vous dédiez votre livre. Les personnages en situation d’infériorité ou de souffrance par rapport aux hommes vous donnent-ils envie d’écrire ?
-J’ai voulu consacrer un roman à deux facettes de la jeunesse africaine actuelle. Le premier, Les petits garçons naissent aussi des étoiles, montre ma vision du quotidien des jeunes et la nature de leurs relations avec leurs familles en Afrique urbaine, dans la « normalité ». Tandis que dans le second, Johnny Chien Méchant, il s’agit d’une jeunesse qui intimide les adultes, qui leur donne des ordres. Durant la guerre civile, j’ai vu des femmes souffrir, beaucoup plus que nous, les hommes. Elles assumaient les tâches courantes, comme s’occuper des enfants ou trouver de la nourriture et elles portaient des charges très lourdes, ce qui entraînait une véritable souffrance physique. Tout cela m’a beaucoup marqué et m’a donné envie d’écrire un roman pour ces femmes, afin de rendre hommage à leur courage, à leur ténacité.
(…)
-Vous avez écrit ce roman à la deuxième personne, et ce « tu » représente le personnage principal, Méréana, qui se parle à elle-même. Quel recul cela lui apporte-t-il ?
-J’ai commencé ce roman à la première personne. Ce « je », c’était Méréana, le personnage principal qui racontait son histoire. Mais je me suis rendu compte que ça ne fonctionnait pas, et que cela pouvait prêter à confusion puisqu’on aurait pu croire qu’il me représentait moi, l’auteur. Alors, j’ai eu une autre idée : j’ai demandé à cette femme de me raconter son histoire, et moi, je n’ai fait que la retranscrire. Et tout est devenu plus fluide. Ce « tu » lui permet de se regarder sans complaisance et avec du recul. Dans le « je », on fait parfois des choses qu’on ne voit pas, ou qu’on ne comprend pas. Grâce à ce léger décalage par rapport à elle-même, elle peut mieux appréhender sa situation, revenir en arrière, se laisser inspirer par ce qui l’entoure. (…)
Interview de Thomas Flamerion pour Evene.fr, le 10-06-2010

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(…)
-Comme il est déjà midi, revenez cet après-midi à quatorze heures.
-Mais…
Il claqua la porte du guichet. Amaya hésita alors sur ce qu’il fallait faire. Repartir jusqu’à Moungali prendrait trop de temps, et puis ce serait dépenser de l’argent inutilement, il fallait donc attendre. Elle sortit et se promena le long du débarcadère. Les vedettes arrivaient, accostaient, débarquaient des commerçantes qui criaient, hurlaient, se disputaient avec les douaniers. Ces derniers, maîtres absolus des lieux, empoignaient les commerçantes, les soudoyaient, aboyaient des ordres, n’hésitant pas à lever la chicotte quand elles ne s’exécutaient pas assez vite à leur gré ; ou alors, ils confisquaient les marchandises qu’ils ne rendaient que contre gratification.
Mais ces femmes ne trouvaient rien d’anormal à ces bastonnades, à ces injures et outrages que les douaniers leur faisaient subir, car, depuis leur naissance, toutes les autorités, coloniales et postcoloniales, rénovatrices ou rédemptrices, réactionnaires ou révolutionnaires, adeptes du socialisme bantou ou du socialisme scientifique marxiste-léniniste, toutes les avaient toujours traitées avec le même mépris ; et se figurer un monde où les citoyens et citoyennes seraient traités avec un peu plus de dignité, de compassion et de compréhension était au-delà de leur imagination la plus folle. Et elles étaient là tous les jours, bousculées, étouffant sous le soleil, redoublant de vigilance chaque fois qu’un douanier ou autre personnage louche s’approchait trop de leurs marchandises.
Amaya aussi gagnait sa vie à ce petit commerce. Profitant de la baisse du zaïre au marché noir, elle allait acheter quelques petites choses à Kinshasa, du beurre, de l’huile, du savon, de la farine -pour en citer quelques unes- qu’elle allait vendre au détail à Brazzaville le soir dans son quartier, à la lumière d’une chandelle faite d’un torchon de linge trempé dans du pétrole lampant. La journée, elle vendait au marché de la Gare où elle faisait ses meilleures affaires ; on les avait chassées de là à coups de bottes militaires ou de pelles, de bulldozers, le jour où le président avait décidé de placer le marché sur son itinéraire journalier ; sa sécurité primait sur le gagne-pain quotidien du petit peuple. (…)
Jazz et vin de palme, Portrait d’Augustine Amaya, Le serpent à plumes, 1996

The day will not save them
And we own the night
LeRoi Jones (Imanu Baraka)
Le jour ne les sauvera pas
Et la nuit nous appartient

Lorsque j’arrive dans une ville inconnue, j’aime souvent la découvrir le soir, entre ces heures mal définies et fugitives où le jour se meurt et où la nuit graduellement émerge pour étaler le voile de son emprise. C’est à ces moments-là que l’on capture le mieux les pulsions secrètes d’une ville, ses craintes et espoirs, où l’on surprend tout ce qui hésite encore entre paraître et disparaître, le moment où les hommes et les choses sont le moins sur leurs gardes. C’est l’heure des odeurs particulières, des fumées au goût de bois et de pétrole, des lampes tempêtes et des bougies qui surgissent soudain, clignotantes comme mille lucioles alignées le long des trottoirs où se vendent du manioc, des brochettes, des cacahouètes grillées… Et puis ces rumeurs, propres à chaque ville, faites de voix étouffées, de cris de femme à la recherche de leur progéniture n’ayant pas encore regagné le gîte familial, d’aboiements de chiens, de bruits de moteurs, de boîtes de nuit hurlant des rengaines à la mode. C’est enfin l’heure où apparaissent au coin des rues les premiers amoureux rendus anonymes par le jour qui s’en va, et les premières belles de nuit, papillons nocturnes transfigurés en odalisques étrangement désirables par le doux velours de la nuit. Qu’ils sont enivrants ces instants intervallaires, prodrome et pressentiment des nuits africaines !(…)
Les gens de Pointe-Noire sont de grands buveurs de bière et de vin rouge importé, ce qui fait qu’à cette heure où commence la nuit, ils envahissent les buvettes comme les insectes nocturnes courent à la lumière, afin d’étancher une soif accumulée toute la journée dans cette ville où il fait particulièrement chaud malgré la présence de la mer. Ils ont le vin gai, sont charmants et bons vivants ; et comme tous les peuples du sud dont je suis, ils sont parfois vains, souvent fanfarons mais, trait sympathique, ils aiment les femmes. J’en étais là de mes élucubrations sociologiques lorsque je sentis une tape amicale sur mon épaule droite suivie d’une exclamation : -Tiens, mais c’est Kuvezo !
-Ah ! c’est toi, fis-je, faisant furieusement travailler mes cellules grises car, lui, il m’avait reconnu, son nom… Je l’avais là au bout de mes lèvres… Je brûlais, fiat lux, un éclair : Kali Tchikati ! Mais c’est toi, Kali Tchikati, c’est pas possible, que fais-tu ici ?
Il commanda une grande bouteille de vin rouge en digne fils du coin ; nous continuâmes nos salamalecs jusqu’à ce qu’on nous apportât la bouteille.
-À notre santé et à nos retrouvailles, mon cher Kali, dis-je, en levant mon verre.
-Et pour les ancêtres aussi, répondit-il, en versant par terre quelques gouttes de son vin.
J’ai d’abord pensé qu’il continuait à se moquer de ces théoriciens du mythe de l’authenticité contre lesquels il avait, en bon progressiste, milité toute sa vie. Et pourtant il y avait dans son geste quelque chose de plus, de, comment dire, d’authentique, presque un acte de foi. Cela me surprit fort mais je ne m’y attardai pas. Nous bûmes alors, moi, ma bière, lui son vin, ce mauvais vin rouge que la France nous envoyait lorsqu’elle nettoyait le fond de ses caves et ses cuves ; un seul verre suffisait pour me donner une migraine lancinante pendant des heures ; il semblait par contre que l’effet fût l’inverse sur Kali car, après avoir bu un verre, l’excitation qu’il avait manifesté tout à l’heure en me voyant était complètement tombée : il avait repris son regard inquiet de personnage traqué. Mais qu’avait-il donc ?
-Dis-moi, Kali Tchikati, qu’est-ce qui ne va pas ? Tu as l’air inquiet, on te dirait traqué par tous les démons de la nuit.
-Tu ne saurais mieux dire ! En effet je suis traqué.
-Par quoi ? Par qui ? Je croyais tes ennuis avec le Parti terminés.
Il ne dit rien pendant un moment, puis vida la moitié de son verre et lâcha :
-Mon cher Kuvezo, tu as devant toi quelqu’un qui va bientôt mourir ;: j’ai été ensorcelé par mon oncle paternel.
Ce fut la phrase que me jeta Kali Tchikati à la face. J’ai cru un instant qu’il plaisantait, j’allais rire en disant qu’on ne me la faisait pas lorsque je fus arrêté par le désespoir lucide que je lus au fond de ses yeux, grandes fenêtres ouvertes sur la profonde détresse de son âme. Je compris que c’était sérieux. Malgré tout, il m’était difficile de croire en sa « conversion », de penser que Kali Tchikati pût croire à la sorcellerie ou du moins aux manifestations mystiques et métaphysiques auxquelles les gens croient dans notre société. Je ne pus donc m’empêcher de le pousser un peu :
-Toi, Kali, ensorcelé ? Tu blagues, n’est-ce pas ?
-Il n’y a pas de doute, mon oncle veut me « manger ».
-Allons, allons, toi le matérialiste, avec six ans de formation idéologique à Moscou, ancien directeur de notre école du Parti et responsable de la propagande idéologique, toi, qui voulais transformer tous les temples et églises en musées, toi…
-Je comprends que tu ne puisses comprendre.
-Et comment !
Jazz et vin de palme, L’étonnante et dialectique déchéance du camarade Kali Tchikati, Le serpent à plumes, 1996.

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Quand j’eus totalement repris mes esprits, j’ai vu que je me trouvais sur une petite butte, je dominais ainsi le champ de bataille comme un général en campagne. Ce que je voyais n’était pas beau : des coups de feu, des coups de crosse qui s’abattaient sur les hommes, les femmes, les enfants qui essayaient de fuir. J’étais révolté. Je me suis mis tout d’un coup à penser au coup de brodequin que j’avais reçu dans le postérieur : imaginez si je l’avais reçu par devant, en plein dans mes bijoux de famille ! M’en serais-je relevé ? Alors la colère monta en moi et je devins furax. Pourquoi des hommes faisaient-ils souffrir d’autres hommes ? Pourquoi tapaient-ils sur ces femmes qu’ils ne connaissaient pas et qui ne leur avaient rien fait ? Ces gens qui ne voulaient que s’exprimer et qui ne voulaient que réclamer la liberté de papa. Mais au fait, n’était-ce pas la démocratie que réclamaient ces gens ? Si je n’étais pas venu réclamer la liberté de papa, aurais-je reçu ce coup de pied qui aurait pu réduire en compote mes bijoux de famille ? Et soudain ce fut la révélation, l’illumination : nous combattions pour la démocratie. En vérité, ce coup de godasse au popotin m’avait fait comprendre le sens de la démocratie.
Tout d’un coup, j’ai sursauté. J’ai d’abord aperçu un camion militaire non bâché sortir de l’enceinte de la prison pour s’arrêter devant un officier qui donnait des ordres. Immédiatement surgit une femme, éjectée de l’intérieur de l’enceinte, tel un diable à ressort. Je reconnus maman ! Elle s’est jetée sur la plate-forme arrière du véhicule, elle est brutalement repoussée, elle tombe. Mon sang ne fit qu’un tour et je me mis à dévaler la petite pente de la butte où je me trouvais. Je courais comme un dératé, ignorant le point de côté qui commençait à me faire mal. Pendant ce temps, maman s’était relevée, s’était solidement accrochée à la carrosserie et criait, criait. Je n’ai pas tardé à comprendre pourquoi : papa était là, assis, encadré par des soldats qui se moquaient visiblement de lui, lui tiraient les cheveux, le battaient, lui forçaient une cigarette à travers les lèvres, lui qui ne fumait pas, ce qui n’allait pas sans le brûler. Dans ma course vers le camion, j’ai hurlé : « Papa ! papa ! »
J’étais presque arrivé lorsque le bahut démarra brutalement, entraînant maman sur plusieurs mètres avant que celle-ci ne lâche prise. Aïe ! Heureusement qu’elle avait solidement attaché son pagne comme les femmes qui se préparent à aller à une bagarre, sinon elle se serait retrouvée sans rien sur elle. Ma tête était comme une aiguille de boussole affolée, tant elle oscillait entre maman et papa. Finalement, avant de me précipiter vers maman, mon esprit grava une dernière vision fugitive de papa, papa attrapé, papa humilié mais narquois et digne sous les coups et les injures, papa roulant dans un camion vers une destination inconnue. Et je crus revivre les derniers moments de la vie de Lumumba dont nous avions visionné la cassette deux ou trois fois sous l’insistance de papa qui nous répétait chaque fois qu’il fallait que notre génération connaisse l’histoire de l’Afrique. Lumumba, un combattant de la liberté du temps de grand-père. Lumumba, livré à ses assassins par Mobutu. Lumumba battu, torturé, humilié, Lumumba dans un camion roulant vers sa mort au Katanga. Lumumba ! Papa !
Les petits garçons naissent aussi des étoiles, Le serpent à plumes, 1998

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LAOKOLÉ
Le général Giap a proclamé un pillage général de quarante-huit heures. J’ai aussitôt arrêté la radio, j’ai pris la lampe-tempête et j’ai couru vers la petite cabane qui nous servait de débarras pour vérifier si la brouette était bien là, et en état de marche. Oui, elle était bien là, renversée sur son caisson. J’ai fait tourner son unique roue. Elle tournait bien, mais grinçait un peu. Je suis allée dans la cuisine chercher un peu d’huile de palme qui nous restait ; je l’ai graissée avec et l’ai testée à nouveau. Elle ne grinçait plus. Malgré la rouille qui avait commencé à ronger une partie de la carrosserie, elle était en parfait état de marche, et les deux brancards étaient solides.
Je suis retournée dans la maison. J’ai soulevé le pagne qui servait de rideau entre ma chambre et celle de maman : elle dormait toujours. La réveiller ou la laisser dormir un peu plus ? J’ai hésité un moment puis j’ai décidé de ne la réveiller qu’au dernier moment ; la nuit avait été très difficile pour elle et ce n’était que vers trois heures du matin que les deux comprimés effervescents d’aspirine que je l’avais forcée à prendre avaient calmé les douleurs de ses jambes fracturées et lui avaient aussi permis de s’endormir. J’allais la laisser se reposer une demi-heure encore. J’ai laissé retomber le pagne et me suis dirigée vers Fofo, mon petit frère, qui partageait la chambre avec moi ; il continuait à ronfler, confortablement allongé sur son matelas mousse étalé par terre à côté de mon lit. Je l’ai brutalement secoué. À onze ans, bientôt douze, ce n’était plus un gamin, il était assez âgé pour aider la famille.
Johnny Chien Méchant, Le serpent à plumes, 2002

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Tu enlèves le panier que tu portes sur la tête et le tiens par les anses.
Cela te permet de balancer plus amplement tes bras et de marcher ainsi plus vite.
Tu as hâte d’arriver au chantier avant que les premiers véhicules d’acheteurs ne se présentent pour leur annoncer la décision que vous avez toutes prise hier à l’unanimité.
Tu as été choisie comme porte-parole et, même si tu n’as pas accepté cette fonction que contrainte et forcée, il ne faut pas décevoir celles qui ont placé leur confiance en toi.
Cependant tu n’arrives pas à écarter de ton esprit les inquiétudes de tantine Turia ; tu te rassures toi-même en te disant qu’elle se trompe, que votre décision n’a rien à voir avec la politique, et que vous vous battez tout simplement pour votre pain quotidien.
D’ailleurs n’étaient-ce pas ces grands panneaux aux ronds-points qui affichaient le portrait du président de la République en veston-cravate, en tenue de sport, en train de courir le marathon, en blouse d’infirmier en train d’administrer aux enfants des vaccins contre la polio, son épouse à ses côtés, avec une truelle à la main en train de poser la première pierre d’une école ou d’un hôpital, sur un tracteur en train de lancer la construction d’une route, sur un voilier en tenue de skipper, sans tous ces panneaux, tu n’aurais jamais su à quoi ressemblait sa bouille.
Ta seule préoccupation était de savoir comment tu allais faire pour casser au plus vite la quantité de pierre nécessaire pour entrer en possession de cet argent dont tu avais un besoin si urgent.
L’idée d’en revendiquer un nouveau prix n’avait pas été préméditée, elle s’était imposée toute seule, peu à peu, par effraction presque. (…)
Voilà les camions qui arrivent. Il est onze heures, l’attente n’a pas été longue. Le bruit de leurs moteurs diesel, les fumées de gazole, la poussière, les crissements des freins et des pneus, tout cela a failli vous faire sauter de joie. Vous êtes soulagées.
Ils vous avaient dit qu’ils ne reviendraient pas tant que vous n’auriez pas ramené vos prix à dix mille francs et pourtant, ils sont là, ils sont revenus, ce qui montre qu’ils ne peuvent se passer de votre pierre. Mais il ne faut pas leur montrer votre soulagement, vous continuez donc à taper sur votre pierre comme si ces arrivants n’avaient aucune importance. D’habitude, les acheteurs allaient directement inspecter les sacs avec l’arrogance de ceux qui ont de l’argent, se complaisant dans la manière dont vous vous pressiez autour d’eux, telles des poules dans le poulailler s’égaillant autour de celui qui leur jette des graines à picorer ; ils savaient que vous étiez prêtes à subir toutes leurs vexations pour toucher ces fameux dix mille francs. Coup de gueule par ci : Et toi, là, ton sac n’est même pas plein, tu me prends pour un idiot, ajoute quelques cailloux pour bien le remplir si tu veux que je l’achète ! Mais c’est quoi ça ? Tu appelles ça du gravier ? Mais vas-y donc pendant que tu y es, vends-moi carrément les gros blocs que tu vois là-bas.
Coup de pied dans le sac qu’ils renversaient pour montrer à la vendeuse que ses cailloux n’étaient pas cassés assez petits. (…)
-Nous ne refusons pas de vendre –c’est toi qui réponds car tu es celle qui est chargée de porter la parole des autres-, comprenez-vous ! Vous vendiez à trente mille le sac que vous nous achetiez à dix mille.
Depuis que le président de la République a visité le chantier de cet aérodrome et que, furieux parce que les travaux avaient pris du retard, il a menacé de mettre tous les entrepreneurs en prison, vous en avez profité pour augmenter le prix du sac à cinquante mille francs. Cinq fois le prix que vous nous l’achetez. Mais nous aussi nous voulons en profiter. Nous demandons vingt mille francs, il vous restera encore trente mille francs de bénéfice !
Photo de groupe au bord du fleuve, Actes Sud, 2010

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Novelista y dramaturgo, pero también químico, Emmanuel Dongala nació en 1941, de un padre congoleño y de una madre centroafricana, en el Congo Brazzaville.
Después de estudios en los Estados Unidos y en Francia, enseña química en la Universidad de Brazzaville. Anima también el grupo de teatro del Éclair.
Cuando el Congo se hunde en el caos de la guerra civil, en 1997, Dongala abandona su país y encuentra asilo en los Estados Unidos gracias al escritor Philip Roth
« Hoy profesor de química y de literatura africana francófona, Dongala es también un novelista de renombre, observador acerado de un mundo suspendido entre el cielo y el infierno, desde los maquis del África austral (Un fusil dans la main, un poème dans la poche (Un fusil en la mano, un poema en el bolsillo), Albin Michel, 1974), hasta los osarios congoleños poblados por niños soldados (Johnny Chien Méchant (Johnny Perro Malo), Le serpent à plumes, 2002), Photo de groupe au bord du fleuve (Foto de grupo a orillas del río), su sexta novela, se ocupa de los males de la mujer africana, pero en una vena en suma más liviana.
Le Monde des livres, 15-04-2010

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-Después de dos novelas consagradas a la infancia, est avez dedica su libro a las mujeres. ¿Los personajes de situación de inferioridad o de sufrimiento con respecto a los hombres le dan ganas de escribir?
Quise consagrar una novela a dos facetas de la juventud africana actual. La primera, Les petits garçons naissent aussi des étoiles (Los nenes también nacen de las estrellas), muestra mi visión de lo cotidiano de los jóvenes y de la naturaleza de sus relaciones con sus familias en el África urbana, en la “normalidad”. Mientras que en la segunda, Johnny Chien Méchant (Johnny Perro Malo), ise trata de una juventud que intimida a los adultos, a quienes les dan órdenes. Durante la guerra civil, vi sufrir mujeres, mucho más que nosotros, los hombres. Asumían las tareas corrientes, como ocuparse de los niños o encontrar alimentos y llevaban cargas muy pesadas, lo que traía un verdadero sufrimiento físico. Todo esto me marcó mucho y me dió ganas de escribir una novela para estas mujeres, para homenajear su coraje, su tenacidad.
(…)
-Escribió esta novela en segunda persona, y este « vos » representa al personaje principal, Mereana, que se habla a ella misma. ¿Qué distancia trae esto?
-Comencé esta novela en primera persona. Ese « yo » era Mereana, el personaje principal que contaba su historia. Pero me di cuenta de que esto no funcionaba, y que esto podía prestar a confusión ya que se habría podido creer que me representaba a mí, al autor. Tuve entonces otra idea: le pedí a esa mujer que me contara su historia, y yo, sólo la transcribí. Y todo se volvió más fluido. Este “vos” permite mirarse sin complacencia y con distancia. En el “yo”, se hacen a veces cosas que no se ven o que no se comprenden. Gracias a esta leve distancia con respecto a ella misma, puede aprehender mejor su situación, volver para atrás, dejarse inspirar por lo que la rodea. (…)
Entrevista de Thomas Flamerion para Evene.fr, le 10-06-2010

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(…)
-Como ya son las doce, vuelva esta tarde a las catorce.
-Pero…
Golpeó la puerta de la ventanilla. Amaya dudó entonces sobre lo que había que hacer. Volver hasta Moungali tomaría demasiado tiempo, y sería gastar toda esa plata inútilmente, entonces había que esperar. Salió y paseó a lo largo del desembarcadero. Las lanchas llegaban, atracaban, desembarcaban comerciantes que gritaban, aullaban, se peleaban con los aduaneros. Estos últimos, amos absolutos del lugar, empuñaban a las comerciantes, las sobornaban, ladraban órdenes, no dudaban en golpearlas con la varilla cuando, según ellos, no actuaban suficientemente rápido; o entonces confiscaban sus mercaderías que sólo devolvían con una gratificación.
Pero esta mujeres no encontraban nada anormal en estos golpes, en estas injurias y estos ultrajes que los aduaneros les hacían sufrir, ya que, desde su nacimiento, todas la autoridades, coloniales o poscoloniales, renovadoras o redentoras, reaccionarias o revolucionarias, adeptas al socialismo bantú o al socialismo científico marxista-leninista, todas las habían tratado con el mismo desprecio ; y figurarse un mundo en el que los ciudadanos y las ciudadanas fueran tratados con un poco más de dignidad, de compasión y de comprensión estaba más allá de su imaginación más loca. Y ellas estaban allí todos los días, atropelladas, ahogándose bajo el sol, redoblando la vigilancia cada vez que un aduanero u otro personaje sospechoso se acercaba demasiado de su mercadería.
Amaya ganaba también su vida con este pequeño comercio. Aprovechando la baja del Zaire en el mercado negro, iba a comprar algunas cositas a Kinshasa, manteca, aceite, jabón, harina –para citar algunas- que iba a vender al por menor en Brazzaville de noche en su barrio, a la luz de una candela hecha con un trapo de paño mojado en kerosén. Durante el día, vendía en el mercado de la Estación donde hacía sus mejores negocios; las había echado de allí a golpes de botas militares o de palas, o de a topadoras, el día en que el presidente había decidido ubicar al mercado en su itinerario diario; su seguridad primaba sobre el sustento cotidiano del pueblo. (…)
Jazz et vin de palme (Jazz y vino de palma), Portrait d’Augustine Amaya (Retrato de Augustine Amaya) , Le serpent à plumes, 1996

The day will not save them
And we own the night
LeRoi Jones (Imanu Baraka)
El día no los salvará
Y la noche nos pertenece

Cuando llego a una ciudad desconocida, me gusta a menudo descubrirla de noche, entre esas horas mal definidas y fugitivas en las que el día se muere y la noche emerge gradualmente para cubrirla con el velo de su dominio. En esos momentos uno captura mejor las pulsiones secretas de una ciudad, sus temores y esperanzas, en los que se sorprende todo lo que duda aún entre parecer y desaparecer, el momento en que los hombres y las cosas están menos en guardia. Es la hora de los olores particulares, humos con gusto a madera y petróleo, faroles sol de noche y velas que surgen de pronto, parpadeando como miles de luciérnagas alineadas a lo largo de las veredas donde se vende mandioca, brochettes, maní asado… Y luego esos rumores, propios de cada ciudad, hechos de voces apagadas, de gritos de mujer buscando a la progenie que todavía no volvió al seno familiar, de ladridos de perros, de ruidos de motores, de cabarets que aúllan canciones de moda. Es finalmente la hora en que aparecen en las esquinas los primeros enamorados vueltos anónimos por el día que se va, y las primeras bellas de noche, mariposas nocturnas trasfiguradas como odaliscas extrañamente deseables con el suave terciopelo de la noche. ¡Qué embriagadores son estos instantes de intervalo, pródromo y presentimiento de las noches africanas. (…)
La gente de Pointe-Noire es gran bebedora de cerveza y de vino tinto importado, lo que hace que en esta hora en que comienza la noche, invaden los bares como los insectos nocturnos corren hacia la luz, para apagar una sed acumulada durante todo el día en esta ciudad donde hace particularmente calor a pesar de la presencia del mar. Tienen el vino alegre, son encantadores y regalones, y como todos los pueblos del sur, entre los cuales me cuento, son a veces vanos, a menudo fanfarrones pero, rasgo simpático, les gustan las mujeres. Estaba hundido en mis elucubraciones sociológicas cuando sentí un golpe amigable en mi hombro derecho seguida por una exclamación: -¡Pero, si es Kuvezo!
-¡Ah! Sos vos, dije, haciendo trabajar furiosamente mis células grises ya que, él, el me había reconocido, su nombre… Lo tenía en la punta de la lengua… Caliente, fiat lux, un relámpago : Kali Tchikati ! Pero sos vos, Kali Tchikati, no es posible, ¿qué hacés acá?
Pidió una gran botella de vino tinto como digno hijo del lugar; seguimos con nuestros saludos hasta que trajeron la botella.
-A nuestra salud y por nuestro encuentro, mi querido Kali, dije, levantando mi vaso.
-Y por los antepasados también, contestó, volcando en el piso algunas gotas de su vino.
Primero pensé que seguía burlándose de esos teóricos del mito de la autenticidad contra quienes había, como buen progresista, militado toda su vida. Y sin embargo había en su gesto algo más, de, como decirlo, de auténtico, casi un acto de fe. Esto me sorprendió mucho pero no me detuve en ello. Bebimos entonces, yo mi cerveza, él su vino, ese mal vino tinto que Francia nos enviaba cuando hacía limpieza en el fondo de sus bodegas y de sus cubas; un solo vaso bastaba para darme una migraña lancinante durante horas; parecía, por lo contrario, que el efecto fuera inverso en Kali ya que, después de haber bebido un vaso, la excitación que había manifestado hacía un rato al verme se había caído completamente: Volvía a tener su mirada inquieta de personaje acechado. ¿Qué le ocurría ?
-Decime, Kali Tchikati, ¿qué anda mal? Parecés inquieto, parecés perseguido por todos los demonios de la noche.
-¡No te equivocás! En efecto, estoy perseguido.
-¿Por qué? ¿Por quién? Creía que habían terminado tus problemas con el Partido.
No dijo nada durante un momento, luego vació la mitad de su vaso y dijo:
-Mi querido Kuvezo, tenés delante a alguien que va a morir pronto; fui hechizado por mi tío paterno.
Fue la frase que me tiró Kali Tchikati a la cara. Creí por un instante que bromeaba, iba a reír diciendo que no lo creía cuando fui detenido por la lúcida desesperación que leí en el fondo de sus ojos, grandes ventanas abiertas al profundo desamparo de su alma. Comprendí que hablaba en serio. A pesar de todo, me era difícil creer en su « conversión », pensar que Kali Tchikati pudiese creer en la brujería o por lo menos en manifestaciones místicas y metafísicas en las cuales cree la gente de nuestra sociedad. No pude dejar de apurarlo un poco:
-Vos, Kali, ¿embrujado? Bromeás, ¿no es cierto?
-No hay dudas, mi tío me quiere « comer ».
-Vamos, vamos, vos el materialista, con seis años de formación ideológica en Moscú, ex director de nuestra escuela del Partido y responsable de la propaganda ideológica, vos que querías transformar a todos los templos e iglesias en museos, vos…
-Comprendo que puedas no entender.
-¡Y cómo!
Jazz et vin de palme (Jazz y vino de palma), L’étonnante et dialectique déchéance du camarade Kali Tchikati (La asombrosa y dialéctica decadencia del camarada Kali Tchikati), Le serpent à plumes, 1996.

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Cuando volví totalmente en mí, vi que me encontraba sobre una pequeña columna, dominaba así el campo de batalla como un general en campaña. Lo que veía no era lindo: tiros, culatazos que caían sobre los hombres, las mujeres, los niños que trataban de huir. Estaba indignado. Me puse a pensar de golpe en el golpe de borceguí que había recibido en el trasero: imaginen si lo hubiera recibido adelante, ¡en mis joyas de familia! ¿Habría podido levantarme? La ira subió en mí y me puse furioso. ¿Por qué unos hombres hacían sufrir a otros hombres? ¿Por qué golpeaban a esas mujeres que no conocían y que no les habían hecho nada? Esa gente que sólo quería expresarse y que sólo querían reclamar la libertad de papá. Pero realmente, ¿esa gente no reclamaba acaso democracia? Si yo no hubiera venido a reclamar la libertad de papá, habría recibido esa patada que habría podido dejar mis joyas de familia en compota? Y fue de pronto una revelación, una iluminación: combatíamos por la democracia. En verdad, eso golpe de tamango en mi pan dulce me había hecho entender el sentido de la democracia.
Me sobresalté de golpe. Vi primero un camión militar sin lona salir del recinto de la prisión y detenerse delante de un oficial que daba órdenes. Inmediatamente surgió una mujer, expulsada del interior del recinto como un diablo con resorte. ¡Reconocí a mamá! Se arrojó sobre la plataforma trasera del vehículo, es rechazada violentamente, se cae. La sangre se me subió a la cabeza y me puse a correr por la bajadita de la colina en la que me encontraba. Corría como un demente, sin pensar en la puntada en el costado que comenzaba a dolerme. Mientras tanto, mamá se había levantado, se había agarrado sólidamente de la carrocería y gritaba, gritaba. No tardé en entender por qué: papá estaba allí, rodeado por soldados que se burlaban visiblemente de él, le tiraban del cabello, lo golpeaban, le metían un cigarrillo entre los labios, a él que no fumaba, y no dejaban de quemarlo. Mientras corría hacia el camión, aullé: «¡Papá! ¡papá!»
Había casi llegado cuando arrancó brutalmente el camión, llevando a mamá durante varios metros hasta que se soltó. ¡Ay! Por suerte había atado sólidamente su ropa como lo hacen las mujeres que se preparan para la pelea, sino hubiera quedado sin nada encima. Mi cabeza era como la aguja de una brújula enloquecida, tanto oscilaba entre papá y mamá. Finalmente antes de precipitarme hacia mamá, mi mente grabó una última visión fugitiva de papá, papá agarrado, humillado pero socarrón y digno bajo los golpes y las injurias, papá yendo en un camión hacia un destino desconocido. Y creí revivir los últimos momentos de la vida de Lumumba cuya cassette habíamos visto dos o tres veces ante la insistencia de papá que decía que nuestra generación debía conocer la historia de África. Lumumba, un combatiente de la libertad de la época del abuelo. Lumumba, entregado a sus asesinos por Mobutu. Lumumba golpeado, torturado, humillado, Lumumba en un camión dirigiéndose hacia su muerte en Katanga. ¡Lumumba! ¡Papá!
Les petits garçons naissent aussi des étoiles Los nenes también nacen de las estrellas), Le serpent à plumes, 1998

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LAOKOLÉ
El general Giap proclamó un pillaje general de cuarenta y ocho horas. Apagué en seguida la radio, tomé el farol y corrí hacia la cabañita que usábamos de galpón para ver si la carretilla estaba allí y en buen estado. Sí, estaba allí, volcada sobre la caja. Hice girar su única rueda. Giraba bien, pero chirriaba un poco. Fui a la cocina a buscar un poco de aceite de palma que nos quedaba; la engrasé y la probé de nuevo. Ya no chirriaba. A pesar del óxido que había empezado a roer parte de la carrocería, estaba en perfecto estado de funcionamiento y sus dos angarillas eran sólidas.
Volví a la casa. Levanté el paño que servía de cortina entre mi habitación y la de mamá: seguía durmiendo. ¿Despertarla o dejarla dormir un poco más? Dudé un momento y luego decidí despertarla a último momento; la noche había sido muy difícil para ella y sólo hacia las tres de la mañana los dos comprimidos efervecentes de aspirina que la había obligado a tomar habían calmado los dolores de sus piernas fracturadas y le habían permitido dormirse. Iba a dejarla descansar media hora más. Dejé caer el paño y me dirigí hacia Fofo, mi hermano menor, que compartía conmigo la habitación ; seguía roncando, confortablemente acostado sobre su colchón de espuma de goma tirado en el piso al lado de mi cama. Lo sacudí brutalmente. A los once años, pronto doce, ya no era un niño. Tenía edad suficiente para ayudar a la familia.
Johnny Chien Méchant (Johnny Perro  Malo), Le serpent à plumes, 2002

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Te sacás el canasto que llevás en la cabeza y lo agarrás por las asas.
Eso te permite balancear más ampliamente tus brazos y así caminar más rápido.
Tenés apuro por llegar a la cantera antes que los primeros vehículos de compradores se presentaran para anunciarles la decisión que tomaron todas ayer con unanimidad.
Fuiste elegida como portavoz y, aún si no aceptaste esta función más que obligada y forzada, no hay que decepcionar a las que te dieron su confianza.
Sin embargo, no llegás a apartar de tu mente las inquietudes de tía Turia ; te tranquilizás a vos misma diciéndote que se equivoca, que la decisión de ustedes no tiene nada que ver con la política y que se pelean simplemente por el pan de cada día.
No fueron acaso esos grandes carteles en los cruces que afichaban el retrado del presidente de la República de saco y corbata, de sport, corriendo la maratón, con guardapolvo de enfermero administrando a los niños una vacuna contra la polio, con su esposa a su lado, con una cuchara de albañil poniendo la primera piedra de una escuela o un hospital, en un tractor lanzando la construcción de una ruta, en un velero vestido de capitán, sin todos esos carteles, nunca hubieras sabido cual era su jeta.
Tu única preocupación era saber cómo ibas a hacer para romper lo más rápido posible la cantidad de piedra necesaria para ganar ese dinero que necesitabas con urgencia. (…)
La idea de reivindicar un nuevo precio no era premeditada, se habia impuesto sola, poco a poco, casi por efrección. (…)
Y aquí llegan los camiones. Son las once, la espera no fue larga. El ruido de sus motores diesel, el humo del gasoil, el polvo, los crujidos de los frenos y de los neumáticos, todo esto estuvo por hacerlas saltar de alegría. Están aliviadas.
Les habían dicho que no volverían hasta tanto no hubieran vuelto los precios a mil francos, y están allí, volvieron, lo que muestra que necesitan la piedra de ustedes. Pero no hay que mostrarles el alivio, siguen entonces golpeando la piedra como si los que llegan no tuvieran ninguna importancia. Habitualmente, los compradores iban directamente a inspeccionar las bolsas con la arrogancia de los que tienen plata, complaciéndose con la manera con que se agolpaban ustedes a su alrededor, como gallinas en el gallinero alegrándose alrededor de aquel que les arroja los granos para picotear; sabían que estaban listas a sufrir cualquier vejación para cobrar los famosos mil francos. Griterío por aquí : ¡Y vos, tu bolsa ni siquiera está llena, me tomás por un idiota, agregá algunas piedras para llemarlo bien si querés que te compre! ¡Pero qué est esto? ¿A esto lo llamás pedregullo? Ya que estamos vendeme directamente los bloques que ves allá.
Patada también en la bolsa que volcaban para mostrar a la vendedora que las ´piedras no se habían roto lo bastante pequeñas. (…)
-No nos negamos a vender –contestás vos pues sos la encargada de llevar la palabra de las otras-, ¡comprenden! Vendían a treinta mil la bolsa que compraban a diez mil.
Desde que el presidente de la República visitó la obra de ese aerodromo y que, furioso porque la construcción se había retrasado, amenazó con poner a todos los empresarios en la cárcel, aprovecharon para aumentar el precio de la bolsa a cincuenta mil. Cinco veces el precio con el que nos las compran. Pero nosotras también queremos aprovechar. Pedimos veinte mil, les quedarán todavía treinta mil de beneficio.
Photo de groupe au bord du fleuve (Foto de grupo a orillas del río) , Actes Sud, 2010

Maya Angelou, la parole phénoménale – la palabra fenomenal

Maya-Angelo

« Il arrive fréquemment qu’on me demande comment je suis devenue qui je suis. Comment née noire dans un pays de Blancs, pauvre dans une société où la richesse est admirée et recherchée à tout prix, femme dans un environnement où seuls les grands navires et quelques locomotives sont désignés favorablement par l’emploi du pronom féminin, comment suis-je devenue Maya Angelou ? ».

Il est des mots, et même des noms, que l’on savoure bien avant d’avoir découvert ce qu’ils signifient.
C’est bien ce qui m’arrivait jusqu’à ce jour avec le nom de Maya Angelou, dont les belles sonorités m’interpelaient sans que je cherchasse à percer ce qui se cachait derrière elles.
Jusqu’à ce que je tombe sur l’un de ses poèmes, Still I rose, et ce fut l’éblouissement. Je n’eus de cesse alors de mieux connaître cette grande dame de la culture afro américaine.

« Est-ce le maintient ? L’austérité ? Maya Angelou a un côté Simone de Beauvoir. Et, elle aussi, écrit des récits autobiographiques où se déroule l’histoire du « deuxième sexe ». Elle est grande -1,82m- et elle a traversé le siècle. Le 4 avril, elle a fêté ses 80 ans. Fêté, oui, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps.
Maya Angelou habite une maison jaune, au milieu de grands chênes, à Winston-Salem, en Caroline du Nord. Avant d’écrire des best-sellers, elle a eu plusieurs vies. Elle a été chanteuse de calypso, danseuse étoile, mère à 17 ans. Elle a travaillé pour Martin Luther King à New York, suivi le militant radical sud-africain Vusumzi Make en Egypte et côtoyé Malcolm X au Ghana. (…)
Maya Angelou n’a pénétré le monde des Blancs qu’à l’adolescence, en Californie, quand sa mère l’a inscrite dans une école privée. « Comme j’étais bonne élève et que j’étais la première Noire que les professeurs côtoyaient, j’étais particulièrement bien vue. Cela m’inquiétait. C’était la première fois que j’étais avec des Blancs ». Un de ces professeurs était une femme exceptionnelle qui ne faisait pas de distinction entre les élèves et qui appelait tout le monde par son nom de famille. Grâce à elle, Maya n’a jamais vu le monde en noir et blanc. Plus tard, à Harlem, il lui est arrivé d’avoir envie de fuir quand elle entendait ses amis être obsédés par le comportement des Blancs. Pour elle, tous les Blancs n’avaient pas toujours tort tout le temps. (…)
En 1965, Maya Angelou venait de rentrer du Ghana pour travailler avec Malcolm X, lorsque le leader radical a été assassiné. Trois ans plus tard, Martin Luther King lui a demandé de faire une tournée dans le pays pour parler de son organisation, la Southern Christian Leadership Conference. Elle arepoussé à plus tard. Elle voulait fêter son anniversaire. Le 4 avril, le jour de ses 40 ans, Martin Luther King a été tué. Elle est restée prostrée. « Ma vie avait chaviré. James Baldwin m’a sauvée », dit-elle. C’est grâce à l’auteur d’Harlem qu’elle s’est mise à écrire. C’est lui qui a conseillé à l’éditeur Bob Loomis, de Random House, une tactique pour la convaincre d’essayer : « Il suffit de lui dire qu’elle n’en est pas capable ! »Un an après la mort de MartinLuther King, elle a publié son premier récit I know why the caged bird sings. Et elle a cessé de fêter son anniversaire pendant des années. (…)
Comme beaucoup de leaders noirs de l’époque héroïque, elle avait pris le parti d’Hillary Clinton pendant les primaires démocrates, (…) Elle s’est rangée du côté du vainqueur. « Nous sommes une démocratie. La majorité l’emporte ».
Une nouvelle ère s’ouvre pour les Américains, mais Maya Angelou préfère ne pas en parler. Elle s’interdit les commentaires sur le moment historique et Barak Obama. « Nous n’y sommes pas ! Nous n’y sommes pas encore ! » Mais elle reconnaît que le moment est … « intoxicating ». Elle cherche le mot en français, ce français appris à Paris, alors qu’elle dansait dans Porgy and Bess, et qui ne demande qu’à revenir. Voilà, elle a trouvé : C’est « enivrant ».
Le Monde, le 26 octobre 2008

En 2010, Barak Obama décerna à Maya Angelou la médaille présidentielle de la Liberté, la plus haute distinction civile des États-Unis.
L’écrivaine noire mourut en mai 2014.

Hommage à Maya Angelou

Je suis femme par les deux plateaux de mes mains
Comme deux générosités ouvertes
Je suis femme par la savane brûlée de mes yeux
Et par le bouclier de mon front derrière lequel
luttent mes pensées et mes rêves
Je suis femme par l’audace de mes lèvres où viennent pondre les baisers
Je suis femme par l’écho de mon prénom qui roule dans les vallées de la vie
Je suis femme par l’étreinte de mes bras autour du soleil
Je suis femme par le berceau de mon ventre
Je suis femme par la poulie de mes hanches
où remonte l’eau vive de mon désir de femme
Je suis femme par l’unique étoile où s’accrochent les nuits
Je suis femme comme la terre est ronde
Je suis femme par la flamme de mes jambes au bal des songes
Je suis femme sans maître
Sans laisse
Sans vigile
Celle qui ne tombe pas
Celle dont les fruits repoussent sans cesse à force de mourir
Celle qui soulève les sphères de l’univers
Celle qui arrive avec les bourgeons du jour
Je suis femme pour rien et pour tout
Pour que le monde soit moins seul
Pour la vie
Et pour l’équilibre du monde
Ernest Pépin, 2011

Still I rise

You may write me down in history
With your bitter, twisted lies.
You may tread me in the very dirt
But still, like dust, I’ll rise
Does my sassiness upset you?
Why are you beset with gloom?
‘Cause I walk like I’ve got oil wells
Pumping in my living room

Just like moons and like suns,
With the certainty of tides,
Just like hopes springing high.
Still I’ll rise

Did you want to see me broken?
Bowed head and lowered eyes?
Shoulders falling down like teardrops.
Weakened by my soulful cries.
Does my haughtiness offend you?
Don’t you take it awful hard
‘Cause I laugh like I’ve got gold mines
Diggin’ in my own backyard
You may shoot me with your words,
You may cut me with yours eyes,
You may kill me with your hate fullness.
But still, like air, I’ll rise

Does my sexiness upset you?
Does it comes as a surprise
That I dance like I’ve got diamonds
At the meeting of my thighs?
Out of the huts of history’s shame
I rise
Up from the past that’s rooted in pain
I rise
I’m a black ocean, leaping and wide
Welling and swelling I bear in the tide.
Leaving behind nights of terror and fear
I rise
Into a daybreak that’s wondrously clear
I rise
Bringing the gifts that my ancestors gave
I am the dream and the hope of the slave
I rise
I rise
I rise

Je me soulève encore

Vous pouvez me rabaisse dans l’histoire
Avec vos mensonges tordus et amers
Vous pouvez me traîner dans la boue
Mais, comme la poussière, je me soulèverai encore
Mon insolence vous dérange ?
Pourquoi vous assombrir ?
Parce que je marche comme si j’avais un puits de pétrole
Pompant dans mon salon
Tout comme des lunes, tout comme des soleils
Avec la certitude des marées
Tout comme des espoirs jaillissants
Je me soulèverai encore

Vous voulez me voir brisée ?
La tête et les yeux baissés ?
Les épaules tombantes comme des larmes.
Affaiblie par me pleurs émus
Mon assurance vous offense ?
Vous ne prenez pas affreusement mal
De me voir rire comme si j’avais des mines d’or
En creusant dans mon jardin ?
Vous pouvez me fusiller de vos paroles
Vous pouvez me couper avec vos yeux.
Vous pouvez me tuer de toute votre haine.
Mais, comme l’air, je me soulèverai encore.

Ma sensualité vous met en colère ?
Cela vous surprend
Que je danse comme si j’avais des diamants
À la jointure de mes cuisses ?
En dehors des huttes honteuses de l’histoire
Je me soulève
Hors d’un passé enraciné dans la douleur
Je me soulève
Je suis un océan noir bondissant et large
Jaillissant et gonflant je tiens dans la marée
Laissant derrière moi des nuits de terreur et de crainte
Je me soulève
Dans une aube merveilleusement claire
Je me soulève
Emportant les présents offerts par les ancêtres
Je suis le rêve et l’espoir de l’esclave
Je me soulève
Je me soulève
Je me soulève

Phenomenal woman

Pretty women wonder where my secret lies,
I’m not cute or built to suit a fashion model’s size
But when I start to tell them,
They think I’m telling lies.
I say,
It’s the reach of my arms
The spam of my hips,
The stride of my step,
The curl of my lips.
I’m a woman
Phenomenally
Phenomenal woman,
That’s me

I walk into a room
Just as cool as you please,
Ant to a man,
The fellow stand or
fall down on their knees.
Then they swarm around me,
A hive of honey bees,
I say,
It’s the fire of my eyes,
And the flash of my teeth,
The swing of my waist,
And the joy in my feet,
I’m a woman
Phenomenally
Phenomenal woman
That’s me

Men themselves have wondered
What they see in me
They try so much
But they can’t touch
My inner mystery
When I try to show them
They say they still can’t see
I say,
It’s in the arch of my back,
The sun of my smile,
The ride of my breasts
The grace of my style
I’m a woman
Phenomenally
Phenomenal woman
It’s me

Now you understand
Just why my head’s not bowed
I don’t shout or jump about
Or have to talk real loud.
When you see me passing
It ought to make you proud
I say,
It’s in the click of my heels,
The bend of my hair,
The palm of my hand,
The need of my care,
‘Cause I’m a woman
Phenomenally
Phenomenal woman
That’s me.

Femme phénoménale

Les jolies femmes se demandent quel est mon secret
Je ne suis pas mignonne et je n’ai pas la taille mannequin,
Mais quand je commence à leur dire,
Elles pensent que je mens
Je dis,
C’est dans la portée de mes bras,
La largeur de mes hanches,
La foulé de mon pas,
La courbe de mes lèvres.
Je suis une femme,
Phénoménalement.
Une femme phénoménale,
C’est moi.

J’entre dans une pièce,
L’air tout à fait détaché
Et comme un seul homme
Tous les gars se lèvent
Tombent à genoux
Puis tournent autour de moi
Comme des mouches à miel.
Je dis,
C’est la flamme de mes yeux,
Et l’éclat de mes dents,
Le balancement de ma taille
Et la joie de mes pieds
Je suis une femme
Phénoménalement
Une femme phénoménale,
C’est moi.

Les hommes eux-mêmes se demandent
Ce qu’ils voient en moi
Ils essaient tant et tant
Mais ils ne peuvent toucher
Mon mystère intérieur
Quand je tente de leur montrer
Ils disent ne rien voir.
Je dis,
C’est dans la cambrure de mon dos,
Le soleil de mon sourire,
Le tour de mes seins,
La grâce de mon style
Je suis une femme
Phénoménalement
Une femme phénoménale,
C’est moi.

Maintenant vous comprenez
Pourquoi je ne baisse pas la tête
Je ne crie pas je ne saute pas
Ou ai besoin de parler fort
Quand vous me voyez passer,
Vous devez en être fières.
Je dis,
C’est dans le claquement de mes talons,
Le pli de mes cheveux,
La paume de ma main,
Le besoin de mes soins.
Parce que je suis une femme
Phénoménalement.
Une femme phénoménale,
C’est moi.

Africa

Thus she had lain
Sugarcane sweet
deserts her hair
golden her feet
mountains her breasts
two Niles her tears

Thus se has lain
Black through the years
over the white seas
rime white and cold
brigands ungentle
icicle bold
took her young daughters
sold her strong sons
churched her with Jesus
bled her with guns.

Thus she has lain
Now she is rising
remember her pain
remember the losses
her scream loud and vain
remember her richness
her history slain
now she is striding
although she has lain

C’est ainsi qu’elle s’était allongée
Douce canne à sucre
des déserts ses cheveux
de l’or ses pieds
des montagnes ses seins
deux Nils ses larmes

C’est ainsi qu’elle s’est allongée
Noire durant des années
par-dessus les mers blanches
du gel blanc et froid
des brigands impassibles
téméraires et froids
ont pris ses filles jeunes
vendu ses fils robustes
l’ont convertie à Jésus
l’ont saignée avec leurs armes

C’est ainsi qu’elle s’est allongée
Maintenant, elle se lève
souvenez-vous de ses peines
souvenez-vous de ses pertes
ses cris forts et vains
souvenez-vous de ses richesses
de son histoire poignardée
maintenant elle avance
bien qu’elle soit allongée

Nous prîmes place devant nos sièges, selon les instructions reçues, sur un signe du chef des chœurs, nous nous assîmes. Nous n’avions pas touché nos chaises que l’orchestre enchaîna sur l’hymne national. Nous nous relevâmes pour le chanter, puis nous récitâmes le serment d’allégeance. Nous restâmes debout un instant avent que le chef des chœurs et le proviseur nous fissent signe, plutôt désespérément, pensais-je, de nous rasseoir. L’ordre était si inattendu que notre mécanique bien huilée s’enraya. Durant une bonne minute, nous cherchâmes nos sièges à tâtons en nous cognant les uns contre les autres. Sous la pression des événements, les habitudes changent ou se consolident et, dans notre état de nervosité, nous nous étions apprêtés à suivre la routine coutumière de nos rassemblements : l’hymne national américain, le serment d’allégeance et puis le chant que chaque Noir que je connaissais appelait l’Hymne national noir. Tout cela exécuté sur le même ton, avec la même passion et, le plus souvent, debout sur le même pied.
Trouvant enfin mon siège, j’eus le pressentiment que bien pire allait suivre. Quelque chose, qui m’avait été ni répété ni prévu, allait se passer et nous allions perdre la face. Je me souviens clairement d’avoir été explicite dans le choix du pronom. C’était « nous », la promotion, notre unité pour qui je m’inquiétai alors.
Le proviseur souhaita la bienvenue aux « parents et amis » et demanda au pasteur baptiste de nous faire prier. Celui-ci prononça une oraison brève et directe et, un instant, je crus que tout repartait sur la bonne voie et dans la bonne direction. Cependant, quand le proviseur revint sous le dais, sa voix avait changé. Les sons m’ont toujours profondément affectée et la voix du proviseur était une de mes préférées. Je n’avais pas eu vraiment l’intention d’écouter ses propos, mais ma curiosité fut piquée et je me redressais pour prêter l’oreille. Il parlait de Booker T. Washington, notre grand leader défunt, qui disait que « nous pouvions être aussi unis que les doigts de la main… ». Puis, il ajouta quelques vagues commentaires sur l’amitié et en particulier l’amitié des gens qui montraient de bienveillance à l’égard des moins favorisés. Sur quoi sa voix s’évapora quasiment, se fit menue, lointaine, une rivière devenue ruisseau, puis filet d’eau. Mais il s’éclaira la gorge et dit :
-Notre orateur, ce soir, qui est aussi notre ami, est venu de Texarcana pour prononcer l’allocution de notre cérémonie. (…)
Domleavy ne jeta qu’un seul regard sur l’auditoire (à la réflexion, je suis persuadée qu’il voulut simplement s’assurer que nous étions bien là), ajusta ses lunettes et se mit à lire une liasse de notes.
Il était « heureux d’être présent et de voir le travail continuer tout comme dans les autres écoles ». Au premier « Amen » lâché par l’assistance, je condamnai le coupable auteur à mourir sur-le-champ, étranglé par le mot. Ce qui n’empêcha pas les « Amen » et les « Mais oui » de commencer à se déverser dans la salle comme la pluie à travers un para pluie troué.
M. Domleavy nous parla des merveilleux changements qui nous étaient réservés, à nous, les enfants de Stamps. Central School (il s’agissait bien entendu de l’école blanche) jouirait dès l’automne d’un certain nombre d’améliorations qu’on venait de lui accorder. Un artiste très connu viendrait de Little Rock y enseigner le dessin et la peinture. Elle recevrait des microscopes et un équipement des plus modernes pour ses laboratoires de chimie.(…)
Mais nous non plus ne serions pas oubliés dans le plan de bonification générale qu’il avait en tête.
Il avait, dit-il, fait remarquer à des gens haut placés que l’un des premiers avants de football du collège d’agriculture et de mécanique de l’Arkansas sortait de cette bonne vieille école préparatoire du comté de Lafayette. Ici, on entendit moins d’ « Amen ». Les rares qui percèrent restèrent suspendus en l’air, maussades, chargés du poids de l’habitude.
M.Domleavy poursuivit notre éloge. Il le poursuivit en racontant comment il s’était vanté qu’ « un des meilleurs joueurs de basket de Fisk avait marqué son premier panier ici même, à l’école préparatoire du comté de Lafayette ».
Les jeunes Blancs se verraient offrir l’occasion de devenir des Galilée, des Mme Curie, des Edison ou des Gauguin. Et nos garçons (les filles n’étaient même pas dans le coup) essaieraient d’être des Jesse Owens et des Joe Louis.
Owens et le « Bombardier noir » figuraient certes parmi les grands héros de notre univers, mais quel éducateur, dans le blanc royaume de Little Rock, pouvait s’arroger le droit de décider que seuls ces deux hommes dussent être nos modèles ? Qui décidait que, pour devenir un savant, Henry Reed devrait, comme George Washington Carver, cirer des chaussures afin de pouvoir s’acheter un minable microscope ? Baily resterait manifestement trop petit pour faire un athlète et donc quel abruti en béton, vissé à sa chaise de fonctionnaire local, avait résolu que, si mon frère choisissait d’être avocat, il lui faudrait d’abord faire pénitence pour la couleur de sa peau en ramassant du coton ou en binant du maïs, et en étudiant par correspondance le soir durant vingt ans d’affilé ? (…)
La remise des diplômes –le temps secrètement magique des robes à volants, des cadeaux, des félicitations et des récompenses- fut terminée pour moi avant l’appel de mon nom. Tout ce qui avait été accompli l’avait été pour rien. Dessiner méticuleusement des cartes en trois couleurs d’encre, lire et épeler des mots de dix syllabes, apprendre par cœur Le Viol de Lucrèce de Shakespeare en entier -, tout cela ne servait à rien. Domleavy nous avait démasqués. (…)
Mon nom avait perdu sa résonance familière et on dut me pousser pour que j’aille recevoir mon diplôme. Tous mes préparatifs s’étaient anéantis. Je n’avançais pas vers l’estrade comme une amazone conquérante, pas plus que je ne cherchai, parmi les spectateurs, Bailey et son signe de têe approbateur. Marguerite Johnson. J’entendis de nouveau le nom, on lut la liste de mes prix, des murmures flatteurs s’élevèrent dans l’assistance, et je pris ma place sur l’estrade, comme prévu. Je songeai aux couleurs que je haïssais : écru, puce, lavande, beige et noir. Un certain remue-ménage se produisit autour de moi, puis Henry Reed fit son discours. « Être ou ne pas être ». N’avait-il donc pas entendu les Blancs ? Puisque nous ne pouvions pas être, la question ne se posait pas. La vois d’Henry s’éleva, claire et ferme. Je redoutais de le regarder. N’avait-il pas compris le message ? Il n’existait rien chez les Nègres, de « plus noble pour l’esprit » parce que le monde ne pensait pas que nous avions un esprit et nous le faisait savoir. « Un sort outrageux ». Ça pour le coup, c’était une plaisanterie.
Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage, Les allusifs, 2008

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La première décennie du XXe siècle n’était pas une bonne période pour naître noire, pauvre et fille à Saint-Louis, dans le Missouri, mais Vivian Baxter est née noire et pauvre de parents noirs et pauvres. Puis elle grandira et on dira d’elle qu’elle était belle. À l’âge adulte, on la connaîtra comme la dame à la peau couleur beurre et aux cheveux gonflés peignés en arrière.
Son père, un Trinidadien au fort accent des Caraïbes, avait sauté d’un bateau transportant des bananes à Tampa, en Floride, et a réussi toute sa vie à échapper aux agents du service d’immigration. Il parlait souvent, haut et fort, de sa fierté d’être un citoyen américain. Personne ne lui a expliqué que le simple fait de vouloir être un citoyen ne suffisait pas pour qu’il en soit un.
Faisant contraste avec le teint chocolat de son père, sa mère avait la peau pâle pour passer pour une Blanche. On l’appelait une octavonne, ce qui signifie qu’elle avait un huitième de sang noir. Ses cheveux étaient longs et raides. À la table de la cuisine, elle faisait rire ses enfants en faisant tourner ses tresses comme des cordes, puis en s’asseyant dessus.
Bien que la mère de Vivian fût issue d’une famille irlandaise, elle avait été élevée par des parents adoptifs allemands et parlait avec un net accent germanique.
Vivian était l’aînée des enfants Baxter, suivie de sa sœur Leah, puis de ses frères Tootie, Cladwell, Tommy et Billy.
Au cours de leur enfance, leur père fit de la violence une partie de leur héritage. Il disait souvent :
-Si vous vous retrouvez en prison pour vol ou cambriolage, je vous laisserai croupir là. Mais si on vous arrête parce que vous vous êtes battus, je vendrai votre mère pour payer votre caution.
La famille fut surnommée les Bad Baxters. Si quelqu’un mettait l’un d’eux en colère, ils traquaient l’offenseur jusqu’à sa rue ou à son saloon. Les frères –armés- entraient dans le bar et se postaient à la porte, à chaque extrémité du bar et près des toilettes. Oncle Cladwell saisissait une chaise en bois et la cassait, puis tendait un morceau de la chaise à Vivian en disant :
-Vivian, va botter le cul de ce salaud.
-Lequel ? demandait Vivian.
Elle se servait ensuite de l’arme de bois pour frapper l’offenseur.
Quand ses frères disaient « C’est assez », les Baxter repartaient avec leur brutalité, laissant leur mauvaise réputation flotter dans l’air. À la maison, ils racontaient leurs histoires de bagarres souvent avec délectation.
Grand-mère Baxter jouait du piano à l’église baptiste et elle aimait entendre ses enfants chanter du gospel. Elle remplissait une glacière de bières Budweiser et empilait de boîtes de crème glacée dans le réfrigérateur.
Dans la cuisine, les mêmes hommes violents, dirigés par leur féroce grande sœur, chantaient en harmonie des chants religieux comme Jesus keep me near the cross.
There’s a precious fountain
Free to all, a healing stream,
Flows from Calvary’s mountain.
Les Baxter étaient fiers de leur talent pour le chant. Oncle Tommy et oncle Tootie avaient des voix de basse ; oncle Cladwell, oncle Ira et oncle Billy étaient des ténors ; Vivian avait une voix de contralto ; et tante Leah chantait avec une voix de soprano (selon la famille, elle avait aussi un joli trémolo).
Des années plus tard, je les entendrais souvent, après que mon père, Bailey Johnson Senior, nous eut amenés à Saint-Louis, mon frère -surnommé Junior-, et moi, pour vivre avec les Baxter.
Ils étaient fiers de chanter juste et fort. Souvent, des voisins venaient se joindre à eux, chacun essayant de chanter plus fort que les autres. (…)
Ma mère, qui allait toujours demeurer d’une beauté saisissante, rencontra mon père, un beau soldat, en 1924. Bailey Johnson était revenu de la Première Guerre mondiale avec un grade d’officier et un faux accent français. Vivian et lui furent incapables de se retenir. Ils tombèrent amoureux pendant que les frères tournaient autour de lui d’une manière menaçante. Il avait été à la guerre, et il venait du Sud, où un Noir apprenait très tôt qu’il devait faire face à des menaces, sinon il n’était pas un homme. (…)
Vivian et Bailey laissèrent derrière eux le climat conflictuel qui régnait chez les Baxter et déménagèrent en Californie, où le petit Bailey est né. Je suivis deux ans plus tard. Mes parents se rendirent rapidement compte qu’ils ne pouvaient pas vivre ensemble. Ils étaient comme des allumettes et de l’essence. Ils se disputaient même sur la façon dont ils allaient se séparer. Ni l’un ni l’autre ne voulaient la responsabilité de s’occuper de deux jeunes enfants. Après leur rupture, ils nous envoyèrent, Bailey et moi, chez la mère de mon père en Arkansas. (…)
Exception faite d’une horrible visite à Saint-Louis, nous vécûmes à Stamps avec la mère de mon père, grand-mère Annie Henderson, et son autre fils, oncle Willie, jusqu’à ce que j’aie treize ans. La visite à Saint-Louis fut de courte durée, mais je fus violée pendant mon séjour là-bas et le violeur fut tué. Je pensais avoir causé sa mort parce que j’avais révélé son nom à la famille.
Me sentant coupable, je cessais de parler, sauf à Bailey. J’en était venue à la conclusion que ma voix était si puissante qu’elle pouvait tuer des gens, mais qu’elle ne pourrait pas faire de mal à mon frère parce que nous nous aimions si fort. (…)
Lorsque le train atteignit la Californie, j’avais trop peur pour accepter l’idée que j’allais enfin rencontrer ma mère.
Ma grand-mère prit mes mains dans les siennes.
-Y a pas de quoi avoir peur, Sister. Elle est ta mère, c’est tout. On n’arrive pas à l’improviste. Quand elle a reçu ma lettre expliquant que Junior commençait à devenir un homme, elle nous a invités à venir en Californie.
Grand-mère me berça dans ses bras en chantonnant, et je me calmai.
Quand nous descendîmes du train, je cherchai une femme qui pourrait être ma mère. Lorsque j’entendis la voix de ma grand-mère appelant quelqu’un, je me tournai dans la direction de la voix. J’étais certaine qu’elle avait fait une erreur, mais la jolie petite femme aux lèvres rouges et aux talons hauts se précipita vers ma grand-mère.
-Maman Annie ! Maman Annie !
Grand-mère ouvrit les bras et enlaça la femme. Quand elle baissa les bras, la femme demanda :
-Où est mon bébé ?
Elle regarda autour d’elle et me vit. J’aurais voulu disparaître sous terre. Je n’étais pas jolie ni même mignonne. Cette femme qui ressemblait à une vedette de cinéma méritait une fille plus belle que moi. Je le savais et j’étais certaine qu’elle s’en rendrait compte dès qu’elle me verrait.
-Maya, Marguerite, mon bébé !
Soudain, je me retrouvais enveloppée dans ses bras et son parfum. Puis elle m’éloigna d’elle et me regarda.
-Oh, mon bébé, tu es belle et si grande. Tu ressembles à ton papa et à moi. Je suis si heureuse de le voir.
Elle m’embrassa. Durant toutes les années passées en Arkansas, jamais on ne m’avait embrassée.
Souvent, ma grand-mère m’appelait pour me montrer à ses visiteurs en disant : « Voici ma petite-fille ». Elle me caressait les bras et souriait.
Mais jamais je n’avais reçu de baiser.
Maintenant, Vivian Baxter embrassait mes joues, mes lèvres, mes mains. Comme je ne savais pas quoi faire, je ne fis rien. (…)
Ma mère m’observa sans dire grand-chose durant environ deux semaines. Puis elle me fit asseoir pour que nous ayons une petite conversation –un rituel qui me deviendrait familier.
-Maya, me dit-elle, tu désapprouves ma façon de vivre parce que je ne suis pas comme ta grand-mère. C’est vrai, je ne le suis pas. Mais je suis ta mère et je bosse dur pour payer ce toit au-dessus de ta tête. Quand tu vas à l’école, ton enseignante te sourit et tu lui souris en retour. Des élèves que tu ne connais même pas te sourient et tu souris aussi. Moi, je suis ta mère. Si tu peux faire apparaître un sourire sur ton visage pour des inconnus, fais-le pour moi. Je l’apprécierai, je te le promets.
Elle posa sa main sur ma joue et sourit.
-Allez mon bébé, souris pour maman. Allez, sois charitable.
Elle fit une grimace et, malgré moi, je souris. Elle m’embrassa sur les lèvres et se mit à pleurer.
-C’est la première fois que je te vois sourire. Tu as un beau sourire. Ma belle fille peut sourire.
Je n’étais pas habituée à me faire qualifier de belle.
Ce jour-là, j’ai appris qu’on pouvait être généreux simplement en faisant sourire quelqu’un.
Lady B (Mom & I & Mom), Paris, 2014, Buchet-Castel

« The ole ark’s a-moverin’, a-moverin’, a-moverin’,
the ole ark’s a-moverin along”.
Les États-Unis de 1957 étaient à l’image de l’arche ballottée par les flots de cet ancien spiritual. Comme elle, en effet, nous allions à gauche, à droite, en avant, en arrière, souvent en décrivant des cercles concentriques.
Nos contradictions formaient un véritable labyrinthe. Les Américains, blancs et noirs, exécutaient des pas de danse parallèles, complexes et souvent dangereux. À force d’avancées, de retournements et de marches arrière, nous fûmes les architectes de notre propre confusion. Le pays acclama Althea Gibson, joueuse de tennis grande et élancée qui fut la première Noire à remporter le simple dames aux championnats des États-Unis. Le président Dwight Eisenhower fit appel aux parachutistes des États-Unis pour protéger les élèves noirs de Little Rock, en Arkansas, et le sénateur de la Caroline du Sud, Strom Thurmond prononça un discours de vingt-quatre heures et dix-huit minutes afin d’empêcher le Congrès d’adopter le projet de loi sur le droit de vote proposé par la Commission des droits civiques.
En quelques mois seulement, Sugar Ray Robinson, chouchou de l’Amérique, perdit son titre de champion des poids moyens, le récupéra, le perdit de nouveau. Cette année-là, Sur la route, roman de Jack Kerouac, dont le titre était un reflet fidèle de la psychologie nationale, connut un grand succès de librairie. Nous étions en mouvement, certes, mais nul ne connaissait notre destination ni notre date d’arrivée.
J’étais de retour en Californie après une tournée européenne d’une année comme première danseuse de l’opéra Porgy and Bess. Pendant des mois, j’avais chanté dans des boîtes de nuit de la côte ouest et d’Hawaï et mis un peu d’argent de côté. Nous nous joignîmes alors, mon jeune fils Guy et moi, à la brigade des beatniks. Au grand désarroi de ma mère et au grand plaisir de Guy, nous traversâmes le Golden Gate Bridge pour nous établir dans une commune de péniches, où j’évoluais pieds nus et en jean, sans me donner la peine de repasser nos vêtements. Si Guy fréquentait un barbier de San Francisco, mes cheveux à moi, que j’avais cessé de défriser, ressemblaient désormais à une ample haie mal entretenue : de loin, je faisais penser à un haut arbre brun dont les branches auraient été coupées. Au sein de notre groupe, mes camarades –un ichtyologiste, un musicien, une épouse et un inventeur- étaient blancs. S’ils avaient été politisés (ce qui n’était pas le cas), ils se seraient situés quelque part entre l’extrême gauche et la frange révolutionnaire.
Bizarrement, notre petite communauté était à l’abri des tensions raciales, et mon fils vivait au contact de Blancs aux yeux de qui il n’était ni exotique (en cas d’incartade, ils ne se gênaient pas pour le remettre à sa place) ni banal (ils ne faisaient jamais comme s’il n’existait pas).
Pendant notre séjour à Sausalito, ma mère tâcha tant bien que mal de refouler son instinct maternel. À l’occasion de ses visites mensuelles –arborant des fourrures, des diamants et des talons aiguille qui se prenaient sans cesse entre les planches branlantes de la péniche-, elle se forçait à sourire et à tenir sa langue. Dans ses yeux, toutefois, on lisait les craintes qu’elle nourrissait pour « son bébé » et le bébé de cette dernière. Elle laissait des liasses de billets sous mon oreiller ou me refilait un chèque en m’embrassant pour me dire au revoir. Elle aurait pu se rassurer en se rappelant le proverbe biblique : Le fruit ne tombe pas loin de l’arbre. En effet, moins d’une année plus tard, j’avais envie d’un espace à moi, d’une moquette épaisse et d’ongles impeccablement manucurés. Guy devenait turbulent, s’ensauvageait à la façon d’un jeune animal. Il prenait si peu de bains que je craignais presque pour sa santé. Et comme mes amis le traitaient comme un jeune adulte, il oubliait la place qui lui revenait dans notre relation mère-fils.
Il était temps de passer à autre chose. Je pouvais revenir à la chanson et gagner assez d’argent pour subvenir à mes besoins et à ceux de Guy.
Je devais me fier à la vie : j’étais encore assez jeune pour croire qu’elle chouchoute ceux qui ont le courage de vivre pleinement.
Je fis nos bagages, dis au revoir et pris la route.
Laurel Canyon, à dix minutes de la pharmacie Schwab’s et à quinze de Sunset Strip, était le secteur résidentiel officiel de Hollywood.
Le quartier se distinguait surtout par sa sensualité. Des maisons au toit rouge, de style mauresque, se nichaient élégamment parmi les argousiers. L’air humide embaumait l’eucalyptus. Les fleurs coloraient les lieux d’une débauche de cramoisi, de cornaline, de rose, de fuchsia et d’or de toutes les teintes. Sur des branches dont les couleurs allaient du vert foncé sinistre au jaune saumâtre, les geais, les engoulevents, les hirondelles et les merles bleus pépiaient, sifflaient.
Les rares Noirs qui vivaient dans Laurel Canyon, notamment Billy Eckstein, Billy Daniels et Herb Jeffries, étaient riches et célèbres. En outre, ils avaient la peau assez claire et passaient, disons, pour des Portugais. Moi, en revanche, j’étais une chanteuse de cabaret peu connue, réputée posséder plus de détermination que de talent, mais j’aspirais par-dessus tout à vivre dans un milieu glamour. Les récits d’amateurs découverts dans les snacks tenaient à mes yeux de la fiction. Pourtant, je jugeais important d’être au bon endroit au bon moment. Et en 1958, aucun lieu ne m’attirait autant que Laurel Canyon.
Je répondis à une petite annonce. La maison, m’informa le propriétaire, avait été louée le matin même. Je demandai alors à Atara et Joe Morheim, Blancs sympathiques à ma cause, de répéter la même démarche. Affaire conclue. Le jour de mon déménagement, les Morheim, mon ami et professeur de chant Frederick « Wilkie » Wilkerson, Guy et moi fîmes notre apparition sur les marches d’un modeste bungalow de deux chambres à coucher, au loyer scandaleusement élevé.
Le proprio serra la main de Joe et lui souhaita la bienvenue. Puis il jeta un coup d’œil par-dessus l’épaule de mon ami et me reconnut. Sous l’effet du choc et de la répulsion, il eut un mouvement de recul. Il retira aussitôt sa main.
-Espèce de salaud ! Je vois clair dans votre jeu. Vous méritez que je vous traîne en justice.
La réaction de Joe, toujours désinvolte au point de passer pour insouciant, me surprit.
-Me traîner devant les tribunaux, moi ? Saleté de fasciste ! C’est plutôt madame qui devrait vous poursuivre ! Je me ferai un plaisir de témoigner en sa faveur. Maintenant, poussez-vous. Nous avons du travail.
L’homme nous contourna. Sa colère remplissait l’air parfumé.
-J’aurais dû m’en douter, fit-il. Sale juif. Espèce de fumier.
Nous rîmes nerveusement et transportâmes mes meubles dans la maison.
Quelques semaines plus tard, j’avais repeint en blanc pimpant les murs de la petite maison et inscrit Guy à l’école du coin. Je n’avais reçu que quelques coups de fil de menace.
J’avais aussi fait l’acquisition d’une splendide vieille voiture. L’auto, une Chrysler vert océan vieille de dix ans, avait un tableau de bord façon parquet et des portières en bois qui se fendillaient. Rien à voir avec le chrome éclatant des Cadillac et de Buick que se payaient mes voisins, mais le véhicule possédait une élégance surannée. Le toit baissé, je me faisais l’effet d’une artiste excentrique, et non d’une pauvre femme noire qui vivait au-dessus de ses moyens, en dehors de son milieu naturel, loin des siens.

Billie Holiday

Un matin de juin, Wilkie entra chez moi.
-Ça te dirait de rencontrer Billie Holiday ? demanda-t-il.
-Évidemment. Tu connais beaucoup de gens qui refuseraient une proposition pareille ? Elle chante en ville ?
-Non. Elle est de passage après un séjour à Honolulu. Je m’en vais de ce pas la chercher à son hôtel. Je l’emmène ici, si tu veux. Tu te sens à la hauteur ?
-À la hauteur ? Pas de problème. C’est une femme. Moi aussi.
Des gloussements roulèrent dans la poitrine de Wilkie avant de jaillir de sa bouche.
-Hé ! Tu ne doutes de rien, toi. Tu vas peut-être plaire à Billie. Dans ce cas, tant mieux pour toi. Sinon, gare à tes fesses.
-À moins que ce ne soit le contraire. Qui te dit qu’elle me plaira, elle ?
Wilkie rit de nouveau.
-Insolente, va. Tu as du gin ?
Dans une armoire, une bouteille solitaire accumulait la poussière depuis des mois.
Wilkie se leva.
-File-moi tes clés, dit-il. Je suis sûr que Billie prendra plaisir à rouler en décapotable.
Je ne m’énervai qu’après son départ. Lady Day était sur le point de débarquer chez moi, révélation qui me heurta en plein visage. Je me mis à trembler. Il était notoire qu’elle consommait des drogues dures ; quant à moi, je m’octroyais à peine un peu de mari, de loin en loin, . Comment lui interdire de se piquer ou de sniffer chez moi ? On racontait aussi qu’elle avait des penchants lesbiens. Comment repousser ses avances, à supposer qu’elle m’en fasse, sans lui donner l’impression de la rejeter, elle ? Dans le monde du show-business, ses sautes d’humeur étaient légendaires, et je ne voulais surtout pas lui donner de motifs de péter les plombs. Je passai l’aspirateur, vidai les cendriers et époussetai, tout en sachant que ce n’était pas une maison impeccable qui séduirait Billie Holiday.
Je l’entrevus d’abord par la porte moustiquaire, et ma nervosité se mua aussitôt en stupéfaction. Son visage bouffi ne gardait presque rien de sa beauté de naguère. Elle avait les yeux d’un noir éteint. Lorsque Wilkie fit les présentations, la main de Billie Holiday resta un moment dans la mienne, pareille à un jouet en caoutchouc.
-Ça va, maya ? dit-elle. C’est joli chez toi.
Elle n’avait même pas jeté un coup d’œil autour d’elle. Je reconnus toutefois la voix traînante, mince et geignarde qui, certains soirs de solitude, m’avait tenu compagnie.
J’apportai du gin et j’écoutai Wilkie et Billie se remémorer le bon vieux temps et leurs amis communs de Washington DC. Les noms qu’ils évoquaient et les escapades qui les faisaient glousser ne voulaient rien dire pour moi, mais j’étais fascinée par leur conversation et par la complexité de la langue de Billie. La fréquentation des clochards, des arnaqueurs, des joueurs et des escrocs à la petite semaine m’avait exposé aux gros mots. Et pour avoir passé des années dans les loges de boîtes de nuit, des cabarets et des bastringues en tous genres, je croyais connaître tous les blasphèmes. Je n’avais encore rien entendu. La langue de Billie Holiday était un mélange de railleries et de vulgarité qui me prit complètement par surprise. Elle employait des mots coutants, mais les arrangeait de façon inédite, en prenant un ton désinvolte et grinçant qui semblait mettre une éternité à franchir vos oreilles. Lorsqu’elle se tourna enfin vers moi pour m’inclure dans leur dialogue, je me rendis compte que je n’avais rien à dire qui pût l’intéresser.
-Alors, il paraît que t’es chanteuse ? Tu chantes du jazz, toi aussi ? T’es bonne, au moins ?
-Non, pas vraiment. Je n’ai pas le timbre qu’il faut.
-Tu veux être une grande chanteuse ? Tu veux rivaliser avec moi ?
-Non, je ne cherche à dépasser personne. Je suis juste une amuseuse qui essaie gagner sa vie.
-Une amuseuse ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu fais voir tes lolos ? Tu remues tes fesses ?
-Non, surtout pas. Je ne ferais jamais une chose parelle. Jamais de la vie.
-Faut jamais dire jamais, tu sais.
Wilkie se porta à ma défense au moment où je m’interrogeais sur le moyen de me débarrasser de cette bonne femme hostile.
-Ne la juge pas avant de l’avoir entendu, Billie. Elle chante du folk, du calypso et du blues. Tu me connais. Si je te dis qu’elle a du talent, c’est qu’elle en a. Elle chante bien et elle a la gentillesse de nous recevoir chez elle. Alors lâche-la un peu, tu veux ? Sinon, t’as qu’à traîner ton sale cul jusqu’en bas de la colline. Tu sais que je n’entends pas à rire avec les bonnes manières.
Elle éclata de rire.
Tant que je serai noire

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Les brises de la nuit ouest-africaine, intimes et timides, léchaient les cheveux, transperçaient les robes de coton avec une familiarité inconvenante, puis s’évanouissaient dans l’obscurité absolue. La lumière du jour se montrait elle aussi insistante, en beaucoup plus effronté et inconsidéré. Elle éblouissait, embrouillait la vue. Elle s’immisçait sous mes paupières closes, me tirait d’un lit qui ne m’appartenait pas et me lançait dans les rues toutes nouvelles.
Après avoir passé près de deux années au Caire, j’étais venue à Accra avec mon fils Guy, qui allait commencer ses études à l’Université du Ghana. Je comptais passer deux semaines dans cette ville chez l’ami d’un collègue, aider Guy à s’installer dans la résidence étudiante et me rendre au Libéria, où un poste m’attendait au ministère de l’Information.
Guy avait dix-sept ans et beaucoup de débrouillardise, j’avais trente-trois ans et beaucoup de détermination. Nous étions des Noirs américains en Afrique de l’Ouest, où, pour la première fois de notre vie, la couleur de notre peau était considérée comme normale et naturelle.
Guy, qui avait terminé ses études secondaires en Égypte, parlait bien l’arabe et jouissait d’une excellente santé. Il apprenait rapidement une langue ghanéenne, jurait-il, et se tirerait très bien d’affaire tout seul. Au Caire, j’avais réussi comme journaliste et échoué lamentablement comme épouse, et la fin de mon mariage avait été marquée par un semblant de dignité en public et par un océan de larmes secrètes. Les pleurs derrière moi, désormais, je volais vers une nouvelle aventure. L’avenir recelait toutes les promesses.
Pendant deux jours, nous avions ri, Guy et moi. Nous contemplions les rues ghanéennes et riions. Nous écoutions les langues mélodieuses et riions. Nous nous regardions et riions aux éclats.
Le troisième jour, Guy parti en excursion, fut blessé dans un accident de voiture. Il se fractura un bras et une jambe et se cassa le cou.
Les mois de juillet et d’août 1962 s’étirèrent, tels de gros hommes qui baillent après un festin. Ils avaient tout lieu de jubiler, ceux-là, car ils m’avaient mangée tout entière. Avalée tout rond. Ils m’avaient vidée de mes forces vives, non pas avec précipitation, mais lentement, avec la patience obscène de ceux qui sont sûrs de leur victoire. Je devins une ombre dans les rues chauffées à blanc, un spectre sombre à l’hôpital. Je ne tirais aucun réconfort du fait que les médecins et les infirmières qui rôdaient autour de Guy étaient noirs, ni de la compagnie des Noirs américains expatriés qui, mis au courant de notre malheur, venaient meubler les longues heures d’attente. Les allégeances raciales et les affinités culturelles ne voulaient plus rien dire.
Un billet d’avions pour l’Afrique, Le livre de Poche, 2012

Maya-Angelou1

Ocurre a menudo que me pregunten cómo llegué a ser quien soy. Cómo nacida negra en un país de blancos, pobre en una sociedad en la que la riqueza es admirada y buscada a toda costa, mujer en un entorno en el que sólo los grandes barcos y algunas locomotoras se nombras favorablemente con un pronombre femenino, como llegué a ser Maya Angelou?”.

Hay palabras, y aún nombres, que uno saborea mucho antes de haber descubierto lo que significan.
Es lo que me ocurría hasta este día con el nombre de Maya Angelou, cuyas bellas sonoridades me interpelaban sin que yo buscara descubrir que se escondía detrás de ellas.
Hasta que me topé con uno de sus poemas, Still I rose, y fue el encandilamiento. No descansé entonces hasta conocer mejor a esta gran dama de la cultura afroamericana.

« ¿Acaso es el porte? ¿La austeridad? Maya Angelou tiene un lado Simone de Beauvoir. t, ella también, escribe relatos autobiográficos donde se desarrolla la historia del « segundo sexo ». Es alta -1,82m- y atravesó el siglo. El 4 de abril festejó sus 80 años. Festejó, sí, lo que no le había ocurrido desde hacía mucho tiempo.
Maya Angelou vive en una casa amarilla, en medio de grandes robles, en Winston-Salem, en Carolina del Norte. Antes de escribir best-seller, tuvo varias vidas. Fue cantante de calypso, bailarina estrella, madre a los 17 años. Trabajó para Martin Luther King, siguió al militante radical sudafricano Vusumzi Make a Egipto y se codeó con Malcolm X en Ghana. (…)
Maya Angelou sólo penetró el mundo de los blancos en la adolescencia, en California, cuando su madre la inscribió en una escuela privada. « Como era buena alumna y que era la primera negre que veían los profesores, estaba particularmente bien considerada. Esto me inquietaba. Era la primera vez que estaba con blancos». Una de las profesoras er auna mujer excepcional que no hacía distinciones entre los alumnos y que llamaba a todo el mundo por su apellido. Gracias a ella, Maya nunca vio el mundo en blanco y negro. Más tarde, en Harlem, le ocurrió tener ganas de huir cuando oía a sus amigos obsesionados por el comportamiento de los blancos. Para ella, todos los blancos no estaban siempre equivocados todo el tiempo. (…)
En 1965, Maya Angelou acababa de volver de Ghana para trabajar con Malcolm X, cuando el líder radical fue asesinado. Tres años más tarde, Martin Luther King le pidió hacer una gira por el país para hablar de su organización, la Southern Christian Leadership Conference. Lo dejó para más tarde. Quería festejar su cumpleaños. El 4 de abril, el día de sus 40 años, Martin Luther King fue asesinado. Quedó postrada. “Mi vida había zozobrado. James Baldwin me salvó”, dice. Se puso a escribir gracias al autor de Harlem. Fue él quien le aconsejó al editor Bob Loomis, de Random House, una táctica para convencerla de probar : «Basta con decirle que no es capaz ! » Un año después de la muerte de MartinLuther King, publicó su primer relato I know why the caged bird sings. Y dejó de festejar su cumpleaños durante años. (…)
Como muchos líderes negros de la época heroica, había tomado partido por Hillary Clinton durante las primarias demócratas. (…) Se plegó del lado del vencedor. « Somos una democracia. La mayoría gana ».
Una nueva era se abre para los norteamericanos, pero Maya Angelou prefiere no hablar de ello. “¡No estamos en eso. Todavía no estamos en eso!” Pero reconoce que el momento es … « intoxicating ». Busca la palabra en francés, ese francés aprendido en París cuando bailaba en Porgy and Bess, y que sólo pide volver. Ya está, lo encontró : Es « enivrant ».
Le Monde, 26 octubre de 2008

En 2010, Barak Obama otorgó a Maya Angelou la medalla presidencial de la Libertad, la más alta distinción civil de los Estados Unidos.
Le escritora negra murió en mayo de 2014.

Homenaje a Maya Angelou

Soy mujer por las dos mesetas de mis manos
como dos generosidades abiertas
Soy mujer por la sabana ardiente de mis ojos
Y por el escudo de mi frente detrás del que
luchan mis pensamientos y mis sueños
Soy mujer por la audacia de mis labios donde vienen a empollar los besos
Soy mujer por el eco de mi nombre que rueda por los valles de la vida
Soy mujer por el abrazo de mis brazos alrededor del sol
Soy mujer por la cuna de mi vientre
Soy mujer por la polea de mis caderas
donde sube el agua viva de mi deseo de mujer
Soy mujer por la única estrella de la que se enganchan las noches
Soy mujer como la tierra es redonda
Soy mujer por la llama de mis piernas en el baile de los sueños
Soy mujer sin amo
Sin correa
Sin vigilante
Aquella que no cae
Aquella cuyos frutos renacen sin cesar a fuerza de morir
Aquella que levanta las esferas del universo
Aquella que llega con los brotes del día
Soy mujer por nada y por todo
Para que el mundo esté menos solo
Por la vida
Y por el equilibrio del mundo
Ernest Pépin, 2011

Aún me levanto

Pueden rebajarme en la historia
Con sus mentiras torcidas y amargas,
Pueden arrastrarme en el fango
Pero, como el polvo, aún me levantaré
¿Mi descaro les molesta?
¿Por qué apesadumbrarse?
Porque camino como si tuviera un pozo de petróleo
Bombeando en mi living
Como lunas, como soles
Con la certeza de las mareas
Como esperanzas que surgen
Aún me levantaré

¿Quieren verme quebrada?
¿Con la cabeza gacha y los ojos bajos?
Los hombros caídos como lágrimas.
Debilitada por mi llanto desconsolado
¿Mi seguridad los ofende?
No tomen tan a pecho
Verme reír como si tuviera minas de oro
Cavando en mi jardín
Pueden dispararme con sus palabras
Pueden cortarme con sus ojos.
Pueden matarme con todo su odio.
Pero, como el aire, aún me levantaré.

¿Mi sensualidad los irrita?
¿Les sorprende
Que baile como si tuviera diamantes
En la unión de mis muslos?
Fuera de las chozas vergonzosas de la historia
Me levanto
Fuera de un pasado arraigado en el dolor
Me levanto
Soy un océano inquieto y amplio
Surgiendo y creciendo quepo en la marea
Dejando detrás de mí noches de terror y miedo
Me levanto
En un alba maravillosamente clara
Me levanto
Llevando los regalos dados por los antepasados
Soy el sueño y la esperanza del esclavo
Me levanto
Me levanto
Me levanto

Mujer fenomenal

Las mujeres hermosas se preguntan cuál es mi secreto,
No soy bonita ni tengo talle de modelo
Pero cuando empiezo a decírselo,
Piensan que miento.
Digo,
Está en el alcance de mis brazos
El ancho de mis caderas,
La cadencia de mi paso,
La curva de mis labios.
Soy una mujer
Fenomenalmente
Mujer fenomenal,
Esa soy yo

Entro en una habitación
Calma como te gusta,
Y al hombre,
Los tipos se ponen de pie
se caen de rodillas .
Luego revolotean a mi alrededor,
Una colmena de abejas melíferas.
Digo,
Es el fuego de mis ojos,
Y el brillo de mis dientes,
El movimiento de mis caderas,
Y la alegría de mis pies,
Soy una mujer
Fenomenalmente
Mujer fenomenal
Esa soy yo

Aún los hombres se preguntan
Qué ven en mí
Se esfuerzan mucho
Pero no pueden tocar
Mi misterio interior
Cuando intent mostrarles
Dicen que aún no ven
Digo,
Está en la curva de mi espalda,
El sol de mi sonrisa,
El porte de mis pechos
La gracia de mi estilo
Soy una mujer
Fenomenalmente
Mujer fenomenal
Esa soy yo

Ahora entienden
Porque mi cabeza no se inclina
No grito ni ando a los saltos
O hablo realmente fuerte.
Cuando me vean pasar
Deberían sentirse orgullosas
Digo,
Está en mi taconeo,
La onda de mi cabello,
La palma de mi mano,
La necesidad de mi cuidado,
‘porque soy una mujer
fenomenalmente
mujer fenomenal
esa soy yo.

Africa

Así se había acostado
Dulce caña de azúcar
sus cabellos desiertos
oro sus pies
montañas sus senos
dos Nilos sus lágrimas

Así se acostó
Negra durante años
encima de mares blancos
de helada blanca y fría
pillos impasible
temerarios y fríos
tomaron sus jóvenes hijas
vendieron sus fuertes hijos
la convirtieron a Jesús
la desangraron con sus armas

Así se acostó
Ahora, se levanta
recuerden sus penas
recuerden sus pérdidas
sus gritos fuertes y vanos
recuerden sus riquezas
su historia apuñalada
ahora avanza
aunque esté acostada

Nos ubicamos delante de nuestros asientos, según las instrucciones recibidas, a una señal del director de los coros, nos sentamos. No habíamos tocado nuestras sillas y la orquesta comenzó el himno nacional. Nos levantamos para cantarlo, luego recitamos el juramento de fidelidad. Nos quedamos de pie un instante antes de que el director de los coros y el director nos hicieran la señal, más bien desesperadamente, pensé, de volver a sentarnos. La orden era tan inesperada que nuestra mecánica bien aceitada se descompuso. Durante un buen minuto, buscamos nuestros asientos a gatas golpeándonos unos con otros. Bajo la presión de los acontecimientos, las costumbres cambian o se consolidan y, en nuestro estado de nerviosismo, nos habíamos preparado para seguir la rutina habitual de nuestros encuentros: el himno nacional norteamericano, el juramento de fidelidad y luego el canto que cada negro que yo conocía llamaba el Himno nacional negro. Todo esto ejecutado en el mismo tono, con la misma pasión, y, lo más a menudo, parados sobre el mismo pie.
Habiendo encontrado por fin mi asiento, tuve el presentimiento de que iba a seguir mucho peor. Algo, que no había sido ni ensayado ni previsto, iba a ocurrir e íbamos a pasar vergüenza. Recuerdo haber sido explícita en la elección del pronombre. Era “nosotros”, la promoción, nuestra unidad por la que me preocupaba entonces.
El director deseó la bienvenida a « padres y amigos » y pidió al pastor bautista que nos hiciera rezar. Este pronunció una oración breve y directa y, por un instante, creí que todo se encaminaba bien en la buena dirección. Sin embargo, cuando el director volvió bajo el dosel, su voz había cambiado. Los sonidos me afectaron siempre profundamente y la voz del director era una de mis preferidas. No había tenido realmente la intención de escuchar sus palabras, pero mi curiosidad se despertó y me erguí para prestar oído. Hablaba de Booker T. Washington, nuestro gran líder difunto, que decía que “podíamos ser tan unidos como los dedos de una mano…”. Luego agregó algunos comentarios sobre la amistad y en particular la amistad de gente que mostraba afabilidad hacia los menos favorecidos. Luego de lo que su voz casi se evaporó, se hizo menuda, lejana, un río vuelto un arroyo, luego hilo de agua. Pero se aclaró la garganta y dijo :
-Nuestro orador, esta noche, que también es nuestro amigo, vino de Texarcana para pronunciar la alocución de nuestra ceremonia. (…)
Domleavy echó una sola mirada hacia el auditorio (pensándolo bien, estoy convencida de que quiso simplemente asegurarse de que estábamos allí), ajustó sus lentes y se puso a leer un fajo de notas.
Estaba « feliz de estar presente y de ver continuar el trabajo como en las otras escuelas ». Con el primer “Amen” largado por la asistencia, condené al autor a morir de inmediato, ahogado por la palabra. Lo que no impidió que los « Amen » y los « Sí » cayeran sobre la sala como la lluvia a través de un paraguas agujereado.
El sr. Domleavy nos habló de los maravillosos cambios que nos eran reservados, a nosotros, niños de Stamps. Central School (se trataba por supuesto de la escuela blanca) gozaría desde el otoño con un cierto número de mejoras que acababan de acordarle. Un artista muy conocido vendría de Little Rock para enseñar dibujo y pintura. Recibiría microscopios y un equipo de los más modernos para sus laboratorios de química. (…)
Pero no nos olvidarían en lo que respecta al plan de mejora general que tenía en mente.
Había, dijo, hecho notar a gente acomodada que uno de los primeros delanteros de fútbol del colegio de agricultura y mecánica de Arkansas provenía de la vieja escuela preparatoria del condado de Lafayette. Aquí se oyeron menos “Amen”. Los pocos que cayeron quedaron suspendidos en el aire, tristes, cargados con el peso de la costumbre.
El sr. Domleavy prosiguió nuestro elegio. Prosiguió contando como se había ufanado de que « uno de los mejores jugadores de basket de Fisk había embocado su primer canasto aquí mismo, en la escuela preparatoria del condado de Lafayette ».
Los jóvenes blancos se verían ofrecer la oportunidad de volverse los Galileo, las Mme Curie, los Edison o los Gauguin. Y nuestros muchachos (las chicas ni siquiera participaban) tratarían de ser los Jesse Owens o los Joe Louis.
Owens y el « Bombardero negro » figuraban por cierto entre los héroes de nuestro universo, pero ¿qué educador, en el reino blanco de Little Rock, podía abrogarse el derecho de decidir que sólo estos dos hombres pudiesen ser nuestros modelos? ¿Quién decidía que, para ser un sabio, Henry Reed debería, como George Washington Carver, lustrar zapatos para poder comprerse un miserable microscopio? Bailey sería manifiestamente demasiado bajo para ser una tleta y entonces, ¿que tonto de hormigón, atornillado a su silla de funcionario local, había resuelto que, si mi hermano elegía ser abogado, tendría primero que hacer penitencia por el color de su piel cosechando algodón o maíz, y estudiando por correspondencia de noche durante veinte años seguidos? (…)
La entrega de los diplomas –el momento secretamente mágico de los vestidos con volados, de los regalos, de las felicitaciones y de las recompensas- terminó para mí antes de que pronunciaran mi nombre. Todo lo hecho no servía para nada. Dibujar meticulosamente mapas con tres colores, leer y deletrear palabras de diez sílabas, aprender de memoria La violación de Lucrecia de Shakespeare completa-, todo esto no servía para nada. Domleavy nos había desenmascarado. (…)
Mi nombre había perdido su resonancia familiar y debieron empujarme para que fuera a recibir mi diploma. Todos mis preparativos se habían aniquilado. No avanzaba hacia el estrado como una amazona conquistadora, ni busqué, entre los espectadores, a Bailey y su gesto de aprobación. Marguerite Johnson. Oí de nuevo el nombre, leyeron la lista de mis premios, murmullos halagüeños se elevaron entre la asistencia, y ocupé mi lugar en el estrado, como estaba previsto. Pensé en los colores que odiaba: crudo, pardo, lavanda, beige y negro. Un cierto movimiento se produjo a mi alrededor, luego Henry Reed dijo su discurso: « Ser o no ser ». ¿Acaso no había oído a los blancos? Ya que no podíamos ser, la cuestión no se planteaba. La voz de Henry se elevó, clara y firme. Temía mirarlo. ¿No había entendido el mensaje? No existía nada entre los negros “de más noble para el espíritu”. “Una suerte ultrajante”. Eso en este caso, era una broma.
Yo se porque canta el pájaro enjaulado.

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La primera década del siglo XX no era un buen período para nacer negra, pobre y mujer en Saint-Louis, en Missouri, pero Vivian Baxter nació negra y pobre de padres negros y pobres. Luego crecerá y dirán de ella que era bella. Con la edad adulta, se la conocerá como la señora de piel color manteca y de cabellos batidos peinados para atrás.
Su padre, un trinidadense con fuerte tonada del Caribe, había saltado de un barco que transportaba bananas en Tampa, Florida, y logró toda su vida escapar de los agentes del servicio de inmigración. Hablaba a menudo, fuerte, de su orgullo de ser un ciudadano norteamericano. Nadie le explicó que el simple hecho de querer ser un ciudadano no bastaba para ser uno.
Contrastando con la tez chocolate de su padre, su madre tenía la piel tan pálida como para pasar por blanca. La llamaban una octavona, lo que significa que tenía un octavo de sangre negra. Sus cabellos eran largos y lacios. En la mesa de la cocina, hacía reir a sus hijos haciendo girar sus trenzas como sogas, y luego sentándose encima.
Aunque la madre de Vivian proviniera de una familia irlandesa, había sido criada por padres adoptivos alemanes y hablaba con una neta tonada germánica.
Vivian era la mayor de los niños Baxter, seguida por su hermana Leah, y luego sus hermanos Tootie, Cladwell, Tommy y Billy.
Durante su infancia, su padre hizo de la violencia parte de su herencia. Decía a menudo:
-Si se encuentran en la cárcel por robo, los dejaré podrirse allí. Pero si los detienen porque se pelearon, venderé a su madre para pagar la fianza.
La familia fue apodada los Bad Baxters. Si irritaba a uno de ellos, acechaban al ofensor hasta en la calle en que vivía o en su saloon. Los hermanos –armados- entraban en el bar y se ubicaban en la puerta, en cada extremo del bar y cerca de los baños. El tío Cladwell tomaba una silla de madera y la rompía, luego le tendía un pedazo de la silla a Vivian diciendo:
-Vivian, rompele el culo a este turro.
-¿Cual? preguntaba Vivian.
Usaba luego el arma de madera para golpear al ofensor.
Cuando sus hermanos decían « Ya basta », los Baxter se iban con su brutalidad, dejando su mala reputación flotando en el aire. En casa, contaban sus historias de peleas a menudo con deleite.
La abuela Baxter tocaba el piano en la iglesia bautista y le gustaba oir a sus hijos cantando gospel. Llenaba una heladera de cervezas Budweiser y apilaba cajas de crema helada en el refrigerador.
En la cocina, los mismo hombres violentos, dirigidos por su feroz hermana mayor, cantaban en armonía cantos religiosos como Jesus keep me near the cross.
There’s a precious fountain
Free to all, a healing stream,
Flows from Calvary’s mountain.
Los Baxter estaban orgullosos de su talento para el canto. El tío Tommy y el tío Tootie tenían voces de bajo ; el tío Cladwell, el tío Ira y el tío Billy eran tenores; Vivian tenía una voz de contralto; y tía Leah cantaba con una voz de soprano (según la familia, tenía un lindo trémolo).
Años más tarde los oiría a menudo, después de que mi padre, Bailey Johnson Senior, nos hubiera llevado a Saint-Louis, a mi hermano –apodado Junior- y a mí, a vivir con los Baxter.
Estaban orgullosos de cantar afinado y fuerte. A menudo, vecinos se unían a ellos, tratando cada uno de cantar más fuerte que los otros. (…)
Mi madre, que siempre iba a ser una belleza sorprendente, conoció a mi padre, un lindo soldado, en 1924. Bailey Johnson había vuelto de la Primera Guerra Mundial con un grado de oficial y una falsa tonada francesa. Vivian y él fueron incapaces de retenerse. Se enamoraron mientras que los hermanos giraban a su alrededor de una manera amenazante. Había estado en la guerra, y venía del Sur, donde un negro aprendía muy pronto que debía enfrentar amenazas, sino no era un hombre. (…)
Vivian y Bailey dejaron atrás el clima conflictivo que reinaba en lo de los Baxter y se mudaron a California, donde nació el pequeño Bailey. Llegué dos años más tarde. Mis padres se dieron rápidamente cuenta de que no podían vivir juntos. Eran como fásforos y nafta. Se peleaban aún sobre la manera como se iban a separar. Ni uno de los dos quería tener la responsabilidad de ocuparse de dos niños. Después de su ruptura, nos mandaron, a Bailey y a mí, a lo de la madre de mi padre en Arkansas. (…)
Exceptuando la horrible visita a Saint-Louis, vivimos en Stamps con la madre de mi padre, abuela Annie Henderson, y su otro hijo, tío Willie, hasta que tuve trece años. La visita a Saint-Louis fue de corta duración, pero fui violada durante mi estadía y el violador fue muerto. Pensé haber causado su muerte ya que había revelado su nombre a la familia.
Sintiéndome culpable, dejé de hablar, salvo a Bailey. Había llegado a la conclusión de que mi voz era tan poderosa que podía matar gente, pero que no podía hacerle daño a mi hermano porque nos queríamos mucho. (…)
Cuando el tren llegó a California, tenía demasiado miedo para aceptar la idea de que por fin me iba a reunir con mi madre.
Mi abuela tomó mis manos entre las suyas.
-No hay que tener miedo, Sister. Es tu madre, eso es todo. No llegamos de improviso. Cuando recibió mi carta explicándole que Junior comenzaba a ser un hombre, nos invitó a venir a California.
Abuela me acunaba en sus brazos canturreando, y me calmé.
Cuando bajamos del tren, busqué una mujer que podría ser mi madre. Cuando oí la voz de mi abuela llamando a alguien, me volví en dirección de la voz. Estaba segura de que había un error, pero la linda mujercita de labios rojos y zapatos altos se precipitó hacia mi abuela.
-¡Mamá Annie! ¡Mamá Annie!
Abuela abrió los brazos y enlazó a la mujer. Cuando bajó los brazos, la mujer preguntó:
-¿Dónde está mi bebé?
Miró a su alrededor y me vio. Hubiera querido desaparecer bajo tierra. No era linda, ni siquiera bonita. Esta mujer que parecía una estrella de cine merecía una hija más linda que yo. Lo sabía y estaba segura de que se daría cuenta apenas me viera.
-Maya, Marguerite, ¡mi bebé!
De pronto, me encontré envuelta por sus brazos y por su perfume. Luego me alejó y me miró.
-Oh, mi bebé, estás linda y tan alta. Te parecés a tu papá y a mí. Estoy feliz de verte.
Me besó. Durante todos los años pasados en Arkansas, nunca me habían besado.
Mi abuela me llamaba a menudo para mostrarme a sus visitas diciendo: « Esta es mi nieta ». Me acariciaba los brazos y sonreía.
Pero jamás me había dado un beso.
Ahora, Vivian Baxter besaba mis mejillas, mis labios, mis manos. Como no sabía qué hacer, no hice nada. (…)
Mi madre me observó sin decir gran cosa durante unas dos semanas. Luego me hizo sentar para que tuviéramos una pequeña conversación –un ritual que se me volvería familiar.
-Maya, me dijo, desaprobás mi manera de vivir porque no soy como tu abuela. Es verdad, no lo soy. Pero soy tu madre y laburo duro para pagar este techo arriba de tu cabeza. Cuando vas a la escuela, tu maestra te sonríe y le sonreís como respuesta. Alumnos que ni siquiera conocés te sonríen y sonreís también. Yo soy tu madre. Si podés hacer aparecer una sonrisa en tu rostra para desconocidos, hacelo por mí. Lo apreciaré, te lo prometo.
Puso su mano sobre mi mejilla y sonrió.
-Vamos bebé, sonreíle a tu mamá. Vamos, se caritativa.
Hizo una mueca y, a mi pesar, sonreí. Me besó sobre los labios y se puso a llorar.
-Es la primera vez que te veo sonreir. Tenés una linda sonrisa. Mi linda hija puede sonreir.
No estaba acostumbrada a que me calificaran de linda.
Aquel día aprendí que se puede ser generoso sólo haciendo sonreír a alguien.
Lady B (Mom & I & Mom).

« The ole ark’s a-moverin’, a-moverin’, a-moverin’,
the ole ark’s a-moverin along”.
Los Estados Unidos de 1957eran a la imagen del arca movida por las olas de este antiguo spiritual. Como ella, en efecto, íbamos a la izquierda, a la derecha, adelante, atrás, describiendo a menudo círculos concéntricos.
Nuestras contradicciones formaban un verdadero laberinto. Los norteamericanos, blancos y negros, ejecutaban pasos de danza paralelos, complejos y a menudo peligrosos. A fuerza de avanzar, de cambiar y de retroceder, fuimos los arquitectos de nuestra propia confusión. El país aclamó a Althea Gibson, jugadora de tenis alta y delgada que fue la primera negra en ganar el single damas en los campeonatos de Estados Unidos. El presidente Dwight Eisenhower llamó a los paracaidistas de los Estados Unidos para proteger a los alumnos negros de Little Rock, en Arkansas, y el senador de Carolina del Sur, Strom Thurmond pronunció un discurso de veinticuatro hora y diez y ocho minutos para impedir que el Congreso adoptara el proyecto de ley sobre el derecho al voto propuesto por la Comisión de los derechos cívicos.
En sólo algunos meses, Sugar Ray Robinson, mimado por Norteamérica, perdió su título de campeón de pesos medianos, lo recuperó, lo perdió de nuevo. Ese año, En la ruta, la novela de Jack Kerouac, cuyo título era un fiel reflejo de la psicología nacional, fue un gran éxito de librería. Estábamos en movimiento, es cierto, pero nadie conocía nuestro destino, ni la fecha de llegada.
Estaba de nuevo en California, después de una gira europea de un año como primera bailarina de la ópera Porgy and Bess. Durante meses, había cantado en cabarets de la costa oeste y de Hawái y ahorrado un poco de dinero. Nos unimos entonces, mi joven hijo Guy y yo, a la brigada de los beatniks. Para la gran desesperación de mi madre y el gran gusto de Guy, cruzamos el Golden Gate Bridge para instalarnos en una comuna de chalanas, donde andaba descalsa y de jean, sin tomarme el trabajo de planchar nuestra ropa. Si Guy frecuentaba un barbero de San Francisco, mis cabellos que había dejado de alaciar, se parecía entonces a un amplio cerco mal cuidado: de lejos, hacía pensar en un alto árbol moreno cuyas ramas hubieran sido cortadas. En el seno de nuestro grupo, mis camaradas –un ictiólogo, un músico, una esposa y un inventor- eran blancos. Si hubiesen sido politizados (lo que no era el caso), se habrían situado en algún lado entre la extrema izquierda y la franja revolucionaria.
Extrañamente, nuestra pequeña comunidad estaba protegida de las tensiones raciales, y mi hijo vivía en contacto con blancos para la mirada de quienes no era ni exótico (en caso de despropósito no se molestaban para ponerlo en su lugar) ni banal (nunca actuaban como si no existiera).
Durante nuestra estadía en Sausalito, mi madre trató lo mejor que pudo de esconder su instinto materno. Durante sus visitas mensuales –haciendo gala de pieles, diamantes y tacos aguja que se enganchaban siempre en las tablas despegadas de la chalana-, se esforzaba por sonreír y cuidar su lengua. En su mirada, sin embargo, se leían los temores que alimentaba por « su bebé » y por el bebé de esta última. Dejaba fajos de billetes bajo mi almohada o me pasaba un cheque al besarme para despedirse. Hubiera podido tranquilizarse recordando el proverbio bíblico: El fruto no cae lejos del árbol. En efecto, menos de un año más tarde, tenía ganas de un espacio para mí sola, de una alfombra gruesa y de uñas impecablemente pintadas. Guy se volvía turbulento, salvaje a la manera de un joven animal. Se bañaba tan poco que casi temía por su salud. Y como mis amigos lo trataban como a un joven adulto, se olvidaba del lugar que le correspondía en nuestra relación madre-hijo.
Era el momento de pasar a otra cosa. Podía volver a cantar y ganar bastante dinero para satisfacer mis necesidades y las de Guy.
Debía confiar en la vida: aún era joven para creer que mima a los que tienen el coraje de vivir plenamente.
Armé nuestro equipaje, me despedí y tomé la ruta.
Laurel Canyon, a diez minutos de la farmacia Schwab’s y a quince de Sunset Strip, era el sector residencial oficial de Hollywood.
El barrio se distinguía sobre todo por su sensualidad. Casas de techo rojo, de estilo moresco, anidaban elegantemente entre los espinos. El aire húmedo olía a eucalipto. Las flores coloreaban los lugares con un desenfreno de carmesí, de cornalina, de rosa, de fuxia y de oro en todos sus matices. Sobra las ramas cuyos colores iban del siniestro verde oscuro al amarillo salmuera, los arrendajos, los zumacos, las golondrinas y los mirlos azules píaban, silbaban.
Los pocos negros que vivían en Laurel Canyon, sobre todo Billy Eckstein, Billy Daniels y Herb Jeffries, eran ricos y célebres. Además, tenían la piel bastante clara y pasaban, digamos, por portugueses. Yo, por lo contrario, era una cantante de cabaret poco conocida, famosa por poseer más determinación que talento, pero aspiraba sobre todo a vivir en un medio glamour. Los relatos de aficionados descubiertos en los snacks parecían ficción ante mis ojos. Sin embargo, me parecía importante estar en el lugar adecuado en el momento adecuado. Y en 1958, nada me atraía tanto como Laurel Canyon.
Respondí un aviso. La casa, me informó el propietario, había sido alquilada esa mañana. Pedí entonces a Atara y Joe Morheim, blancos que simpatizaban con mi causa, de repetir el mismo trámite. Negocio hecho. El día de mi mudanza, los Morheim, mi amigo y profesor de canto Frederick « Wilkie » Wilkerson, Guy y yo aparecimos en la escalera de un modesto bungalow de dos dormitorios, de alquilerv escandalosamente elevado.
El propietario le dio la mano a Joe y le deseó la bienvenida. Luego echó un vistazo por arriba del hombro de mi amigo y me reconoció. Bajo el efecto del shock y de la repulsión, retrocedió. Retiró enseguida su mano.
-¡Pedazo de hijo de puta! Veo claro en su juego. Merece que lo lleve a la justicia.
La reacción de Joe, siempre desenvuelto al punto de parecer despreocupado, me sorprendió.
-¿Llevarme a mí a los tribunales? ¡Porquería de fascista! ¡La señora debería perseguirlo! Y será un placer para mí atestiguar en su favor. Ahora despeje. Tenemos trabajo.
El hombre pasó a nuestro lado. Su ira llenaba el aire perfumado.
-Tendría que haberlo sospechado, dijo. Judío sucio. Pedazo de bosta.
Nos reímos nerviosamente y transportamos mis muebles dentro de la casa.
Algunas semanas más tarde, había pintado de un blanco brillante las paredes de la casita e inscripto a Guy en la escuela del lugar. Sólo había recibido algunas llamadas amenazantes.
Había adquirido también un espléndido coche viejo. El auto, un Chrysler verde océano con diez años de antigüedad, tenía un tablero de a bordo tipo parquet y puertas de madera que se resquebrajaban. Nada que ver con los cromos resplandecientes de los Cadillac y Buick que compraban mis vecinos, pero el vehículo poseía una elegancia antigua. Con el techo bajo, yo creía ser una artista excéntrica, y no una pobre mujer negra que vivía por arriba de sus medios, fuera de su medio natural, lejos de los suyos.

billie-holiday

Una mañana de junio Wilkie entró en casa.
-¿Te gustaría conocer a Billie Holiday? Preguntó.
-Evidentemente. ¿Conocés a mucha gente que rechazaría semejante propuesta? ¿Canta en la ciuda?
-No. Está de paso después de una estadía en Honolulu. Ya me voy a buscarla a su hotel. Si querés, la traigo acá. ¿Te sentís capaz?
-¿Capaz? Ningún problema. Es una mujer. Yo también.
Risas contenidas nacieron en el pecho de Wilkie antes de salir de su boca.
-¡Eh! Nunca tenés dudas. Quizás le gustes a Billie. En ese caso mejor para vos. Sino cuidado con la paliza.
-A menos que ocurra lo contrario. ¿Quién te dice que me gustará?
Wilkie se rió de nuevo.
-Insolente.. ¿Tenés gin?
En un armario, una botella solitaria acumulaba polvo desde hacía meses.
Wilkie se levantó.
-Pasame tus llaves, dijo. Estoy seguro de que a Billie le gustará andar en descapotable.
Sólo me puse nerviosa después de su partida. Lady Day estaba por desembarcar en mi casa, revelación que me golpeó en pleno rostro. Me puse a t6emblar. Era notorio que consumía drogas duras, en cuanto a mí, me otorgaba un poco de mari, de vez en cuando. ¿Cómo impedirle pincharse o snifar en mi casa? Se decía también que tenía inclinaciones lesbianas. ¿Cómo frenar sus avances, suponiendo que lo hiciera, sin darle la impresión de que la rechazaba? En el mundo del show-business, sus cambios de humor eran legendarios, y no quería de ninguna manera darle motivos de irse al carajo. Pasé la aspiradora, vacié los ceniceros y pasé el plumero, sabiendo que lo que seduciría a Billie Holiday no era una casa impecable.
La vi primero a través de la puerta mosquitero, y mi nerviosismo se transformó enseguida en estupefacción. Su rostro abotagado no conservaba casi nada de su belleza de otrora. Sus ojos eran de un negro apagado. Cuando Wilkie hizo las presentaciones, la mano de Billie Holiday permaneció un momento en la mía, semejante a un juguete de goma.
-¿Cómo estás, Maya? Dijo. Bonita tu casa. .
No había echado ni una mirada a su alrededor. Reconocí sin embargo la voz cansina, delgada y quejosa que, durante ciertas noches de soledad, me había acompañado.
Traje gin y escuché a Wilkie y a Billie recordar los buenos viejos tiempos y a sus amigos comunes en Washington DC. Los nombre que evocaban y las aventuras que los hacían reír no eran nada para mí, pero estaba fascinada por su conversación y por la complejidad de la lengua de Billie. La frecuentación de los vagabundos, ladrones, jugadores y estafadores de pacotilla me había expuesto a las malas palabras. Y por haber pasado años en los camarines de boites, de cabarets y de bailongos de todo tipo, creía conocer todas las blasfemias. Todavía no había oído nada. La lengua de Billie Holiday era una mezcla de burla y de vulgaridad que me sorprendió completamente. Empleaba palabras corrientes, pero las arreglaba de una manera inédita, con un tono desenvuelto y chirriante que parecía poner una eternidad en franquear nuestros oídos. Cuando se volvió por fin hacia mí para incluirme en su diálogo, me di cuenta de que no tenía nada para decir que pudiera interesarle.
-Entonces, ¿parece que sos cantante? ¿Cantás jazz vos también? ¿Sos buena por lo menos?
-No, no realmente. Me falta el timbre de voz necesario.
-¿Querés ser una gran cantante? ¿Querés rivalizar conmigo?
-No, no trato de ganarle a nadie. Sólo soy una entretenedora que trata de ganarse la vida.
-¿Una entretenedora? ¿Qué significa eso? ¿Mostrás tus tetas? ¿Movés las nalgas?
-No, seguro que no. No haría una cosa semejante. Nunca en la vida.
-Nunca digas nunca, lo sabés.
Wilkie salió a defenderme en el momento en que me preguntaba como sacarme de encima esta mujer hostil.
-No la juzgues antes de haberla oído, Billie. Canta Folk, calypso y blues. Me conocés. Si te digo que tiene talento, es que lo tiene. Canta bien y tiene la gentileza de recibirte en su casa. Entonces dejala un poco, ¿querés? Si no vas a arrastrar tu culo sucio hasta debajo de la colina. Sabés que no bromeo con las buenas maneras.
Ella se rió a carcajadas
Mientras sea negra

Las brisas de la noche del oeste africano, íntimas y tímidas, lamían los cabellos, atravesaban los vestidos de algodón con una familiaridad inconveniente, luego se desvanecían en la oscuridad absoluta. La luz del día se mostraba también insistente, mucho más descarada y desconsiderada. Deslumbraba, turbaba la vista. Se metía bajo mis párpados cerrados, me sacaba de una cama que no me pertenecía y me lanzaba a las calle nuevas.
Después de haber pasado dos años en el Cairo, había llegado a Accra con mi hijo Guy, que ina a comenzar sus estudios en la Universidad de Ghana. Contaba pasar dos semanas en esta ciudad en casa de un amigo de un colega, ayudar a Guy a instalarse en la residencia estudiantil e ir a Liberia donde me esperaba un puesto en el ministerio de la Información.
Guy tenía diez y siete años y mucha desenvoltura, yo tenía terinta y tres añor y mucha determinación . Éramos negros norteamericanos en África del Oeste, donde, por vez primera en nuestra vida, el color de nuestra piel mera considerado como normal y natural.
Guy, que había terminado sus estudios secundarios en Egipto, hablaba bien el árabe y gozaba de una excelente salud. Aprendía rápidamente una lengua ghaneana, afirmaba, y se las arreglaría muy bien solo. En el Cairo, yo había tenido éxito como periodista y fracasado lamentablemente como esposa, y el final de mi matrimonio había estado marcado por un semblante de dignidad en público, y por un océano de lágrimas secretas. Con el llanto detrás de mí, de ahora en más, volaba hacia una nueva aventura. El porvenía contenía todas las promesas.
Durante dos día, Guy y yo habíamos reído. Contemplábamos las calles de Ghana y reíamos. Escuchábamos las lenguas melodiosas y reíamos. Nos mirábamos y reíamos a carcajadas.
El tercer día, Guy se fue de excursión, fue herido en un accidente automovilístico. Se fracturó un brazo y una pierna y se rompió el cuello.
Los meses de julio y de agosto 1962 se estiraron, como hombres gordos que bostezan después de un festín. Podían estar contentos ya que me habían comido entera. Tragado completamente. Me habían vacíado de mis fuerzas vivas, no precipitadamente, sino lentamente, con la paciencia obscena de aquellos que están seguros de su victoria. Me volví una sombra en las calles al rojo vivo, un espectro oscuro en el hospital. No encontraba ningún consuelo en el hecho de que los médicos y las enfermeras que andaban alrededor de Guy fueran negros, ni con la compañía de los negros norteamericanos expatriados que, conociendo nuestra desgracia, venían a llenar las largas horas de espera. Las fidelidades raciales y las afinidades culturales ya no querían decir nada.
Un pasaje de avión hacia África.